Les écologistes et les municipales

Les écologistes ont lors de ces élections municipales présenté ou soutenu 649 listes dans toute la France. Je vais dans cet article étudier plus en détail les résultats de ces listes, pour en tirer des leçons.

     Malgré la faible participation dû au coronavirus, il est possible de tirer de nombreuses leçons des élections municipales. Il y a tout d'abord une donnée très simple à analyser, et très importante : le nombre de listes présentées. Ce chiffre nous indique l'ancrage local du parti en question, l'importance de sa base militante, et sa dispersion sur le territoire. Il permet aussi bien d'observer des variations dans l'espace, par exemple en dehors de la Réunion il n'y avait aucune liste soutenue par EELV dans les DROM-COM (contrairement à 2014), que dans le temps, le nombre de listes présentées par EELV dans toute la France a explosé par rapport à 2014. Comme dit précédemment Europe Ecologie - Les Verts a présenté (ou soutenu) 649 listes. C'est un chiffre, bien que faible ramené aux 36000 communes, assez impressionnant. Le Rassemblement National et La République En Marche ont ainsi présenté (ou soutenu) environ 500 listes chacun. A priori Les Républicains et le Parti Socialiste étaient, eux, bien au dessus de cette barre des 500. Au contraire les autres partis, que ce soit La France Insoumise, Debout la France ou le Parti communiste français, ne sont pas (ou plus, dans le cas du PCF) capable de mobiliser autant de militant-e-s et de candidat-e-s dans toute la France.

 

Carte des listes écologistes © Nathan Guedj Carte des listes écologistes © Nathan Guedj

On observe sur cette carte (faite maison) une évidente sur-représentation des départements peuplés (Ile de France, Gironde, Haute-Garonne, Nord, Rhône, Bouches du Rhône...), mais aussi une sur-représentation de "bastions" écologistes (Pyrénées atlantiques, Bretagne, Isère, Drôme...). Enfin le travail mené localement se ressent, avec par exemple de nombreuses listes en région PACA ou dans certains départements ruraux du sud-ouest (Ariège...). Au contraire des départements très ruraux, et à faible vote écologiste (Champagne-Ardennes notamment), sont faiblement dotés en listes écologistes. Selon mes calculs les 649 listes écologistes couvrent 37 pourcents de la population française.

Quels enseignements tirés de cet ancrage local ? Europe Ecologie Les Verts est bien désormais un "grand" parti, avec un tissu de militant-e-s et cadres locaux qui a pu par le passé lui faire défaut. Ensuite il est tout à fait légitime à s'attendre à l'élection de nombreux sénateurs, et sénatrices, EELV ou proches, lors du prochain renouvellement du Sénat (avant les élections municipales le chiffre d'une dizaine supplémentaire était évoqué). En effet actuellement EELV ne compte qu'entre 2 et 4 sénateurs/trices (Mme Benbassa à Paris et M. Gontard en Isère, M. Dantec et M. Labbé, de Loire-Atlantique et du Morbihan, étant, par ailleurs, assez proche d'EELV). Enfin l'année prochaine, pour les élections départementales et régionales, on pourra s'attendre à des surprises dans des départements ruraux (Ariège, Dordogne, Tarn, Alpes de haute-provence...).

Toutefois il faut faire attention à ne pas tirer des enseignements trop vite. Si l'on regarde dans le détail les listes écologistes, ou soutenues par les écologistes, et leur score, les conclusions peuvent être tout à fait différentes. D'abord prenons une vue d'ensemble, ces 649 listes ont récolté au total un peu plus d'1,2M de voix sur un peu moins de 20M d'électeurs au total. Selon mes calculs c'est ainsi 6,13 pourcents des gens s'étant rendus aux urnes qui ont glissé un bulletin écologiste (ou un bulletin soutenu par les écologistes). Si l'on ramène ce chiffre à l'ensemble des votants ayant pu voter écologistes (donc les électeurs ayant voté dans les 649 communes où il y avait un bulletin vert) on arrive à 16,74 pourcents. C'est un chiffre tout à fait décent, supérieur aux 13,5 pourcents des européennes. On peut donc parler d'une progression des écologistes.

Dans le détail 96 listes dépassent les 50 pourcents dès le 1er tour, dont 14 où il n'y avait aucun adversaire (cela représente 15 pourcents des listes). Au contraire seulement 72 font moins de 10 pourcents, dont 9 ne passent pas le seuil des 5. Ces mauvais scores représentent 11 pourcents des listes. Au milieu 191 listes font entre 10 et 20 pourcents (29 pourcents des listes), 133 entre 20 et 30 (21 pourcents des listes) et 154 entre 30 et 50 pourcents (24 pourcents des listes).

Pour observer les disparités géographiques nous nous sommes intéressés aux 72 listes en dessous de 10 pourcents (le seuil pour se maintenir au second tour) et aux 250 listes qui dépassent les 30 pourcents (et réalisent donc un score tout à fait notable). A noter que nous avons exclu des cartes ci-dessous les listes présentées dans des communes de moins de 2500 habitant-e-s (32 listes au total).

Listes écologistes sous les 10 pourcents © Nathan Guedj Listes écologistes sous les 10 pourcents © Nathan Guedj

On observe donc des scores bas dans plusieurs zones géographiques, qui ne se recoupent pas avec la densité de population ou le nombre de listes présentées. Ainsi la Gironde ou le Rhône qui comptaient plus d'une vingtaine de listes n'en ont aucune sous les 10 pourcents. Au contraire des départements où l'ancrage est historique (Nord-Pas de Calais) ou travaillé (PACA), mais où il n'existe pas forcément d'électorat vert (en dehors des grandes villes comme Lille, ou de communes à situation particulière comme Grande-Synthe dans le nord ou Valbonne dans le sud), voient de nombreuses listes faire des scores sous la barre des 10 pourcents.

Si l'on regarde en détail les 72 communes où EELV a fait de "mauvais" scores, on observe aussi quelques grandes villes : Marseille, Toulon, Aix en Provence et Limoges (9 pourcents), Le Havre et Boulogne-Billancourt (8 pourcents), Montpellier (7 pourcents), Reims (6 pourcents)... Dans une grande partie de ces communes il y a eu des dynamiques contradictoires, voir des dissidences. En effet dans la majeure partie de ces grandes villes une partie des écologistes (Marseille, Aix en Provence, Montpellier, Reims...) a soutenu une autre liste, voir a présenté plusieurs listes (3 listes écologistes à Montpellier, 2 à Aix en Provence...). L'existence de dynamiques d'union des gauches a aussi fait perdre des voix aux listes EELV dans plusieurs grandes villes : Le Havre, Limoges, Marseille, Aix en Provence ou encore Argenteuil. Cependant il est important de noter que dans de nombreuses autres grandes villes des unions des gauches sans EELV ont fait de très mauvais score, souvent en dessous des listes EELV parties en solitaire (Lyon, Nice, Caen, Orléans...). Enfin il faut aussi souligner que les plus bas scores d'EELV se font souvent dans des communes populaires ou "oubliées" des politiques publiques, aussi bien dans le nord (Somain, Béthune ou Liévin) qu'en Ile de France (Gonesse, Goussainville...), ou même dans d'autres zones géographiques (Dreux, Beaucaire, Le Creusot, Creil...).

Encore une fois il est cependant nécessaire de nuancer ces leçons, la faible participation nous empêche de tirer des leçons définitives. De plus le fait qu'EELV fasse parti des 3 forces politiques ayant présentées le plus de listes (avec le PS et LR) amène inévitablement à ce que certaines de ces listes fassent de mauvais scores (d'autant plus que contrairement aux républicains et aux socialistes, les écologistes n'ont que peu de maires sortant-e-s).

Nous allons finir notre analyse des performances écologistes aux élections municipales par une troisième donnée : les listes écologistes (ou soutenues par les écologistes) ayant dépassé les 30 pourcents. Là encore les communes de moins de 2500 habitant-e-s sont exclues du jeu de données, puisque ces communes (encore plus que les autres) ont des élections municipales très peu partisanes*.

Carte des listes écologistes au dessus des 30 pourcents © Nathan Guedj Carte des listes écologistes au dessus des 30 pourcents © Nathan Guedj

 

Encore une fois cette carte (et les données qui vont avec) sont riches en enseignement. Il y a d'abord un fait évident : en Ile de France les écologistes dépassent les 30 pourcents dans un grand nombre de communes. Cependant on observe que l'Ile de France populaire (Seine saint denis) et l'Ile de France péri-urbaine voir rurale (Essonne, Yvelines, Seine et marne) sont déjà moins favorable aux écologistes. Une deuxième conclusion saute aux yeux : la Bretagne est bel et bien la région la + écologiste de France. Même si les scores dans les très grandes villes n'ont pas été à la hauteur des attentes (notamment à Brest, Rennes et Quimper), dans de nombreuses petites villes et bourgs les écologistes (et les listes soutenues par les écologistes) réalisent des scores importants. Enfin, on retrouve dans cette carte le négatif de la carte précédente. Même si les départements fortement peuplés sont évidemment plus à même d'avoir de nombreuses listes écologistes (puisqu'ils ont plus de grandes villes), et donc plus de listes qui échouent ou qui réussissent, on observe une grande disparité entre d'un côté la Gironde, la Haute-Garonne, le Rhône et l'Isère, et de l'autre les départements du sud-est (Var, Alpes maritimes, Bouches du Rhône, Vaucluse, Gard...).

Il est aussi intéressant de s'attarder sur le cas du Nord et du Pas de calais. Ce sont les seuls départements à avoir beaucoup de listes en dessous des 10 pourcents, et beaucoup au dessus des 30 pourcents. Cela s'explique par l'existence de bastions locaux, avec un ancrage historique des écologistes qui y tiennent plusieurs mairies (Loos en Gohelle, Fresnes sur Escaut...), mais aussi par une sociologie très différente entre le bassin minier d'un côté et la métropole lilloise de l'autre. Dans ces deux espaces l'ancrage local des écologistes est important, et il y a eu donc de nombreuses listes. Mais la socio-démographie de ces deux territoires font que les écologistes réalisent de bien meilleurs scores dans la métropole lilloise que dans le bassin minier.

Enfin cette carte nous permet aussi d'observer une présence des écologistes très différente d'un département rural à l'autre. L'Occitanie, la Nouvelle-Aquitaine et la Franche-Comté comptent ainsi un certain nombre de communes où le vote écologiste a été important, aussi bien dans les très grandes villes (Toulouse, Bordeaux, Besançon) que dans des communes moins peuplées (Pontarlier, Labège ou Prades le Lez).

A la suite de cette analyse de trois données différentes : le nombre de listes écologistes, les listes réalisant un score en dessous de 10 pourcents et les listes réalisant un score au dessus de 30 pourcents, voici en conclusion quelques enseignements généraux :

- Il y a bien une forte progression du vote écologiste depuis 2012. Il n'y a jamais eu autant d'électeurs prêts à voter écologiste, ou votant écologiste. Cette progression se ressent particulièrement dans plusieurs régions : Bretagne, Nouvelle-Aquitaine, Occitanie, PACA, Auvergne-Rhône Alpes, Ile de France. Elle s'accompagne, dans le même temps, d'une augmentation sans précédent du nombre de listes vertes, et donc du nombre de militant-e-s. Cette "vague verte" est moins marquée dans le Grand-Est, les Pays de la Loire et les Hauts de France. Aussi bien en Alsace qu'en Loire Atlantique ou dans le Nord-Pas de Calais l'implantation écologiste est très ancienne, et l'on pouvait s'attendre à un nombre bien plus important de listes et des scores bien plus conséquents. L'écologie politique paraît enfin absente des Outre-mer, de la Champagne-Ardenne et de la Corse, malgré quelques tentatives d'implantation.

- Les écologistes, bien qu'ils réalisent des scores importants dans des communes à la sociologie ultra-favorable (Bordeaux, Lyon, Strasbourg...), ont plutôt réussi leur pari de dépasser leur électorat traditionnel. Les nombreuses performances dans des petites villes ou des villes moyennes en sont l'illustration. En 2020 il est possible de dire qu'Europe Ecologie Les Verts arrive à parler à une partie importante de la France rurale. Cependant les scores restent bas dans les communes populaires, les zones péri-urbaines et les communes très bourgeoise proche des très grandes villes (Neuilly sur Seine en est l'illustration parfaite).

- Le succès des larges unions des forces de gauche est variable, qu'elles aient lieu avec ou contre les écologistes. A Marseille, Paris ou Le Havre l'union contre/sans les écologistes a été un succès, au contraire sans les écologistes à Lyon, Nice ou Perpignan ces larges unions ont réalisé de mauvais scores. Lorsque les écologistes ont participé à des unions larges, en en aillant souvent la tête, les scores ont été très bons à Bordeaux, Besançon, Tours ou Grenoble, alors qu'à Béziers, Nîmes ou Toulon on peut les qualifier d'échec. Il est donc impossible de trancher entre l'union ou l'aventure solitaire au vu des élections municipales.

*La barre des 2500 habitant-e-s est tout à fait arbitraire, elle aurait pu être fixé à 1000 ou 5000 (mais cela n'aurait pas changé grand chose dans les leçons tirées des bonnes et mauvaises performances écologistes)

Sources : les cartes ont été réalisé avec Mapchart, les listes considérées comme écologiste sont issu du site www.lesecologistes.fr ainsi que de la recension du Monde

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.