Ce que les Diables Rouges nous disent de la Belgique multiculturelle

En face d’un café, une foule d’hommes se réjouissent au rythme d’une darbouka. Cette scène se déroule à Molenbeek, rendue célèbre pour l’implication de quelques-uns de ses habitants dans le terrorisme international. Mais ici la commune est le cadre d’un plus joyeux événement. Que disent ces engouements pour le jeu de certaines expressions qui émergent dans l'espace politique belge?

En face d’un café, une foule d’hommes se réjouissent et dansent au rythme d’une darbouka, un tambour marocain. Cette vidéo qui circule sur facebook a été prise à Molenbeek, l’une des dix-neuf communes de Bruxelles, rendue mondialement célèbre pour l’implication de quelques-uns de ses habitants dans le terrorisme international. Mais ici la commune est le cadre d’un plus joyeux événement. Une foule de gens, d’origine maghrébine, dansent et chantent, flanqués de drapeaux belges alors que des voitures klaxonnent aux rythmes des danseurs. Plus loin, depuis les bars congolais de Matonge, la fête se poursuit jusqu’aux petites heures. La Belgique est en demi-finale de la coupe du monde de football, en éliminant, avec la manière, le grand Brésil. Une seule fois, c’était arrivé, en 1986 à Mexico, autour du gardien légendaire Jean-Marie Pfaff, de l’attaquant Jan Ceulemans, d’Eric Gerets, du jeune Enzo Scifo, de Leo Van Der Elst ou de Franky Vercauteren.

Mais de nombreuses différences entre les deux événements font exulter ici Molenbeek, là Matonge. Tout d’abord il y a la différence de jeu[1]. En 1986, l’équipe jouait un jeu défensif, solidement ancré dans la culture footballistique belge. Elle avait ses qualités et sa discipline mais elle empêchait que ne s’expriment certaines individualités, vite alors qualifiées de « narcissiques », « égoïstes », voire de mettre en cause, par le style pratiqué, l’autorité de l’entraîneur. C’est l’époque où l’équipe joue selon des styles pratiqués au FC Bruges, le Standard de Liège et Anderlecht qui, s’ils s’opposent, doivent refléter les valeurs de modestie et d’abnégation – stéréotype puisant dans les images bourgeoises figées d’une ruralité flamande et d’un ouvriérisme wallon – d’un jeu avant tout défensif. Même Enzo Scifo en fit parfois les frais, alors renvoyé à ses origines latines.

Si l’équipe belge suscite admiration et écoute, c’est, tout d’abord, que ce carcan-là a volé en éclat. Car alors que jeunes, ils jouèrent en Belgique, leur post-formation s’est majoritairement déroulée à l’étranger, dans des pays aux styles différents. L’ironie veut que l’équipe belge actuelle existe grâce à des transferts dans des clubs transnationaux, supportés d’ailleurs dans le monde entier, ce qui leur a permis d’imposer des éléments d’un incontournable style offensif et chatoyant. C’est d’ailleurs un entraîneur espagnol et catalan, Roberto Martinez, qui préside aux destinées de l’équipe, renvoyant au placard les éternelles disputes entre francophones et flamands qui structurent l’Union belge de football. Cet état de fait que d’aucuns qualifierons de « libéral » - l’Arrêt Bosman de 1995 empêchant les clubs de considérer les joueurs comme « leur propriété » - n’est pas non plus sans conséquence du point de vue de la composition de l’équipe belge : et si, c’était par ces passages-là, autant que par l’héritage de capitaux footballistiques familiaux (les pères de Fellaini, Lukaku et Hazard étaient footballeurs professionnels) qu’un style plus technique n’est plus devenu persona non grata ? A revers, et même si un Eden Hazard jouait, enfant, dans la petite commune de Braine-le-Comte, ces styles renforcent la confiance, pour certains entraîneurs de jeunes, dans l’utilité du foot de rue et de ses exploits techniques (il se joue dans de petits espaces) : « jouer en rue », « aller au parc » ne constituent plus alors les repoussoirs du « vrai football ».

Outre ces transformations techniques, la composition de l’équipe nationale reflète in fine aussi la diversité culturelle des métropoles belges. Citons Marouane Fellaini et Nacer Chadli, stars belgo-marocaines mais aussi Romelu Lukaku, Michy Batshuayi, Dedryck Boyata, Belges d’origine congolaise, ou encore le jeune Adnan Januzaj, Belge et Albanais originaire du Kosovo. Bien plus, ces victoires – Chadli et Fellaini ont été décisifs au tour précédent contre le Japon – surgissent au moment où les tensions au sujet des migrations sont à leur comble. Et c’est bien autour des rapports entre ces tensions et l’engouement de l’équipe belge auprès des communautés racisées que porte notre réflexion. Car les chants et les danses des Molenbeekois ne peuvent être compris qu’à la lumière du contre-récit que l’équipe belge oppose au story-telling des élites politiques nationalistes. Cette affirmation multiculturelle n’est possible que grâce au caractère fragmenté et indéfini du ‘nationalisme belge’.

Sport et minorités : entre aliénation et expressions

Sociologues et politologues, lorsque, s’inspirant vaguement de l’Ecole de Francfort[2], daignent quitter la confortable analyse du sport comme symptôme d’une société du spectacle ou épiphénomènes d’un néolibéralisme exacerbé (salaires des joueurs, etc.), ont souvent été assez sceptiques sur la possibilité du sport d’inverser des rapports sociaux et raciaux.

La surreprésentation des minorités ethno-raciales dans les sports ou la culture de masse n’est pas une nouveauté. Il s’agit là de secteurs professionnels susceptibles de constituer des formes de mobilité sociale, des modes d’expression et de reconnaissance pour ces minorités racialisées. En ce sens, ces présences noires et arabes confirmeraient les hiérarchies socio-raciales plus qu’elles ne les perturberaient, car dans une société qui se considère blanche, les corps noirs et arabes sont surtout produits comme des corps ‘productifs’ qui ont une valeur de divertissement.[3] Il faut aussi rajouter à cela qu’une « communion » autour d’une équipe de sport aussi diverse soit-elle n’exclut en rien la continuation de formes de discrimination. La victoire « Black Blanc Beur » de la France en 1998 n’a ni stoppé le Front National, ni contré l’islamophobie comme en témoignent les nombreuses mesures prises à l’encontre des femmes voilées. Zidane peut même être utilisé par certains commentateurs, comme symbole de la laïcité à la française, i.e. assimilatoire, précisément contre d’autres musulmans ou Algériens qui n’auraient pas le bon goût de s’y plier : après tout, de père algérien, Zidane n’affirme pas de rattachement particulier à l’Islam, ses enfants se nomment Luca et Enzo, etc.[4] Un autre danger guette les célébrations acritiques de la diversité : ces joueurs sont seulement héros quand ils gagnent et renvoyés à leurs chères origines quand ils perdent. Zidane, de quasi divinité, deviendrait un « sauvage » après son coup de tête sur le torse de Materazzi en finale de la coupe du Monde 2006[5]. Thierry Henry a « triché » en touchant le ballon de la main, en barrage contre l’Irlande, sans s’excuser que l’arbitre ne l’ait pas vu – et il aurait été sans doute le premier footballeur à le faire. Est-ce ça l’image de la France ? Et que dire si en plus, ils s’opposent à la tactique mise en place par le staff de la FFF comme lorsqu’ils refusent de descendre du bus, scènes finement analysées par le sociologue Stéphane Beaud[6] ? Ces dangers de récupération existent tout comme les structures socio-raciales qui les sous-tendent. Mais la seule analyse des formes implacables de reproduction sociale empêche de saisir l’importance de ce qui se trame dans des événements, et qui concerne précisément ceux dont la parole est confisquée par les structures dominantes.

Activer les failles d’un récit national fragmenté

Le soir où la Belgique assurait sa place en quart de finale, après un impressionnant retournement contre le Japon, Michy Batshuayi faisait circuler une vidéo enregistrée dans les vestiaires. En français, il y congratule, en arabe marocain, les ‘draries’, insistant encore par l’usage de l’expression ‘wallah’ [je le jure par Allah] and ‘shukran’ [Merci]. ‘drari’ [littéralement :garçons/mecs] désigne en langage vernaculaire marocain les gamins de rue et est devenu un concept de la culture jeune, tout comme ‘wallah’. En référence aux exploits de ses équipiers, décisifs ce soir-là, Chadli and Fellaini, cette « performance » de Batshuayi reflète l’importance des multiples croisements d’une culture jeune qui percole au sein des métropoles belges. En une minute, Batshuayi aura aussi le temps de titrer « Qui a dit que le Maroc est éliminé ? » : « Aujourd’hui, la Belgique s’est qualifiée grâce à deux kholotos, des Mundibu ». Deux éléments s’ajoutent encore ; un premier redouble une alliance, au moins linguistique entre lingala et arabe vernaculaire et un deuxième souligne la réalité des doubles nationalités puisque le Maroc n’était pas éliminé. Cette dernière sortie sonne comme un contre fulgurant aux aménagements législatifs du 09 mai 2018, selon lesquels « Ne peuvent prétendre à l'assistance consulaire les Belges qui possèdent aussi la nationalité de l'Etat dans lequel l'assistance consulaire est demandée » (M.B. 09/05/2018). Les drapeaux tricolores belges flanqués de l’étoile verte du drapeau marocain, ont circulé tout comme le hashtag #valuerajoute : un pied-de-nez en forme de réponse au controversé Secrétait d’Etat à la Migration et à l’Asile Theo Francken, qui se demandait, sur le ton de la provocation, en 2011 ce que les migrations marocaines, algériennes et congolaises avaient apporté au pays. Et après la qualification pour les demi-finales, Nacer Chadli concluait ses remerciements aux fans par un « Allah-u Akbar ». Dans un contexte liant ces formulations, précisément en arabe, au terrorisme, rendant l’Islam suspect, cette profession de foi a sans doute fait tiquer. Et dans un entretien récent avec The Players’ Tribune, Romelu Lukaku s’est confié au sujet de ses expériences du racisme en Belgique, déclarant qu’il ne connaissait aucun noir en Belgique qui n’ait eu à y faire face, et mettant en cause le climat général de suspicion envers les minorités, y compris au sein du football (suspicions de triches à propos de l’âge, de miser sur sa seule force physique). Contrairement aux commentateurs critiques classiques, remarquons que les footballeurs pensent et parlent. A ce titre, en tant que rescapés des structurations racistes, ce sont à la fois les témoins avisés des processus racistes qui concernent des minorités entières, mais encore des vecteurs de propositions inventives en matière d’appartenance, tout comme l’on en retrouve dans ces cultures de quartier.

Pour comprendre cette présence de la parole des joueurs et leurs posture critique par rapport à la société belge, ainsi que de l’engouement populaire qu’ils provoquent auprès des minorités ethniques,  il est important de prendre en considération la spécificité de la structure politique et sociale belge. C’est en effet l’absence de discours national unifié qui permet la récupération des événements footballistiques par les expressions propres de minorités ethniques qui sont autrement marginalisées.

Dès la naissance de la Belgique en 1830, dans les suites de l’implosion de l’Empire napoléonien et de la mobilisation d’une élite catholique francophone peu encline à vivre sous la tutelle d’un roi protestant hollandais, le « petit royaume » et ses 11 millions d’habitants n’a cessé d’être traversés par des tensions linguistiques, philosphiques (laïcs contre catholiques) et économiques. Et les migrations postcoloniales se sont imbriquées à ces trois lignes de fractures. La plupart de ces migrants sont les descendants de travailleurs venus d’Italie, du Maroc, d’Espagne, de Turquie après la deuxième guerre mondiale. Particularité belge : les migrants issus des colonies étaient principalement composés d’étudiants destinés à revenir au Congo après leurs études et à former ainsi une élite congolaise belgo-compatible. Les années quatre-vingt-dix connurent une autre vague migratoire issue des anciennes colonies belges (Congo, Rwanda, Burundi), la plupart du temps comme réfugiés politiques. A ce titre, ils n’ont d’ailleurs pas, contrairement aux personnes venues du Maroc, de double nationalité. 

Ces processus constituent la grande diversité de métropoles comme Bruxelles ou Anvers et des villes de Gand, Liège, Charleroi, etc. Ces villes sont les lieux de naissance ou de passage de ces footballeurs, enfants au fil de leurs déménagements, jeunes adolescents au fil de leur pré-carrière footballistique. Fellaini est né à Bruxelles puis a émigré dans le Hainaut ; Lukaku est né à Anvers – son père jouait alors au FC Boom – , avant de rejoindre l’école des jeunes d’Anderlecht, etc. Ces installations s’appuient sur l’existence de villes composées à majorité de minorités. A Bruxelles, l’arabe éclipse le néerlandais comme deuxième langue vernaculaire, derrière le français, même si la popularité des écoles néerlandophones est forte auprès des familles marocaines et congolaises. Ces compositions multiculturelles n’entrent pas facilement dans les modèles d’inclusions canoniques – à la française ou à l’anglosaxonne ? – en raison de l’absence d’un modèle national unique. Dans une Flandre où les partis séparatistes et nationalistes représentent plus du tiers de l’électorat, prévaut une idéologie puritaine en matière culturelle et linguistique. En Wallonie, l’influence du modèle français débouche sur de multiples tentatives, partiellement mises en échec, d’emprunter à une « laïcité dure » son modèle d’inclusion.

L’absence d’un récit national cohérent ne va pas sans poser un nombre important de problèmes lorsqu’il s’agit de faire les comptes de cette histoire et de ses conséquences, le déni national s’articulant alors à un déni colonial. Que Lukaku et Batshuayi puissent devenir des sources d’attachements pour les communautés congolaises, rwandaises et burundaises prend aussi son sens sur ce terrain-là. La fête de Matonge rassemble aussi ceux et celles qui, quelques jours plutôt, avaient inauguré, non sans difficultés, un premier square au nom de Patrice Lumumba. Mais cette absence de discours national unifié ouvre une faille. Et cette faille, ils l’ont eux-mêmes activées car de parler, ils ne s’en sont pas privés ! A l’instar des nombreuses minorités postcoloniales du pays tentant de faire vaciller l’imaginaire blanc, ce sont alors d’autres scripts qu’ils ont mis à mal.

Cette génération dorée de joueurs est exceptionnelle à plus d’un titre. Pas seulement du point de vue de ses aptitudes techniques et tactiques, mais encore, et indissociablement, par la manière dont leurs mots et leurs gestes résonnent avec les évolutions politiques et culturelles du pays, où la montée en puissance des voix des descendants des migrants postcoloniaux occupent une place de choix : partages d’expériences du racisme entre concernés, mise en cause des récits et dénis coloniaux, production d’espaces d’expression propres également partagés, en toute décontraction, par les talentueux Eden Hazard et Kevin De Bruyne. Ceci explique également l’immense enthousiasme à travers le pays. Chacun de ces joueurs d’exception mettent en lumière un aspect de l’expérience des composantes de la Belgique, dont toutes celles qui cherchent à fendre les récits nationalistes ou sécularistes radicaux[7].

Une semaine après les attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles, le Ministre de l’Intérieur Jan Jambon déclarait, dans les pages du quotidien De Standaard, qu’une « part significative de la communauté musulmane avait dansé dans les rues après les attaques ». Ceci provoqua une grande colère : où étaient les preuves ? Pourquoi cliver le pays dans ces moments sensibles ? De preuves, il ne put jamais en donner mais les excuses jamais ne vinrent. Mais retenons son expression ; « Des musulmans dansent dans les rues » comme une parodie moquant le gouvernement. Ils ont de fait, à Molenbeek et ailleurs, clamé les victoires des Diables, comme aussi, la leur.

Nadia Fadil est professeur d’anthropologie a la KU Leuven    

David Jamar est professeur de sociologie à l’Université de Mons.

 

[1] L’appel à l’attention aux styles a été relancé notamment par BROMBERGER Christian, Le match de football. Ethnologie d’une passion partisane. Paris, Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Ethnologie de France », 1996. Voir aussi, dans un autre registre, THIRY Serge, La lame du Mondial. Contribution poétique et politique à l’histoire du Football et de son commentaire. Bruxelles, Editions du Souffle, coll. « Les Anachroniques », 2009.

[2] BROHM Jean-Marie et PERELMAN Marc, Le football, une peste émotionnelle, La barbarie des stades. Paris, Gallimard, coll. « folio actuel », 2006.

[3] Voir a ce sujet, et pour le contexte américain, HOBERMAN John Milton, Darwin’s Athletes: How Sport Has Damaged Black America and Preserved the Myth of Race, Boston: Houghton Mifflin Company, 1997

[4] MOGNISS H. Abdallah, ““L’effet Zidane” ou le rêve éveillé de l’intégration”, Hommes & Migrations, 2000, n. 1226, pp. 5-14

[5] SILVERSTEIN Paul, Postcolonial France. Race, Islam and the Future of the Republic, London: Pluto Press, 2018

[6] BEAUD Stéphane, Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2014.

[7] Le football peut dès lors bel et bien entretenir des relations avec les mouvements politiques d’expression voire de contestation. Voir le très fouillé CORREIA Mikaël, Une histoire populaire du football. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers Libres », 2018.

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