Retraites : justice du calcul ou justice du résultat ?

Dans le débat sur les retraites s’opposent deux idéologies (sans connotations péjoratives), c’est-à-dire deux systèmes de valeurs. Cette alternative est parfaitement bien illustrée par les positions relatives à la justice du système et à son financement.

Dans le débat sur les retraites s’opposent deux idéologies (sans connotations péjoratives), c’est-à-dire deux systèmes de valeurs. Cette alternative est parfaitement bien illustrée par les positions relatives à la justice du système et à son financement.


La premier courant, qui constitue la ligne du gouvernement actuel, défend l’idée du mérite individuel comme phare de la réforme. Chacun acquiert des droits en fonction de sa contribution, en accumulant des points. Même si l’on reste dans un système de retraite par répartition, la logique se rapproche de celle d’un système par capitalisation puisqu’on capitalise des points pendant sa vie active qui se transformeront en pension, proportionnellement au nombre de points accumulés (avec néanmoins quelques corrections dans une logique de redistribution, il faut le reconnaître). Le système est juste dans son calcul, mais injuste dans son résultat, c’est-à-dire qu’il maintiendra le gros des inégalités originelles.
Le second courant, qui rassemble une grande partie des opposants à la réforme, observe que personne ne choisit ni ses origines (dont les effets perdurent dans le temps, voir l’enquête PISA 2018), ni la plupart du temps son sexe, ni son capital chance dans la vie, ce qui peut amputer son stock de points et donc la pension à laquelle il peut prétendre. L’espérance de vie (et l’espérance de vie en bonne santé) est également différente selon les catégories sociales. Cette seconde mouvance préconise donc une solidarité en défendant un mode de calcul différencié des pensions (donc potentiellement injuste) mais qui contribue à un résultat plus juste, c’est-à-dire à une société qui réduit les inégalités des chances au moment de la retraite.


En matière de financement, si l’on considère que le système doit être équilibré, là encore, on observe deux approches. La première défend l’idée que les dépenses doivent s’ajuster aux recettes que l’on souhaite plafonner (14% du PIB ont été évoqués comme butoir). La maîtrise des dépenses est en effet le motif prioritaire de la réforme actuelle (voir la très bonne analyse de Michaël Zemmour, maître de conférence à l’Université Paris 1 à ce sujet : https://www.youtube.com/watch?v=iJKVd609iGU&feature=emb_logo). Ce qui est flexible, c’est la dépense. D’où l’importance d’un système à points pour réaliser l’ajustement à des recettes fixées, en jouant sur la valeur du point, ne serait-ce qu’en le gelant.
La seconde approche défend l’inverse : ce sont les ressources qui doivent s’ajuster aux dépenses. L’objectif prioritaire ici est de garantir un niveau de pension, c’est un objectif social visant à réduire les inégalités. L’enjeu est alors de trouver les ressources nécessaires, en faisant notamment d’autres choix fiscaux ou d’affectation des ressources, voire en redéfinissant l’assiette de calcul.


Ces deux exemples montrent, s’il était besoin, que tout choix économique est d’abord un choix de société, que l’économie est fondamentalement politique. Dans le cas qui nous intéresse, il n’y a pas de bon ou mauvais choix, mais un choix par rapport à des valeurs. Il serait plus honnête, et surtout, cela servirait le débat démocratique que de l’admettre. Les Français sont tout à fait capables de comprendre les enjeux quand on leur explique clairement les choix qui engagent leur avenir et celui de leurs enfants.


Il faudrait également leur expliquer que les garanties que donne le gouvernement actuel pour maintenir le niveau des retraites (notamment en promettant que la valeur du point ne pourra pas baisser) ne l’engagent que lui. Quelqu’un peut-il raisonnablement penser qu’on tiendra compte des promesses faites par E. Macron et E. Philippe quand, à partir de 2068, les premières générations à être intégralement dans un système par points prendront leur retraite ?

Nathalie Kroichvili, Enseignant-chercheur en sciences économiques.

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