Lettre au Président d'une femme voilée indignée

Laissez-moi tout d'abord me présenter : Masson Naima. Je suis une citoyenne française de confession musulmane. Voilée depuis 16 ans, heureuse et parfaitement libre. À la fois.

Objet : réponse d'une musulmane voilée instruite citoyenne et libre catégorisée "extrémiste"

Monsieur le Président bonjour,
j'écris à presque minuit en me demandant si mes mots vous parviendront, si vous les considérerez ou pire, si vous en aurez vent... simplement. Malgré tout, j'avance.

Laissez-moi tout d'abord me présenter : Masson Naima, je suis une citoyenne française de confession musulmane; maman de deux enfants, une petite fille de 9ans et un petit garçon de 17 mois. Mariée depuis un peu plus de 2 ans. Voilée depuis 16 ans, heureuse et parfaitement libre. À la fois.

J'ai grandi dans un climat si paisible, si libre, si fraternel, entourée de "blancs" de "noirs" d'"arabes" et vous savez quoi ? Ma citoyenneté, je l'ai non seulement apprise mais je l'ai pratiquée, je l'ai aimée, je l'ai défendue. À travers tant de moyens mis à ma disposition : l'associatif, avec l'aide aux personnes âgées, l'aide à la distribution de colis alimentaire ou encore l'assistance aux personnes isolées; l’engagement personnel avec la préservation des liens avec autrui qui qu'il soit; ma participation au concours national de la résistance et de la déportation qui m'a valu d'être lauréate, la lutte pour la préservation des libertés fondamentales notamment avec l'aide aux femmes victimes de violences morales ou physiques, les causes nobles et citoyennes comme, par exemple, la défense et le combat pour ce jeune de 18 ans brillant respectueux et studieux pourtant sommé de quitter le territoire, en illustre la pièce jointe de ce courrier. Jusqu’à me mettre au service des autres en étant représentante départementale au conseil national de la jeunesse. Inutile de vous dire qu'en cette période COVID, et malgré le contexte délétère, mon engagement est d'autant plus poussé.

Vous devez vous demander ce qui a bien pu se passer entre l'objet de ce courrier et l'enfance décrite. Laissez-moi vous expliquer et développer un minimum.

Musulmane épanouie, je suis, et resterai fière, AUSSI de mon identité musulmane; qui ne remet en rien en cause, pour moi, mon identité française d'abord, républicaine ensuite. Française donc ET musulmane "en même temps", comme vous le diriez encore si vous étiez fidèle à vos propos de l'époque (..)

Figurez-vous que les valeurs acquises durant mon plus jeune âge sont bel et bien ancrées encore et toujours en moi. 

Seulement voilà. Lorsque ma foi profonde s'est manifestée par le voile que je porte qui pour moi, n'est autre qu'un précepte de plus que je respecte et auquel j'adhère, ce bout de tissu s'est cristallisé en vous comme ce que je perçois comme étant la négation même de ce qu'est la laïcité : estimer l'autre à sa valeur et non à son apparence ou son appartenance afin de faire nation. À partir de là j'ai fais le choix du silence, toujours dans le respect des lois républicaines, au nom de la cohésion et de la tolérance; j'ai fais le choix de peu à peu m'effacer. comment ? en acceptant fatalement que les portes de l'emploi étaient fermées pour moi, à quoi bon continuer mes études, en acceptant de tendre l'autre joue lorsque dehors on m'insultait et m'agraissait même en raison de ma religiosité etc etc .Je me disais ces pauvres gens ne savent pas ce qu'ils font, ils n'ont pas compris le principe de tolérance ils n'ont pas ceci n'ont pas cela j'étais tout simplement citoyenne ! je pense aux autres avant de penser à moi même.

Vous avez déclarez le 2 octobre 2020 que "sur votre lâcheté" d'autres ont pallié a vos manquements, "l'islam radical s'est substitué au recul des services publiques, notamment dans l'éducation, l'apprentissage de la langue, s'occuper des personnes âgées, s'occuper des services, permettre de faire du sport».
Alors considérons la description que je vous ai faites de moi :

s'il s'avère que je suis musulmane alors c'est que je suis l'ennemi à abattre ?
S’il s'avère que non alors je suis digne de la république et le reflet même de ce qu'elle est censée produire? Cherchez l'erreur...

Ce qui s'est produit avec notre concitoyenne Sophie Pétronin est un symptôme qui illustre mes propos : à l'instant ou elle a déclaré sa conversion a l'islam elle était devenue la pestiférée ingrate alors que c'était une otage privée de ses libertés, ses enfants, sa famille. Une otage que l'on voulait pourtant tous enfin libérées. Du moins jusqu'à sa déclaration. Comme si la dignité humaine était conditionnée à l'appartenance ou non à l'islam. Référons-nous à cette exemple : oui c'est l'islam que vous combattez; je le penses, nous le pensons, nous le ressentons, nous le vivons.

La liberté d'expression n'est pas à géométrie variable. Prétendre la défendre d'une part tout en n'en permettant certaines et d'autres pas, ou encore oser user en même temps de censure comme un certain ministre qui ne supporte pas que l'on le cite en BD. La France autorise le blasphème c'est un droit. Accepter que certains usent de ce droit c'est le respect des lois et principes alors soit. Tous, nous devons nous en accommoder. Accepter que nous en soyons choqués et que par conséquent que nous ne soyons "pas Charlie" en est également un.

Lutter contre nous nous protège du terrorisme? Avons-nous une baisse de ce phénomène pourri depuis votre multiplication de lois qui ne fait que restreindre les libertés ? Il est manifeste que NON. Paroxysme de la situation : vous nommez votre nouveau projet de loi comme étant le moyen de "conforter les principes républicains" alors que le simple fait de restreindre les libertés d'exercice de culte, libertés d'opinion, d'association, porte atteinte aux principes républicains même. La liberté d'éducation également alors que celle-ci est acquise depuis 1882.

Prenez un minimum de recul, sortez de votre logique "légiférer, légiférer, légiférer", et réalisez enfin que l'on peut justement, ensemble, participer et aider à éradiquer ce fléau. Nous ne sommes pas ceux à abattre. Nous sommes aussi peinés endeuillés en colère que vous. Nous sommes dans le même camp. Nous ne sommes ni complice ni responsable.

Les gens comme moi parfaitement respectueux des lois et des autres, tout à fait républicains, musulmans impliqués dans leur religion, ceux à qui vous faites du mal en croyant (ou en toute connaissance de cause, vous seul le savez) combattre le terrorisme, sont des êtres humains qui aspirent simplement à vivre paisiblement et ne strictement rien imposer à autrui. Et s'il y en a qui le font, alors mettons-les hors d'état de nuire. Nous avons une rigueur que nous nous imposons à nous même tout en vivant avec les autres qu'ils soient bouddhistes juifs chrétiens ou que sais je encore, et tout dans le respect des règles des lois des droits et des libertés.

Ce que je décris là n'est pas faire acte de "séparatisme" mais l'exercice même de notre culte.
En effet n'est ce pas là l'expression même de notre devise cimentée par la laïcité ? Liberté, égalité, fraternité.

A aucun moment je ne banalise la violence! Aucun dessin ne justifie d'attenter à la vie de quiconque, aucun. Je reconnais sans effort, respecte et entretient l'universalité qui existe dans notre pays. Après chaque attentat on attend de nous de confirmer l'indignation comme si nous étions en éternel sursis alors que la position est évidemment la même que vous! Dans un discours schizophrène qui consiste à déplorer notre absence tout en censurant notre parole.

Tant que vous nous taperez dessus plutôt que de réaliser que nous faisons partie de la solution la nation toute entière s'embourbera d'avantage encore dans le chaos ambulant car que les choses soient dites :vous ne faites que nous séparer les uns des autres pendant qu'au milieu, les tueurs terroristes se frottent les mains et brisent des vies. Il m'apparait évident que nier l'islamophobie=l'anti islam, dissoudre les associations qui proclame son existence et qui aide a faire valoir des droits, ou celle qui vient en aide aux nécessiteux au delà des frontières au motif qu'elle fédère un peu trop bien la jeunesse, ou encore taxer de discours victimaire toute personne atteinte par cette discrimination n'enlèvera en rien la réalité des choses qui se passent sur le terrain.

Monsieur le Président, lorsque vous même constatez que le monde extérieur met en exergue ce qu'ils considèrent comme étant une politique de plus en plus islamophobe et raciste, qu'il soit anglais, américain, africain, asiatique, musulman parfois, d'autres pas (et que vous exigé la censure au passage) et bien vous, vous ne vous interrogez ni ne vous reformez point. Non non la faute revient a l'islam "religion en crise". Laissez-moi vous dire que ma religion n'est absolument pas en crise. Ce sont les individus qui répandent la terreur qui le sont. Ne vous inquiétez pas pour nous, notre livre nous a sorti des ténèbres à la lumière bien avant que vous ne naissiez : il y a maintenant plus de 1400 ans. Oui déjà a cette époque l'islam exhorte l'Homme à s'éduquer et s'instruire, en témoigne le premier mot révélé : IQRA = lis, apprends, étudies.
Monsieur le Président sachez que vous tombez dans la négation de vos propos du 2 octobre : " [..] piège qui est de tomber dans la stigmatisation de tous les musulmans, piège tendu par les ennemis de la république. trop facile". Et bien vous êtes dans la facilité.

Bien sûr illustrons puisque vous passez du temps à tenter de nous persuader du contraire :

Combattre le voile islamique qui s'avère être une pratique religieuse, c'est une attaque à l'islam.
Mon voile ne vous impose rien. C'est vous qui ne supportez pas de le voir. Il me semble que la définition de la tolérance est d'adopter une attitude qui consiste à admettre chez autrui une manière de penser/agir différente de celle qu'on adopte soi-même non?

Combattre les parents qui ne font que transmettre une éducation religieuse à leurs enfants, attaquer ce droit à l'éducation, en étant tolérant, c'est une attaque à l'islam.

Combattre le fait que dans nos assises nous séparons les sexes, tout en les considérant tout à fait égaux et en les traitant avec équité, c'est une attaque à l'islam.

Combattre des musulmans sous prétexte qu'ils respectent scrupuleusement l'accomplissement de leurs 5 prières journalières, malgré que pourtant en même temps ils respectent leurs devoirs dans le respect des règles, c'est une attaque à l'islam.

Combattre ceux qui fréquentent la mosquée d'une manière que VOUS jugez comme exacerbée, alors que vous n'avez pas à vous immiscer dans la sphère spirituelle de par les fonctions qui sont les vôtres, c'est une attaque à l’islam.

Le simple fait de prétendre vouloir reformer l'islam, ou "faire reformer" l'islam, c'est une attaque à cette religion. À la fameuse laïcité que vous prétendez défendre et préserver aussi.

Monsieur Macron, mes coreligionnaires et moi-même en avons ras le bol d'entendre parler de nous pour nous sans nous et qui plus est sur un sujet qui n'a strictement rien à voir avec nous: le terrorisme. Je me sens et me sais plus républicaine que certains d'entre ceux qui prétendent être et représenter la république. Ceux là même qui sont représentés partout mais non représentatifs du tout.

"Les bas instincts" que nous sommes avons des devoirs mais n'oubliez pas non plus nos droits : lorsque des rayons nous sont consacrés on cri au communautarisme, lorsqu'on prend part à des travaux républicains l'intolérance est ambulante, lorsqu'on tente d'allier nos préceptes et nos devoirs républicains par exemple en créant des entreprises qui nous permettent d'exercer à la fois notre culte et le respect des lois tout en profitant de services on cri à l'endoctrinement, si nous prenons part à la vie éducative de nos enfants nous sommes suspecté de les maltraiter afin de nous réduire au silence comme si le simple fait d’être musulman nous prive d'avoir un avis, si nous demandons s'il est possible de pouvoir profiter de piscine dans le respect des lois républicaine et religieuse à la fois, sans n'impose rien à personne nous devenons des séparatistes cachant un projet politique.

Non nous sommes en réalité comme tout le monde. Personne d'entre nous n'a le projet d'imposer la charia dans notre pays ! Ce n'est pas parce qu'il y a de plus en plus de musulmans visible que l'islam doit s'imposer a tous. Nul contrainte en religion. Nous sommes un pays laïque et nous le savons. Nous le resterons. Nous nous y substituons. Considérer en son fort intérieur la religion comme plus importante que la république c'est juste placer Dieu au dessus de tout : tout croyant quelle que soit sa religion déclare la même chose. Ceci toujours dans le cadre légal du respect des lois bien sûr.

J'ai fais le choix de vous écrire car l'image de la pauvre voilée sans défense qu'il faudrait émanciper n'est que fantasme. L'image qui ferait de nous des portes étendard d'une vision totalitaire de ma religion est elle une insulte. Avant d’être voilée je suis une femme à part entière qui réclame son égalité avec les hommes, qui n'accepte pas de se faire marcher dessus et qui n'accepte pas nom plus que l'on parle pour elle. Je veux juste vivre ma vie et ma foi dans la paix et l'harmonie. Je souhaite que tous les actes de violences s'arrêtent d'où qu'ils viennent. Et tant que vous distillez dans l'esprit de mes concitoyens l'image que vous véhiculez de nous, vous et ceux qui interviennent dans les médias alors malheureusement ceux qui répandent la terreur continuerons de tous nous attaquer.

Rejoignons-nous, luttons ensemble, préservons-nous, défendons-nous.
En ce qui me concerne, voilà ce que je souhaite pour notre Nation et je ferai tout pour qu'à mon minuscule niveau, les choses se passent ainsi.

Très cordialement
Au nom de toutes celles qui se reconnaitront dans mes mots

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.