Les écologistes, la gauche et les régionales

Dans 6 mois, nous voterons pour les élections régionales. Quelles sont les perspectives des écologistes et de la gauche ?

     Depuis 2019 les élections s’enchaînent, comme tout les 5 ans. Après les européennes, il y a eu les municipales. Puis en mars prochain il y aura les régionales et départementales. Entre temps les grands électeurs et les grandes électrices ont permis de renouveler la moitié (enfin presque) du Sénat. Ce cycle électoral de 3 ans se clôturera par les législatives en 2022, qui seront évidemment la résonnance des élections présidentielles qui se seront tenus quelques mois auparavant. Avant de parler de ces « grandes » élections, qui attirent déjà la quasi-totalité de l’attention médiatique, regardons plus en détail les perspectives pour toutes celles et ceux qui se situent plus à gauche que la majorité présidentielle actuelle.

    Il faut noter que, et c’est rarement le cas, en mars nous voterons (sauf les grands lyonnais, les corses, une partie des ultra-marins et les parisiens, exemptés de départements) en même temps pour deux élections. La première, la plus locale, est celle du tandem (forcément homme – femme) qui représentera notre canton au conseil départemental. La seconde, la plus nationale, est celle de la liste qui remportera la majorité des sièges au conseil régional, en arrivant en tête du second tour (sans forcément atteindre les 50%). Ainsi, chaque élection aura un impact l'une sur l’autre. Prenons le cas de la France Insoumise, quelque soit son potentiel électoral, si elle ne présente pas de tandem dans le canton Y, contrairement au PCF, une partie de ses sympathisants (qui auraient voté LFI sinon) pourraient aussi décider de voter PCF aux régionales. De la même manière si le PS est le parti qui avait gagné le canton X en 2015, et bénéficie donc (dans une certaine mesure) de la prime au sortant, une partie des électeurs de gauche (EELV, LFI, PCF…) vont aussi voter socialiste à la région.

    Mais l’impact des départementales sur les régionales sera moins important que celui des régionales sur les départementales. Pourquoi ? D’abord car nous avons eu une sorte de répétition générale de cette double-élection, dans la Métropole de Lyon. En effet les habitants de la Métropole ont élu le même jour leur conseil municipal et leur conseil métropolitain (qui fusionne intercommunalité et département). Qu'as t’on observé ? Certes, quand un parti était absent du scrutin municipal il perdait des voix au scrutin métropolitain. Ainsi dans des petites villes de la Métropole, quand EELV menait la seule liste alternative au maire sortant de droite, il y avait un « boost » à la métropole (malgré la présence de listes PS-PCF et LFI). Mais, c’est surtout l’inverse qui s'observait. Quelque soit l’ancrage local des listes soutenues par EELV, par rapport aux autres de gauche, si l’électeur lambda décidait de voter écologiste pour la métropole, il votait naturellement pour la liste soutenue par EELV aux municipales. Ainsi les listes PCF ont globalement fait de très mauvais scores aux municipales, puisque pour les élections métropolitaines le parti s’est effacé derrière le PS. C’est le premier argument qui indique que le vote des départementales découlera pour une très grande partie des électeurs du vote des régionales. Le deuxième argument est plus général : ce sont les élections régionales qui vont recevoir le plus d’attention des médias, des partis et des instituts de sondage. On le voit déjà : le PS et le PCF appellent à l’union pour les élections de mars, tout en n'évoquant que les régionales. De la même manière EELV a déjà lancé des appels pour fédérer la galaxie écolo, appels qui se concentrent sur les élections régionales. L’électeur lambda entendra donc beaucoup plus parler des régionales, et pourra même découvrir arrivé au bureau de vote qu’il peut aussi désigner ses représentants au département.

    Pour notre analyse des élections de mars prochain, il est donc logique de se pencher plus précisément sur les élections régionales. Actuellement la gauche (en fait le Parti Socialiste, en coalition avec le PCF et EELV dans une majorité de région, et parfois avec LREM) détient 5 régions, la Bretagne (avec LREM), le Centre Val de Loire, la Bourgogne Franche-Comté, la Nouvelle-Aquitaine et l’Occitanie. Elle est présente dans l’opposition de toutes les autres régions, sauf les Hauts de France et PACA. Notons enfin qu’en Corse une partie de la gauche (notamment le PS et EELV) soutien les autonomistes au pouvoir, alors que le PRG et le PCF sont solidement ancrés dans l’opposition (au point de s’allier avec LR aux municipales). L’objectif de l’ensemble de la gauche est de se renforcer, en gagnant de nouvelles régions et en re-rentrant dans tout les conseils régionaux . Cet objectif semble tout à fait à la portée d’une gauche, qui s’est renforcée aux municipales dans plusieurs régions de droite (prises d'Annecy et Chambéry en Auvergne Rhône-Alpes, Laval en Pays de la Loire, Marseille en PACA, Nancy dans le Grand-Est…). La désunion tant médiatisée n’aura qu’un impact à la marge : en effet le PS, EELV et le PCF ont l’habitude de fusionner leurs listes au second tour, et n’ont pas l’intention de déroger à cette très ancienne tradition. Il y a cependant deux grandes questions que la gauche aura à trancher :
     1/ Quel rapport avec LREM ? En Bretagne, le socialiste sortant a été installé par Jean-Yves Le Drian et LREM aimerait bien une liste commune PS-LREM. En Bourgogne Franche-Comté et en Nouvelle-Aquitaine les socialistes sortants sont aussi considérés comme macroniste-compatible par LREM, qui désirerait aussi une alliance. Cette alliance signerait la fin dans ces trois régions des coalitions avec EELV et le PCF, et une évidente impossibilité de s’entendre avec la FI.

    2/ Quel rapport de la FI avec les autres forces de gauche ? Les insoumis sont présents dans un certain nombre de conseils régionaux, notamment en Occitanie où ils siègent dans l’opposition à la socialiste sortante (Carole Delga). Si d’aventure ils devaient dépasser les 10% au 1er tour, ce qui leur permettrait de se maintenir au 2nd tour (pour fusionner avec le reste de la gauche il faut faire 5%), est-ce que les listes France Insoumise sont prêtes à fusionner avec celles du PCF, d'EELV et surtout du PS ? Dans le cas d’un maintien des insoumis contre la gauche au 2nd tour, aucun sortant socialiste ne devrait être plus en danger que ça, par contre le gain de régions comme l'Ile de France et les Hauts de France serait bien plus complexe.

     Dans la suite de cet article, je vais faire trois hypothèses, qui me semblent les plus probables :
    a/ Les socialistes sortants ne font nulle part des alliances avec LREM
    b/ Les insoumis ne dépassent pas 10% dans la majorité des régions, et ne fusionnent pas, mais fusionnent là où ils peuvent se maintenir
    c/ Les équilibres politiques ne sont pas profondément modifiés entre aujourd’hui et mars


    À la lumière de ces trois hypothèses, des différents sondages sortis, des équilibres politiques actuels… on peut classer les régions par leur probabilité d’avoir un-e président-e de région de gauche en mars :
          Très probable (>90%) : Bretagne, Nouvelle-Aquitaine
          Probable (>70%) : Centre val de Loire, Occitanie
          Plutôt probable (>50%) : Bourgogne Franche-Comté
          Possible (>30%) : Pays de la Loire (bascule), Normandie (bascule), Ile de France (bascule), Auvergne Rhône-Alpes (bascule)
          Improbable (>10%) : Hauts de France (bascule), PACA (bascule)
          Très improbable (<10%) : Grand-Est


     Le Grand-Est est classé comme « Très improbable » car le sortant LR devrait bénéficier dès le premier tour de celui de LREM et la gauche n’a pas de leader clair. Les écologistes font de gros scores en Alsace, mais ce ne sont absolument pas les mêmes électeurs que ceux de la gauche « classique » dans le nord de la Lorraine et des Ardennes (classes populaires, peu intéressés par l’environnement). Dans les Hauts de France et en PACA, il est aussi très probable que LREM soutiennent les sortants LR. Même avec une union de toutes les forces de gauche dès le 1er tour, les listes LR-LREM devraient finir devant (soit 1ere, avec le RN 2e, soit l’inverse). Restera donc 2 possibilités pour la gauche : se maintenir en triangulaire ou abandonner et faire front républicain. Quelque soit le choix fait, Xavier Bertrand et Renaud Muselier devraient finir premiers.


     Concernant les 4 régions (Ile de France, Normandie, Pays de la Loire et Auvergne Rhône-Alpes) potentiellement gagnables par la gauche et les écologistes : qui pourrait les gagner ? Globalement, à l’heure actuelle les écologistes sont la première force à gauche d'Emmanuel Macron. Les résultats des diverses élections le montrent, de même que les sondages parus à propos des régionales. Cependant, les socialistes gardent un ancrage très fort en Normandie et Ile de France. De la même manière EELV n’a mis la main sur aucune grosse mairie des Pays de la Loire (même si les scores ont très fortement augmentés). Enfin, en dehors de l'Ile de France pour la FI, à laquelle s’ajoute la Normandie (et une partie de l'Auvergne Rhône-Alpes : nord-Auvergne et Loire) pour le PCF, la gauche radicale n’est pas en capacité de faire mieux que le PS, donc encore moins de finir devant EELV. De la même manière que nous avons classé les régions comme de la plus à la moins probable d’être gagné par EELV dans le cas où la gauche devait gagner la région (donc la probabilité pour EELV d’être devant le PS, le PCF et LFI, au 1er tour) :
          Très probable (>90%) : Auvergne Rhône-Alpes
          Probable (>70%) : Pays de la Loire
          Plutôt probable (>50%) : Ile de France, Normandie


     Reste donc le cas des 5 régions actuellement détenus par le PS. Dans l’ensemble de ces régions, il est acquis que les écologistes devraient fortement augmenter leurs scores par rapport à 2015. De même le PCF devrait re-rentrer dans les conseils régionaux où il était sorti, car il avait présenté des listes en solitaire qui avaient fait moins de 5% (Centre Val de Loire notamment). La victoire de la gauche dans chacune de ces régions au second tour est tout à fait probable, même si la droite a un coup à jouer en Bourgogne Franche-Comté (notamment si il y a alliance LR-LREM au 2nd tour). L’enjeu est donc de savoir si, comme à Poitiers (aux municipales), les écologistes vont passer devant les socialistes sortants. Il faut déjà noter que dans un certain nombre de communes, cette volonté des écologistes n’a pas été fructueuse (Rouen, Villeurbanne, Nantes, Rennes, Lille…), même si EELV a parfois donné des sueurs froides aux socialistes (notamment à Lille) et les a obligé à de grandes concessions (EELV a plus d’élu-e-s que le PS à Rennes). Les données que nous avons tendent à montrer que nulle part les écologistes pourraient doubler les socialistes sortants, ils bénéficieraient en effet d’une prime au sortant. Cependant, l’hypothèse n’est pas totalement à exclure, notamment en Nouvelle-Aquitaine et en Centre Val de Loire. Enfin, si en Bretagne les socialistes font le choix de la complaisance avec LREM, on peut imaginer que le duel sera serré.


     Pour conclure sur le potentiel de la gauche aux régionales : les diverses élections depuis 2019 ont confortés les sortants socialistes, qui semblent hors de danger (sauf en Bourgogne Franche-Comté). Au contraire plusieurs sortants de droite, dont Laurent Wauquiez (Auvergne Rhône-Alpes), Christelle Morançais (Pays de la Loire), Valérie Pécresse (Ile de France) et Hervé Morin (Normandie), sont dans une situation difficile. Il est, à l’heure actuelle, plus probable qu’ils soient réélus, mais une victoire de la gauche (très probablement des écologistes) n’est pas à exclure. Il est donc envisageable que fin mars 2021 la gauche ait 9 régions, dont entre 3 et 5 pour les écologistes. Si d’aventure, EELV devait gagner ou perdre un nombre bien plus important d’électeurs d’autres régions pourraient être gagnés (ou perdus). Dans ce contexte, l’ouverture de la France Insoumise à des fusions au 2nd tour avec les socialistes, les écologistes et les communistes sera déterminante dans plusieurs régions, tout comme la capacité de plusieurs sortants socialistes de résister aux sirènes macronistes.

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