Les Européens et le cas iranien, déserteurs puis champions de l’accord de Vienne ?

Alors que les discours moralisateurs affluent de l’Occident pour condamner la décision iranienne de ne plus respecter les critères de l’accord de 2015, de nombreux media oublient ou ont choisi d’oublier que les Européens ne respectent plus eux-mêmes cet accord depuis plus d’un an. Un paradoxe pour le moins révélateur du rôle diplomatique joué par l’Union européenne

« Autant que nous le voudrons, autant que nécessaire, autant que nos besoins l'imposent, nous enrichirons au-dessus de 3,67 % » a annoncé en début de semaine le Président iranien Hassan Rohani, nouvelle qui a fait frémir et réagir les autres signataires de l’Accord de Vienne. Occasion en or de réécrire à posteriori une histoire qui ne les met guère en valeur, les Européens semblent disposés à laisser l’Iran payer le prix fort. 

Réalisation prophétique qui justifie plus d’an un après la politique de sanctions brutale et arbitraire des Etats-Unis, cette vile action de Téhéran est bien la preuve que l’Iran est une pièce maitresse de l’axe du Mal, prophétisé par George W. Bush lui-même. Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou a ainsi surenchéri dimanche en expliquant que l’annonce de l’Iran constitue un «développement très dangereux et appelle ses amis, les dirigeants français, allemand et britannique à imposer de dures sanctions». Accentuer la politique d’étouffement économique et sociale inique qui a mené un pays, pourtant tout à fait respectueux de ses engagements, à les violer pour se faire entendre par une communauté internationale à la botte des Etats-Unis est une stratégie très dangereuse. Cet appel aux armes démagogique au nom de la lutte contre un ennemi pour la stabilité de la région de la part du premier ministre israélien est tout à fait inquiétant et ne rappelle que trop les prémisses de la guerre en Irak de 2003.

 

Pourquoi l’Iran a remis en cause l’accord nucléaire depuis une dizaine de jours ?

Ceux qui croient à une volonté va-t-en-guerre d’un pays en plein crise économique et sociale se complaisent dans une dangereuse lubie. La crise des réfugiés afghans en Iran est une éclatante illustration du climat de misère causé par les sanctions américaines couplée à l’incapacité des Européens à respecter leur part du marché. Près d’un million d’Afghans ont trouvé refuge en Iran, mais décident depuis quelques mois de quitter le pays en raison de la calamiteuse situation économique dans laquelle se retrouve plongée l’Iran.
C’est justement dans l’espoir urgent de trouver une issue à la crise inflationniste et sociale que l’Iran utilise la menace de la nucléarisation face à l’Occident, son dernier levier pour faire bouger les lignes diplomatiques. Cela fait des mois que l’Iran interpelle les autres signataires sur leur non-respect de l’accord, ces derniers préfèrent faire la sourde oreille. Une telle situation de paupérisation encourage fortement la ligne conservatrice du gouvernement iranien qui ne croit plus au dialogue avec l’Occident. En difficulté, Hassan Rohani tente donc ce qu’il peut pour sauver un accord qui est kaput depuis mai 2018 puisque les sanctions américaines ont été respectées à la lettre par les Européens qui ont creusé eux-mêmes la tombe de l’accord de Vienne.

 

La force de frappe de l’extraterritorialité du droit américain face à l’impuissance de l’Union européenne

En mai 2018, le retrait américain de l’accord de Vienne semblait être un exercice bien solitaire tant l’ensemble des autres signataires de l’accord de Vienne de 2015 s’accordaient sur le fait que ce dernier était un succès. Bernard Hourcade, directeur au CNRS des mondes iranien et indien déclarait même « Aujourd’hui les Occidentaux n’existent plus. Il y a les Etats-Unis d’un côté, l’Europe de l’autre ». Beaucoup d’observateurs pensaient que l’Union européenne, première économie mondiale, qui compte la moitié des signataires de l’accord de Vienne sauraient s’affirmer face à la brutale stratégie de Donald Trump.
Que nenni. En allant à contrecourant de leurs propres intérêts économiques et de leurs engagements envers l’Iran, les Européens se sont pliés à la volonté arbitraire d’un Président américain qui brise à tour de bras accords internationaux et résolutions onusiennes.
Les entreprises européennes pourtant arrivées en Iran en nombre suite à l’accord de Vienne ont dû quitter le pays par peur d’une sanction financière ou pire, de la privation de l’accès au marché américain. En effet, l’amende record de 8,9 milliards de dollars dont la BNP Paribas a écopé en 2014 suite à une condamnation pour contournement des embargos américains résonne encore cruellement dans les esprits des dirigeants des grands groupes privés. Le patron de Total, Patrick Pouyanné avait affirmé clairement le 1er Juin 2018, le retrait de son entreprise d’Iran où elle avait pourtant investi plus des sommes colossales, plus de 2 milliards d’euros, et ce en raison des menaces américaines : « Vous avez entendu leurs déclarations? Vous croyez qu'ils vont en donner une (dérogation) ? La stratégie américaine, c'est le maximum de sanctions pour étouffer l'Iran. Pourquoi ils feraient preuve de faiblesse? Nous avons demandé au gouvernement français de soutenir notre demande de dérogation, mais il faut voir la réalité en face ». Si la Justice interne américaine outrepasse amplement sa juridiction en condamnant une compagnie privée étrangère, la crédibilité du chantage financier de Monsieur Trump est cependant manifeste. Les timides déclarations des dirigeants européens, et l’échec cuisant du système de troc pour contourner le dollar, ont bien montré le poids réel de l’Union européenne dans la diplomatie mondiale.

Face à l’efficacité de l’extra-territorialité du droit américain, l’Union européenne s’est comportée en nain diplomatique et l’Iran en est la dernière victime.

 

Les Européens, déserteurs puis champions de l’accord de Vienne ?

Le changement d’attitude très récent de l’Iran concernant le respect de l’Accord de Vienne a déclenché un torrent de critiques de la part des signataires européens, qui sont eux-mêmes en violation de l’accord depuis plus d’un an. Il s’agit d’une occasion unique de réécrire l’histoire à posteriori ; l’Iran n’a pas respecté ses engagements à terme donc notre réaction initiale s’inscrivait dans une logique de guerre préventive. Ce biais historiographique aberrant ne semble pas déranger les gouvernants européens, c’est donc à celui qui condamnera le plus fort.
« Nous avons été clairs et cohérents sur le fait que notre engagement vis-à-vis l’accord sur le nucléaire dépendait du respect total par l’Iran, Nous regrettons cette décision de l’Iran, qui remet en question un instrument essentiel de la non-prolifération nucléaire » ont annoncé dans un communiqué commun diffusé à Bruxelles les quatre responsables diplomatiques concernés : le français Jean-Yves Le Drian, l’anglais Jeremy Hunt, l’allemand Heiko Maas, et Federica Mogherini pour l’Union européenne. Emmanuel Macron a lui-même interpellé samedi dernier son homologue iranien au sujet de sa « forte préoccupation face au risque d'affaiblissement de l'accord nucléaire » iranien et des « conséquences qui s'en suivraient nécessairement ».
Recevoir des leçons sur la morale et sur l’importance de respecter les accords internationaux de la part de dirigeants qui n’ont pas su s’affranchir du leadership américain sur le cas iranien, participant ainsi activement à la ruine de l’accord de Vienne est aussi cocasse qu’hypocrite.

 

Un futur alarmant pour la diplomatie européenne et la stabilité mondiale

Refuser l’épée de Damoclès que constitue le chantage financier des Etats-Unis et retrouver sa souveraineté en termes de politique extérieure devrait être un objectif prioritaire des Européens. Le temps du magnifique discours de Dominique de Villepin du 14 Février 2003 à l’ONU qui insistait sur « la lourde responsabilité et l'immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix » ne semble déjà plus d’actualité.
Sur le cas iranien les Européens ont montré la faiblesse de leur action diplomatique et, faute de trouver une parade à l’extraterritorialité du droit américain, leur incapacité à respecter leurs propres engagements. Alors que les responsables de l’Union européennes fustigent le gouvernement iranien pour son manquement, il serait bon de se poser la question de notre indépendance par rapport aux décisions américaines.
Si la crise politique avec Iran venait à s’aggraver suite aux injonctions des faucons de Trump ou de Monsieur Netanyahou, quel parti prendrait l’Union européenne ? Serions-nous en mesure d’éviter une nouvelle guerre d’Irak ou serons-nous complice d’un nouvel écrasement d’un pays du Moyen-Orient désigné comme cible il y a plus de 40 ans par le Gouvernement américain ?


Le despotisme occidental pratiqué depuis Washington gagnerait largement à être refréné par les autres grandes puissances de ce monde. N’est-ce pas l’objectif que devrait se fixer l’Union européenne plutôt que de contraindre ses propres intérêts pour ne pas fâcher le grand frère américain ?

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