LETTRE OUVERTE AU MINISTÈRE DE LA JUSTICE

Je tenais à transmettre mon cri, apporter ma pierre à l'édifice. Ayant conscience de n'être qu'une goutte d'eau dans cette océan de violences sexuelles, j'ai décidé de partager mon témoignage et ma parole. Je livre alors aux yeux de tous ce que j'ai de plus intime et délicat, non pas pour me lamenter sur mon sort, mais bien dans une optique de dénonciation et d'opposition à cette loi de l'omerta.

Bonjour Madame La procureur de la République,

Veuillez excuser la formule pompeuse qui est la mienne à l’aube de cette lettre.

En effet, je tente de me raccrocher désespérément au peu de dignité qui m’a été octroyé.

Mais si vous savez, mon droit extrapatrimonial comme on dit chez les juristes. Ma liberté, ma dignité.

Comment, vous l’ignoriez ?

Pourtant, il me semble que des années durant vous vous êtes bien appliquée à décortiquer froidement les infimes parcelles de ma vie. Enfin de mon dossier, mon cas, mon affaire, j’ignore encore quels termes déshumanisants vous utilisez pour désigner le drame d’une jeune fille de 13 ans. Veuillez m’excuser, je ne suis encore qu’une novice dans le droit, enfin dans l’apprentissage de la matière, étant donné j’ai déjà été confrontée à la justice il y a quelques années.

Toutefois, malgré mon inexpérience, je pense tout de même maîtriser quelques bases. O madame la Procureur de la République, veuillez excuser d’avance la présomption d’une jeune effrontée qui vient juste d’entamer sa classe préparatoire. Comment du haut de mes 18 ans, j’ose penser que le viol est un crime. Moi misérable L1, comment affirmer sans sourciller que ce crime doit être punit.

Par ailleurs, si pour vous un raisonnement syllogistique semble nécessaire à la satisfaction de votre appétit de juriste, ô madame prêtresse de la République commençons si vous le voulez bien par la « majeur » comme le veut l’ancestrale tradition.

En vertu de l’article 222-23 du Code pénal « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui par violence ou surprise. Le viol est puni de quinze ans de réclusion criminelle ».

Or en l’espèce, il y a bien eu pénétration sans consentement. Un jeune homme alors âgé de 13 ans, agressant sexuellement une jeune fille du même âge, puis la harcelant une année durant.

Donc, l’agresseur devrait être puni de réclusion criminelle.

Comment ? vous vous désistez ?

Vous, madame la grande représentante de la République ? Vous aviez peur d’un rejet en Appel ? Mais votre peur était-elle proportionnelle à celle qui m’a tenue le ventre des années durant pour ne finalement jamais me quitter ?

Mais n’ayez crainte, ô Madame la Grande procureur de la République, l’échec et bel et bien là, vous l’incarner d’ailleurs avec une prestance déconcertante.

Mais ne vous torturez pas les méninges dans vos draps lavandé, ce n’est pas votre seule responsabilité mais bien celle de la justice française, ce droit bourgeois au service d’un patriarcat dominant et écrasant.

Mais vous, vous aviez ce pouvoir, cette force de protection, pas seulement d’une jeune fille effrayée mais bien de toutes les jeunes filles de la société. Oui, cette société qui crache sur la souffrance des femmes tout en l’instrumentalisant à sa guise à des fins purement stratégiques.

On balaie d’un revers de mépris le traumatisme d’une jeune fille de 13 ans par un « vous savez les garçons de nos jours », « et puis elle n’avait qu’à dire non plus fort ».

Non je ne sais pas et je n’ai pas à savoir comment sont les garçons de nos jours, car ils sont les mêmes depuis la nuit des temps, sous le même ciel et les mêmes étoiles. En lisant ces deux phrases volontairement choquantes, on peut penser qu’il s’agit de quelques remarques incongrues entendues au fil d’une conversation. Pourtant il s’agit là des bribes de la plaidoirie de l’avocat de mon agresseur. Un juriste, comme vous.

Comme moi, vous avez entendus ces mots, vous les avez vus me transpercer le cœur, tellement insoutenable que je ne pus m’empêcher d’aller vomir dans les somptueux couloirs du palais de justice abritant derrière ses dorures les pires souvenirs de mon existence.

Les trois magistrates, oui magistrates ont également constatées de leurs propres yeux, surement aveuglés, la violence de ces propos fondés sur du vent et de la bêtise.

Et vous, en voyant, ma douleur, les moindres recoins de mon intimité, étalée et brandie à la vue de tous, vous êtes restée insensible.

Oui, ce droit est injuste, mais vous aviez le pouvoir de m’offrir enfin cette paix intérieure.

Cet évènement a marqué certains mots au fer rouge dans mon âme. Des étiquettes m’ont été agraphées sur tout mon corps pendant des années. « menteuse », « pute », « salope », « monstre sans cœur », « folle », « paranoiaque »,  « allumeuse », pourtant malgré tous ces qualificatifs un seul ne m’a jamais été attribué. Celui de VICTIME.

Je vous demande pourquoi la société m’a refusé le seul statut que j’ai pourtant supplié d’obtenir. Cet innocent, minuscule qualificatif.

Madame, oui je fais mes devoirs, j’écoute à l’école, j’ai obtenu mon baccalauréat mention très bien, je me reconstruis, je ne mens pas, ne triche pas, ne bois pas, ne fume pas, je finis mon assiette de légumes, je n’attends rien particulièrement de notre nation française, seulement je pense mériter la reconnaissance de mon drame. Pouvoir enfin effacer toutes ces injures de mon tableau intérieur afin d’y inscrire le mot victime pour lequel paradoxalement je me suis tellement battue.

Pardonnez ma niaiserie, ainsi que ce ton larmoyant, même si plus aucune larme ne peut sortir de ma personne à la rédaction de cette lettre. Mon âme est asséchée, aride, elle a trop été sollicitée pendant ces dernières années.

Pardonnez mes mots, mes pauvres mots si inconséquents face à cette douleur inextinguible, ils ne sauraient rendre compte de la douleur qui loge en mon sein.

Comment faire comprendre, ressentir, cette blessure à vous madame si haute représentante de notre douce France.

Suis-je bête, comment la voix d’une petite conne perchée sur ces petites dix-huit années pourrait vous atteindre.

Et même, si dans votre plus grande bonté vous accepteriez de daigner m’écouter ou même de lire ma haine couchée sur ce papier, vous seriez bien plus renseignée que cantonnée dans votre dossier.

Vous ne semblez pas comprendre la langue qui est la mienne, celle de la douleur, du malaise, de la rancœur, de la hargne et de la colère.

Et maintenant, vous pensez tous que je suis condamnée à errer dans les méandres des femmes aigries et revêche haïssant naïvement tous les hommes ne sachant plus où diriger sa colère.

Pourtant, loin de moi cette attitude semblable à tous ces moutons de Panurge. Pour ma part, ma haine n’est pas adressée, du moins pas seulement, à ce barbare de 13 ans, mais bien à vous justice d’antan.

Dorénavant, un seul souhait sommeille en moi, lutter, pour un jour me retrouver de l’autre côté de la barre, la saisir et rendre enfin une vraie justice, peu importe les moyens. Je refuserai de collaborer à ce droit bourgeois patriarcale et inégalitaire que vous soutenez et auquel vous contribuez.

Pour cette rage qui bouillonne dans mes tripes, je dois avouer la gorge serrée que, Madame l’immensissime magnificence procureur de la République, je vous remercie froidement. Merci de m’avoir donné un but si beau et noble à atteindre. Au- delà d’une vengeance personnelle, vous avez allumée en moi la flamme de la résistance face à l’oppression.

Si vous trouvez mon propos emphatique, sachez que mon combat est bien au-delà de ma petite souffrance personnelle, ma lutte englobe toutes les minorités négligées et ignorées.

Pendant toutes ces années où vous m’avez analysée, laissez-moi aujourd’hui m’exprimer en tant que sujet aux droits bafoués.

Puisse un jour ces quelques mots atteindre vos douces oreilles.

Si un jour, malencontreusement, un des grands bourreaux de la République, se sentirait personnellement attaqué à travers ce cri de détresse, sachez qu’il est fort probable, qu’une de vos victimes partage mots pour mots l’intégralité de mon propos.

 

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