Jean-Pierre Coffe et le chemin social

Je voulais dans ce billet commenter une réflexion de Jean-Pierre Coffe dans "Vivement Dimanche" :

 

Est-ce que vous croyez que chez Drucker et dans Vivement Dimanche, on ne parle pas aux gens modestes, quand toutes les semaines je fais la cuisine pour moins de deux euros, pour moins d'un euro, est-ce que vous ne croyez pas qu'on pense plus à eux que dans certaines autres émissions, on fait un chemin social au niveau de l'alimentation et de la nourriture et dans la mesure du possible du bien être des gens beaucoup plus important que partout ailleurs.

 

Jean-Pierre aide les petites gens. Il leur permet de subsister avec moins d'euros qu'il n'en faudrait sans lui.

Mais s'il fait du chemin social... il le remonte hélas dans le mauvais sens.

Alors effectivement, ca ne semble pas évident au premier abord, je vous l'accorde, mais regardons un peu ce que nous dit Karl Marx dans son fameux livre «Le Capital» (Chapitre X du Livre I pour ceux qui ont la curiosité).

Karl Marx y explique un des paradoxes du capitalisme : Pourquoi le capital fait baisser le prix des marchandises alors qu'il vit de la vente de ces mêmes marchandises ?

Instinctivement, on aurait tendance à se dire que si une entreprise veut tirer un meilleur profit d'un produit, elle a tout intérêt à en faire monter le prix.

Mais à y regarder de plus près, ca ne pourrait être le cas que si elle en était le seul vendeur. Dès que la concurrence est libre et non faussée, chacun sait que les prix tendent à baisser.

C'est donc limpide !? Le capital permet la concurrence, la concurrence fait baisser les prix, les gens vivent mieux !

CQFD ! Marx raconte des sornettes, vive Jean-Pierre Coffe et je mets mon bouquin rouge à la poubelle !

 

Euh oui, mais non... c'est bel et bien le raccourci qui fait que notre ami Jean-Pierre s'est trompé de chemin.

 

Effectivement la concurrence a un effet sur la baisse des prix et d'ailleurs Marx l'explique avec la valeur sociale d'une marchandise et la détermination de la valeur par le temps de travail.

On comprend assez intuitivement, que quand des moyens de productions améliorent l'efficacité de la production et se généralisent dans les entreprises en concurrence, le prix d'une marchandise tend à baisser et à atteindre une valeur "juste".

Cette valeur "juste", pour un produit donné, comprend la valeur des marchandises qui le composent, la valeur amortie des moyens et outils de production et bien sûr la valeur du travail qu'il contient.

Les deux premières valeurs sont des valeurs transférées (elles ne créent pas de valeur en soit) alors que la valeur du travail est ce qui va ajouter de la survaleur au produit.

Pour bien le comprendre, il faut revenir sur le découpage que fait Marx de la journée de travail.

Marx explique en effet que la journée de travail se divise en deux parties pour le travailleur (ou la modélise comme telle).

La première partie est celle qui permet au travailleur de gagner l'argent pour sa subsistance, qu'il appelle "travail nécessaire".

L'autre partie de la journée detravail constitue le temps de travail qui rapporte au patron, qu'il appelle "surtravail".

Le travail nécessaire (ou temps de travail nécessaire) est une notion que tout un chacun comprend aisément, on a une partie de notre temps de travail qui paye notre salaire.

Si tout notre temps de travail ne rapportait que de quoi payer notre salaire, le patron n'aurait pas vraiment intérêt à nous faire travailler, il faut bien que notre travail lui rapporte. D'où le surtravail.

C'est ce surtravail qui rapporte à une entreprise et donne la survaleur d'un produit à la vente.

 

A partir de ce modèle, on peut aisément en déduire qu'il y a deux possibilités pour améliorer la "rentabilité" de la journée de travail.

Premier cas de figure, on augmente le temps de travail global. La partie de surtravail devient plus importante et donc les revenus générés par la vente du produit également.

En fait, dans ce laps de temps plus grand, l'employé va produire plus de produits pour le même salaire. C'est ce que Marx appelle augmenter la survaleur absolue.

Je ne détaillerai pas plus cet aspect là, qui n'est pas celui qui nous concerne. Par contre, j'en reparlerai sans doute dans un prochain billet quand j'aborderai le sujet du télétravail et des blackberry.

 

Continuons le raisonnement.

 

Quelle est donc l'autre façon de faire augmenter la rentabilité d'un produit ? En bon matheux que vous êtes, lorsqu'il y a deux inconnues dans une équation... on peut jouer sur les deux.

Effectivement, l'autre possibilité consiste donc à réussir à réduire le temps de travail nécessaire, donc mécaniquement à augmenter la période du surtravail et améliorer ainsi la survaleur.

L'augmentation de la survaleur d'un produit par la réduction du temps de travail nécessaire, Marx l'appelle la survaleur relative.

 

Le premier mécanisme qui vient à l'esprit pour réduire le temps de travail nécessaire, c'est l'augmentation de la productivité du travailleur.

Amélioration des outils, amélioration du procès (ou processus) de travail etc. Concrètement, une meilleure machine-outil, un ordinateur plus puissant, un logiciel plus efficace etc etc...

Un travailleur qui produit plus, mettra alors moins longtemps à rapporter ce dont il a besoin pour subsister.

Sauf qu'à nouveau, ce phénomène est soumis à la concurrence.

Une entreprise qui aurait un bénéfice de productivité par une méthode ou des outils plus avancés que ses concurrents finira par perdre cette avantage quand ces derniers auront eux aussi mis en place cette méthode ou ces outils.

Et au final, le produit étant mis en œuvre par moins de temps de travail, le produit deviendra meilleur marché avec la disparition progressive de la survaleur relative supplémentaire.

 

Mais alors Jean-Pierre Coffe a raison?!

 

Et non, n'allons pas trop vite ! Il manque un élément majeur à l'argumentation. Jusqu'à présent nous ne parlions que de produits lambda dont la variation des prix n'a aucun impact sur la valeur de la force de travail.

Hors, vient un moment où la baisse des prix sur les marchandises touche les moyens de subsistance même du travailleur, et dans le cas qui nous occupe, la nourriture. Ces produits mêmes qui sont ceux que le travail nécessaire doit payer pour la subsistance du travailleur.

J'en profite pour rappeler que, dans ce billet, j'ai osé poser comme hypothèse que les menus de Jean-Pierre Coffe font partie du nécessaire et non du confort.

Dès lors, le travailleur a besoin de gagner moins pour subsister, diminuant ainsi en proportion la valeur de sa force de travail.

L'équation atteint ici une limite qui change la donne. Car c'est en effet encore une autre manière de faire baisser le temps de travail nécessaire et d'augmenter la survaleur relative, qui elle ne disparaît pas...

 

Bien sûr, il ne s'agit pas là d'un complot pour faire baisser la valeur de la force de travail. La relation entre la baisse des prix des moyens de subsistance n'est pas directe avec la valeur de la force de travail.

Ça n'est ni systématique ni linéaire. Mais néanmoins je me permettrai de plagier une phrase de Marx (avec une "légère" modification) :

 

Si Jean-Pierre Coffe fait baisser le prix des menus jusqu'à 1 euro, cela ne se signifie pas qu'il ait nécessairement l'intention de faire baisser en quote-part la valeur de la force de travail et donc le temps de travail nécessaire, mais, dans la mesure où, finalement, il concourt à ce résultat, il concourt à l'augmentation du taux général de survaleur.

 

Bien entendu. Jean-Pierre Coffe ne fait pas volontairement baisser la valeur de la force de travail ... pour cela, il aurait fallu qu'il lise le Capital.

Mais il y participe malgré tout.

D'ailleurs à bien y réfléchir, une partie de cette survaleur ne lui revient-elle pas en tant que vendeur de ses appétissants repas à 2 euros chez Leader Price !?

Plus j'y pense, et plus je me dis que finalement, Jean-Pierre Coffe a dû le lire, le livre I du Capital...pas vous ?

 

Il y aurait en fait un cas et un seul où Jean Pierre Coffe aurait raison à propos de son chemin social.

Il faudrait qu'il n'y ait pas de lien entre la baisse des moyens de subsistances et la valeur de la force de travail.

En d'autre terme, que le Capital ne puisse pas ajuster ce qu'il paye à l'employé pour son travail en cas de baisse des prix des marchandises nécessaires.

Seule une période de plein emploi pourrait correspondre à cette hypothèse.

Et bien sûr autant vous dire que l'action sociale Coffienne serait en grande partie inutile dans une telle conjoncture.

 

La valeur absolue de la marchandise est en fait indifférente au capitaliste qui a produit.Seule l'intéresse la survaleur contenue en elle et réalisable dans la vente.

«Le Capital» Livre I. Karl Marx.

 

 

La réflexion de Jean-Pierre Coffe peut être retrouvée à 6min15 de la vidéo suivante : http://www.dailymotion.com/video/xfjzqe_melenchon-vs-coffe-ruquier-itw-vdp-071110-drucker_news

 

 

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