Covid-19: la peur, le doute, l’ennui

« Il y a trois poisons dans notre conscience. Dans la tête, il y a le doute. Dans le cœur, il y a la colère. Dans le corps, il y a la peur. » Ces mots d’Yvan Amar résonnent depuis ce matin, et j’ai eu envie de les explorer à ma façon en lien avec ce qu’il se passe en ce deuxième jour (officiel) de confinement. Et de vous partager la pétition « Pour rester chez soi, il faut un toit ».

Il y a la peur

Celle qui fait remplir les caddies de « tout et n’importe quoi » en grande quantité. Celle qui transforme l’autre en ennemi. Celle qui ferme les portes des maisons et des cœurs à triple tour. Celle qui tient éveillé la nuit. Celle qui promet de disparaître avec des substances psychotropes (fausse promesse qui, au contraire, la renforce et la démultiplie). Celle qui fait prendre des trains bondés pour partir loin de Paris. Celle même qui oblige des femmes et des hommes à fuir des pays en guerre au péril de leur vie. Combien de fois ai-je entendu : « Ne devraient-ils pas avoir le courage de rester chez eux ? » Il semblerait que, désormais, un grand nombre de Français aient prouvé que c’est impossible…

La peur est là, bien évidemment, car la situation est grave. Cette peur peut être le terreau de comportements sains et responsables. C’est elle qui m’empêche de traverser quand les voitures passent à toute vitesse. C’est elle qui m’invite à me confiner pour éviter la diffusion du virus. Elle est puissante et donc à manier avec précaution, avec une intention claire (comme tout de qui est puissant). Parce que lorsque j’ai peur, je réduis aussi ma capacité à intégrer l’autre dans mes choix (sauf l’autre proche). J’augmente ma capacité à agir avec agressivité, je mets en sourdine mes compétences de solidarité et de coopération. Il serait vital d’être vigilante et vigilant en utilisant ce ressort pour mobiliser les forces vives de chacune et chacun.

Il y a le doute

Le premier pilier de la non-violence, c’est la vérité. Parce que le mensonge, les demi vérités, les zones d’ombre et de confusion sont des violences incommensurables faites à soi et aux autres. Quand la confiance est fissurée, elle permet aux graines du doute de germer. Et ce qui est charmant sur le bitume (ces plantes sauvages qui s’immiscent et résistent) est effroyable dans la relation à l’autre. À partir du moment où tu m’as menti une fois, ma confiance se craquelle, le doute engraisse.

Et que ce soit en amont de la crise ou en ce début de crise, avec les discours discordants, les évaluations contradictoires, les « c’est pas moi, c’est l’autre » ou « ah ben non, j’ai jamais dis ça » alors que des propos gardés en mémoire (Internet est redoutable) prouvent le contraire, les délais de confinement qui ne disent pas la réalité de ce qu’il va se passer… ce doute sape l’énergie. Et comme la peur, si le doute me permet parfois de ne pas m’engager dans des actions qui pourraient être dangereuses pour moi, s’il est omniprésent, il gangrène ma capacité à collaborer.

Il y a l’ennui

Plateformes de streaming gratuites, apéros Skype, podcasts ouverts, spectacles diffusés sur Internet, piles de livres jusqu’alors jamais ouverts, projets d’écriture, de cuisine, de jardinage (pour les plus chanceuses et chanceux) repoussés depuis des années enfin accessibles… la liste des possibles est sans fin. Et grâce aux réseaux sociaux, ils se partagent avec abondance et générosité. Encore faut-il en avoir les moyens (techniques, financiers, physiques, émotionnels).

Outre celles et ceux qui ne peuvent pas (car oui, un confinement confortable est un privilège sans nom), il y a aussi la réalité de nos conditionnements sociaux qu’il serait important de garder du coin de l’œil. Des conditionnements qui, depuis des décennies, mettent la valeur travail (au service de la production, de la compétition et de la prédation) au centre même de nos vies. Des conditionnements qui troquent bien souvent le manque de sens de nos activités professionnelles avec des compensations jetables (le cerveau est en demande de sens, toujours, c’est une question de survie) liées essentiellement aux objets, aux loisirs extérieurs et aux activités collectives. Et sans ces compensations, c’est majoritairement la sensation d’ennui qui s’installe, même si j’ai vingt livres en attente d’être lus.

Cet ennui pourtant vital ! Malgré la multiplicité des occupations possibles, il va se faire un chemin dans nos cerveaux et va tout naturellement nous forcer à ralentir, à nous retrouver avec nous-même (même si le confinement se vit à plusieurs), à vivre le temps qui s’écoule sans pouvoir faire la sourde oreille à ce que signifie vraiment ce temps qui passe… Si l’ennui est vital pour permettre au cerveau de trier, intégrer, explorer, mémoriser, il peut devenir mortel s’il n’est pas accueilli comme une véritable nouveauté pour beaucoup d’entre nous.

Il y a la peur, le doute et l’ennui. Il y a aussi la solidarité ! Je veux donc profiter de cet espace pour partager une pétition qui me tient à cœur. « Pour rester chez soi, il faut un toit. » Cette période, une fois de plus, met en danger mortel les plus fragilisés, les invisibles, les laissés pour compte de ce système social brutal. Si une signature peut paraître dérisoire, ne pas la donner pour cette raison est un aveu de désespoir effroyable…

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