Nadine Touzeau

Qu'il était doux l'époque où j 'écrivais à ma mie une longue missive de ma plume d'oie trempée dans mon encrier en verre et étain. Bien qu'il me fallut parfois plusieurs heures pour écrire (voire réécrire) mon mot d'amour à ma dulcinée, j'avais plaisir à lui détailler mes émotions à l'idée de la revoir aux beaux jours. La lumière du feu de cheminée et celle de la bougie éclairaient doucettement mon papier lourd et jauni recevant mes mots que je voulais délicats et emplis de tendresse pour vous ma belle amie. Vous fûtes impatience de recevoir ma missive par pigeon voyageur, parfois la dernière lettre arriva en vos fines mains bien après ma personne.

Que je regrette ce temps gente damoiselle en voyant qu'aujourd'hui les missives s'écrivent parfois plus vite que de le dire, avec des mots rudes, directes, discourtois, grillant toutes les étapes. Elles arrivent aussi vite qu'un claquement de doigts. L'impatience d'attendre chaque matin le pigeon voyageur nous apporter notre mot d'amour n'est plus. L'impatience de nos jours se cloisonne a une réponse, telle qu'attendue dans les propos, trop tardive a un sms, tchat voire mail. N'ont-ils point conscience ces amoureux 4.0 des émotions et ressentis dans la langueur de lire les mots d'amour de notre chère et tendre ? La palpitation du cœur lorsque la cire se décolle  afin de dérouler le parchemin nous garantissant un moment de pur bonheur en lisant les mots de notre bien-aimée ? La timidité alliée à l'angoisse nous donnant des suées lorsque nos mains jointes dans notre dos serrent un bouquet de fleur afin de déclarer notre flamme dans l'attente de la venue de notre désirée !

Et le délice que de se voir enfin, après des mois d'absence, des jours de voyage interminables en calèche. Se voir était un luxe que la webcam a comblé.

Voyez mon aimée comment les amoureux de nos jours s'aiment par écran interposé ! Il suffit qu'ils se connectent à n'importe quelle heure de la journée ou nuit du reste afin de se parler tout en se voyant. Des bouquets de fleurs virtuelles sont échangées sans se délecter de leur parfum et toucher !  J'ai ouïe dire que certains copulaient virtuellement !

Rendez-vous compte ma chère et tendre que la possibilité d'obtenir plus vite les choses, la disponibilité de se voir à toute heure à distance, le potentiel de se contacter en un clic ont subtilisé les palpitations du cœur face à une cour effrénée, l'attente de se voir, le plaisir de baiser la main, la patience de se découvrir, l'envie de faire ensemble des choses, le besoin de cheminer a mon bras... Le réel que des amoureux transposent dans le virtuel sans contact. J'ai été avisé que des humanoïdes personnalisés combleraient même les amants.

N'avons-nous pas des comportements proches des objets qui se contentent d'aimer dernière un écran à la vitesse du son sans prendre le temps de vivre côte à côte en acceptant les contraintes d'une vie à deux ? Ne sommes-nous pas devenus des consommateurs de dragues et sexes face au même titre que tous les produits disponibles sans intégrer les sentiments ?  Ne serions-nous que des individus scotchés derrière leur clavier qui n'osent tenter le pas de passer au réel et le vivre plutôt que d'assouvir ses désirs égoïstes qu'alimentent le virtuel ? Qu'est devenu l'humain avec ses sentiments, ses ressentis, ses envies dans ce potentiel de s'écrire avec des mots directs plus rapidement, se voir sans se toucher, respirer sans le souffle de l'autre à ses côtés, sentir sa peau, son parfum ? Alors que notre époque est dans le plus vite, l'Homme consomme (presque) tout sans bouger ! L'Homme n'assimilerait-il pas les sentiments, l'amour, la tendresse, l'affection, le plaisir charnel, l'union de deux êtres qui s'aiment comme on achète une lessive de son fauteuil !

Cher Amour, je ne te vois plus dans cet espace virtuel, qu'es-tu devenu ?

Nadine Touzeau

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