"L'islamisme à visage citoyen" à la Une de Causeur

"L'ISLAMISME À VISAGE CITOYEN" : tel est le titre de la Une du numéro de Causeur de ce mois de mars. Le tout accompagné par le visage de l'artiste Mennel Ibtissem. Elle alimente tous les fantasmes du moment et nous aurions tort de minimiser de telles images tant leur retentissement, et l’adhésion qu’elles rencontrent auprès d’une partie de l’opinion publique, imposent de nous y arrêter.

La Une de Causeur du mois de mars 2018 © Causeur La Une de Causeur du mois de mars 2018 © Causeur
A l’intention de Mme Élisabeth Levy 

32 rue du Faubourg Poissonnière 

75010 Paris

Objet : Mensuel de Causeur N°55 de mars 2018

Madame la Directrice de la rédaction de Causeur,

Vous avez mis à la Une de votre magazine de ce mois de mars, le visage de l’artiste Mennel Ibtisem accompagné de ce titre éloquent : « L’Islamisme à visage citoyen ».

Couverture choc qui devrait permettre à votre numéro de réaliser de belles ventes et je comprends que la tentation ait été forte de surfer de nouveau sur l’« affaire » de cette candidate, tristement rendue célèbre par le travail abrasif de la fachosphère, pour des propos malheureux publiés sur sa page Twitter personnelle. Propos pour lesquels elle s’est d’ailleurs excusée, en rappelant l’amour qu’elle porte à son pays.

D’autres personnalités ont tenu des propos bien plus condamnables publiquement, sans pour autant déclencher un tsunami médiatique, comme celui dont fut victime Mennel.

Si l’objectif recherché est purement mercantile, vous devriez être en mesure de comprendre que cette logique capitaliste a ses failles et ses limites. En effet, il convient, si vous en êtes capable, d’éviter de nourrir le feu d’une nouvelle démarche civilisatrice qui prendrait pour cible ces femmes « citoyennes françaises », ayant l’audace ou le seul tort de se couvrir les cheveux…

Vouloir voir, au travers de ces femmes, des adeptes et les porte-voix de l’idéologie mortifère de Daech est d’une terrible malhonnêteté. Pire encore, une insulte ô combien condamnable et mortifiante.

Si votre ligne éditoriale suit aveuglément cette funeste idéologie, celle-ci devra finir (j’ose l’espérer) par se heurter aux remparts de votre mémoire, prête à vous rappeler comment, il n’y a pas si longtemps, une société contaminée par une presse populiste bascula vers la barbarie en désignant un ennemi « de l’intérieur ».

Vous exploitez cette « affaire » dans le seul but d’étayer des thèses extrêmement dangereuses, car véhiculant des amalgames nauséabonds.

Vous semblez ne pas mesurer les effets pervers que cela peut engendrer dans les consciences. Celles-ci, malheureusement, ont déjà été passablement altérées par la sphère médiatico-politique ces dernières années, et pour cause.

Certains acteurs politiques, alliés à toute une armée de fins chroniqueurs, philosophes, sociologues et écrivains, ont soufflé sur les mêmes braises que celles que vous entretenez. Votre fond de commerce, ultime cheval de bataille, se résume à servir à la criée la phobie irraisonnée et inconditionnelle du musulman.

Je ne sais pas si vous êtes réellement convaincu par vos thèses ou si tout ceci n’est pas légèrement surjoué mais, et cela quel que soit votre angle de défense, ne fait nullement honneur à votre profession.

Le discours que vous tentez d’inculquer va totalement à l’encontre de notre modèle républicain. Il était donc temps qu’un Français à part entière comme moi vienne, à défaut de vous l’apprendre, au moins vous le rappeler.

Car enfin, il est grand temps que vous le sachiez : il n’existe pas de projet structuré d’un islam politique, forgé depuis nos banlieues, prêt à se déverser dans vos campagnes.

Il n’y a pas de projet pour réduire à néant vos traditions chrétiennes. La France, fille ainée de l’Église, n’a jamais eu à craindre quoi que ce soit de ses enfants de confession et de culture musulmane.

Il n’existe, en dehors de vos éditos d’un autre âge, aucun projet porté par des associations musulmanes, « grassement » subventionnées par l’État, pour remplacer notre République par la Sharia.

Je vous suggère, pour votre santé mentale, d’arrêter de lire du Houellebecq, d’écouter du Zemmour, de puiser dans les sources philosophiques d’un Finkielkraut, et d’aller plutôt à la rencontre de la France d’aujourd’hui. De grâce, prenez plutôt comme référence celle d’un Saint-Exupéry, qui exprima au travers de son œuvre à quel point nous sommes riches de l’agrégation de nos différences : « Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit ».

Ne vous en déplaise, il existe des organisations et associations islamiques dans notre pays. Elles œuvrent et militent pour un intérêt commun, mais aussi pour détruire justement ces amalgames qui vous sont chers. L’une de leur mission, comme la mienne, est de rappeler à cette France en proie au doute, son Histoire et le combat pour sauvegarder, parfois au prix du sang, les libertés les plus fondamentales.

Ceci, justement, pour incarner le vivre-ensemble et non pour que l’on se dresse les uns contre les autres, comme vous le faites si bien.

Notre pays est riche de ses multiples influences. C’est une France où une femme, portant un turban, peut nous émouvoir en chantant devant toute la Nation «Hallelujah», sans que cela choque qui que ce soit.

Une France apaisée qui n’a plus peur, puisque résolument tournée vers l’avenir

Vous, à l'évidence, faîtes déjà parti de son passé.

 

Nagib AZERGUI

Président de l’Union des Démocrates Musulmans Français

Email : nagib.azergui@udmf.org

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