Passer de les minorités avec nous à nous avec les minorités

Gagner est impossible, et n'aurait pas de sens, sans se reconnecter à tout.e.s celles et ceux victimes du productivisme et du libéralisme. C'est le cas des minorités raciales et religieuses. Alors faisons-le.

Ces dernières semaines, ces derniers jours, la gauche et l'écologie bougent à nouveau. Tribunes après tribunes on nous promet le grand soir, des lendemains qui chantent et des jours heureux. Il ne s'agit pas ici de disserter sur ce qui sortira de ces tribunes, de leurs bienfondés ou de la nécessité d'une union, avec qui et à quel prix.

Il s'agit de pointer une absence. Cette absence est dangereuse, grave et contre-productive. Certaines ont, et à raison, noté le manque de représentation féminine. On pourrait aussi parler de l'âge, cela à d'ailleurs été fait. La gauche, et l'écologie, ne gagneront pas sans les femmes et les jeunes. À la fois car cela serait un échec politique, moral et philosophique : comment le camp de l'émancipation pourrait mettre de côté la moitié de l'humanité ?, et car cela serait un échec électoral : comment gagner en mettant de côté la moitié de l'humanité ?

L'absence dont je veux parler ici est aussi un échec, moral, philosophique, électoral… donc politique. Où sont les quartiers populaires ? Où sont les minorités raciales et religieuses ?

En cette période de covid-19 les violences policières ont décuplé et le racisme anti-asiatique a été de plus en plus violent. Pourquoi aucun.e asiatique français.e n'a de responsabilité politique à gauche ? Les asiatiques de gauche/écologistes ça serait Vikash Dhorasoo, Fleur Pellerin et Jean-Vincent Placé ? Vraiment ?

Quelque soit nos perspectives stratégiques, la gauche est en train de perdre les quartiers populaires et les minorités et nous ne pouvons gagner sans elles. Quel score ont fait les écolos dans les barres HLM ? Pourquoi Mélenchon n'a gagné que peu de voix entre 2012 et 2017 dans ces mêmes communes ? Pourquoi les mairies passent du PCF aux Républicains ?

On peut trouver des raisons aux comportements des électeurs/électrices. On peut dire "c'est pas de notre faute, les arabes deviennent de droite". C'est ce qu'a fait la gauche française avec les juifs/juives. Plus ils devenaient de droite moins il était "rentable" de répondre à leurs interrogations, à leurs craintes, à leurs volontés, et donc plus ils se détachaient de la gauche.

À ce sujet il est éloquent que malgré le nombre impressionnant d'agressions et de violences antisémites, aucun parti, aucun mouvement, ne s'adresse aux juives et juifs de France. Quand ma famille me demande ce que nous proposons pour lutter contre leur peur de se faire à tout moment taper dans la rue, je suis obligé de répondre rien.

Nous ne proposons rien. Nous ne leur disons rien. Alors oui là vous allez me sortir un sous paragraphe dans un programme des présidentielles. Et puis on a quand même signé la dernière pétition de SOS Racisme.

C'est bien là l'impasse. Considérer que les problèmes des juifs, des arabes, des asiatiques, des noirs, des rroms… ne sont que racisme, laïcité et violences policières. Toutes ces communautés attendent autre chose de nous. Elles attendent qu'on leur parlent, qu'on les écoutent, qu'on leur donnent une place et une voix. Cela ne se fera pas en allant prendre un verre à la soirée d'une quelconque organisation, soit-disant représentative.

Il est temps de parler à nouveau à ces gens. Oui nous nous ferons taxer de communautariste ! Et alors ? Quand un candidat passe du temps avec des agriculteurs, rencontre des syndicalistes, va au Salon de l'Agriculture… il fait du communautarisme agricol ? D'ici 2022 nous avons encore le temps. Le temps d'aller chercher ces leaders/leadeuses, qui existent dans chaque communauté, chaque groupe. Le temps de les écouter et de travailler avec eux/elles pour faire remonter les vrais préoccupations, et pas ce que depuis les beaux quartiers on estime les être. Le temps de les intégrer à notre logiciel politique. Le temps de montrer que oui nous sommes le camp de l'émancipation et que cette émancipation se réalisera avec et pour les arabes, les noir.e.s, les rroms, les asiatiques, les juifs/juives… Car sans eux, sans elles, notre projet politique s'effondre. Quelle VIe République sans minorités ? Quelle lutte contre les inégalités sans minorités ? Quelle politique de la ville sans minorités ? Quelle réforme du système judiciaire sans minorités ? Quelle politique étrangère sans minorités ?

Du blabla, voilà tout. Quand dans une capitale départementale une liste EELV-LFI défend des négationnistes du génocide arménien, comment être crédible sur tout le reste ? Si l'Histoire a tort alors la Climatologie aussi ? Si "ce n'est pas si grave" alors la pollution non plus ? Sans les arménien.ne.s, nous sommes dans une impasse. D'abord parce que nous ne gagnerons pas. Surtout parce que notre projet ne signifie plus rien.

Alors sortons de l'impasse, travaillons à reconnecter la gauche et l'écologie à tout.es les dominé.e.s. Laissons leur du pouvoir, laissons leur de l'espace, laissons leur de l'audience. Sans elles, sans eux, mieux vaut dès maintenant abandonner. Nous valons mieux, la France aussi.

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