lettre du 20 Janvier 2015

lettre du 20 janvier 2015 © Naruna Kaplan de Macedo

Depuis la naissance de nos enfants, Zeev et Atlas, nous avons commencé la rédaction d’une série de lettres qui leur sont adressées.

Voici la dernière en date, où il est question de "charlie", de Sétif, de la banlieue et de la télévision.

 

Pour ceux qui veulent, voici les liens vimeo pour deux lettres qui la précèdent.

https://vimeo.com/78997994

et

https://vimeo.com/91200415

 

 

 

 

Paris, le 20 Janvier 2015

 

Cher Zeev, cher Atlas,

 

Il y a quelques jours de cela, trois hommes ont tués dix sept personnes.

Suite à ça, des millions d’autres ont manifesté.

Evènement aussitôt qualifié d’historique

Nous avons eu envie de vous parler de ça.

 

Mais parler de quoi, justement ?

Comment l’histoire fait date ?

Qu’est ce qui fait histoire ?

Qui ou quoi fait histoire ?

 

C’est le propre d’un événement quand il déborde pareillement :

il avale tout, il rend la pensée confuse et floue

ou alors la simplifie à l’extrême.

 

faire le tri, cher Zeev

faire le tri, cher Atlas

 

Quand je dis :

trois hommes ont tués dix sept personnes

qu’est ce que je dis ?

qu’est ce que je dis vraiment ?

 

Trois français ont tués des français.

 

L’un d’eux a même oublié sa carte d’identité nationale à bord d’un véhicule

on a vu sa photo à la télévision pendant des heures

le visage effaré

menton en avant et yeux écarquillés

en attente.

Figé dans cette pose absurde et familière

qu’on prend pour ses documents administratifs

 

surtout surtout

ne pas sourire.

 

Ces trois hommes français venaient de banlieue

ça aussi on l’a appris à la télévision.

 

La télévision, chers enfants

fut avant tout un objet de la vie quotidienne

gros carré cathodique encombrant.

Puis, doucement

elle devint le sujet même des conversations.

A force de s’inviter dans les salons à toute heure du jour et de la nuit,

A force qu’on ne regarde qu’elle

qu’on n’écoute plus qu’elle

la télévision est maintenant partout

et partout chez elle, aussi.

D’objet elle est devenue sujet.

 

La télévision bat la mesure

jeux, séries, matchs de foot, prises d’otages.

Un flux continu.

 

Que ces trois hommes viennent de banlieue n’a étonné personne

d’ailleurs plusieurs ont remarqué

que la télévision l’avait prédit.

 

La banlieue,

C’est où ?

C’est quoi ?

C’est comment ?

 

La périphérie, la marge

un double négatif, maléfique

de la métropole.

 

La banlieue

friable comme son béton fétiche

un lieu de transit perpétuel

avec partout des panneaux publicitaire

comme autant de rappel à l’ordre

injonctions

plaquées sur tous les murs.

 

Ces murs qui semblent à la fois

au bord d’un effondrement programmé

et toujours en construction.

 

Votre père a grandit à Créteil 

une banlieue en banlieue

avant, on parlait de « zone » et les habitants étaient des « zonards ».

 

La banlieue,

cette friche où peuvent se projeter tous les fantasmes

« ailleurs » où vivent les « autres »

les étrangers.

ceux qu’on distingue comme extérieurs,

qu’on isole

qu’on voudrait contenir

et qui, comme dans ces rapports de force millénaires

débordent, bien évidemment.

 

la lutte des classes, cher Atlas

la lutte des classes, cher Zeev

 

Il y a la banlieue,

et puis il y a la Province, les campagnes.

Un autre nom pour dire la marge l’à côté

puisque le centre est forcément urbain.

 

Les deux frères habillés de noir avaient grandit pas loin de là où vous êtes nés

tous les deux.

Un petit village.

 

J’imagine que eux aussi se sont baignés dans la Vézère

que eux aussi se sont promenés dans ce vert si particulier

ils ont regardé les sapins, la mousse

marché dans la bruyère, pourquoi pas ?

 

Paris, les banlieues, la Province, les campagnes,

cartographie d’un imaginaire français.

 

Le centre et le reste.

Les restes, cher Zeev, cher Atlas

 

Les campagnes, comme les banlieues

sont devenues des zones de relégation

Qui parfois s’entremêlent

A force de désaffection.

Le désert s’étend.

Et ce qui s’étend au delà des villes

par delà leurs limites

dans ces zones que sont les banlieues ou les campagnes,

ce sont les manifestations tangibles des promesses trahies.

 

Liberté, égalité, fraternité

oui mais

la république ne tente plus d’écrire l’histoire.

 

 

cher Zeev, cher Atlas,

 

Vous êtes français

parce que vous êtes nés sur un territoire administratif

dans un espace politique

la France.

Ce que je sais, ce que je crois c’est

qu’on ne nait pas forcément français

On le devient.

Et tout ceux qui vous diront le contraire sont des menteurs.

Même s’ils sont nombreux.

 

Vous êtes juifs aussi

Je vous dis que vous êtes Juifs aujourd’hui

Cher Zeev, cher Atlas

Parce que être juif en France, c’est aussi se rappeler

ou plutôt : ne pas oublier

qu’a une autre époque, pas si lointaine,

des français ont tué des français.

 

Drancy. Sétif. Alger. Charonne.

Toulouse. Paris. Charlie Hebdo. Hypercacher.

Des français ont tué des français.

La France est dans la répétition.

Il faut nommer les choses

pour tenter de les comprendre.

 

Vichy. Indochine. Algérie.

Des traumatismes.

 

Cher Zeev, cher Atlas,

si rien ne saurait justifier de tels actes,

On sait pourtant ce que recèlent de tels actes.

Et en quoi ils s’inscrivent.

Dans l’histoire, chers enfants.

C’est bien en ça et ce quoi qu’on en dise,

même à la télévision,

que ces actes sont

évidemment mortellement politiques.

 

La haine, le désespoir, l’ignorance, la peur, la confusion,

le mensonge comme le secret

sont aussi des moteurs de l’histoire.

Puisque l’inconscient existe.

 

J’aimerais vous dire tout ce qui vient à l’esprit :

les catégories en forme de sentence.

juifs, musulmans, noirs, maghrébins

jeunes,

banlieusards,

racailles

issus de l’immigration.

Mais aussi j’aimerais vous dire les privilèges, la domination, le colonialisme.

 

oui mais pourquoi ?

pourquoi trois hommes en ont tué dix sept

pourquoi ces trois hommes là

pourquoi ces dix sept autres ?

 

Il y a des choses qu’on ne peut pas élucider à partir des faits mêmes,

à partir du présent.

On le voudrait, mais on n’y arrive jamais.

L’exigence de tout expliquer à l’instant même des faits

Est le temps de la télévision

 

Ce temps où seul le présent compte

où l’instant s’efforce de produire

du discours

une morale

une rationalité

des victimes et des coupables, des gentils et des méchants.

 

Le plus vite possible, pour passer à autre chose tout en tenant en haleine.

Hypnose. Emprise. Abolition de l’histoire.

 

Cher Zeev, cher Atlas, petits garçons, hommes en devenir

le monde n’est rien d’autre que ce que l’on en fait

l’histoire est et reste

toujours à construire.

 

 

 

 

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