nathfriant
Enseignant et chercheur en sciences de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 sept. 2017

Comment le débat sur l'enseignement est entré dans l'ère post-vérité

Ce texte est une réponse* à l'auteur d'une carte blanche parue sur le site du Soir. Je montre que l'opinion de l'auteur se base sur des prémisses fausses, sur une série de contrevérités et sur une vision complotiste de l'évolution de l'enseignement belge francophone. Je propose de sortir le débat de cette ornière de la post-vérité.

nathfriant
Enseignant et chercheur en sciences de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Voilà une carte blanche étonnante signée par André Dumont parue sur le site du Soir le 13 septembre dernier. Sous un titre prometteur, l'auteur nous fait part de son diagnostic sur les maux de l'enseignement belge francophone. Mais quelle déception à la lecture du texte! A l'appui de sa thèse originale selon laquelle cet élitisme est la conséquence de modifications dans les contenus des programmes, on ne trouve aucun argument solide mais plutôt une série de contrevérités qu'aucun esprit critique ne devrait laisser passer. Examinons cela de plus près.

Sous le terme d'élitisme, André Dumont déplore que notre enseignement creuse les inégalités sociales et que cela est particulièrement injuste. Jusque-là, nous sommes d'accord, même si l'on peut discuter du terme utilisé. Mais que cet élitisme ne soit pas une fatalité dans notre enseignement, voilà belle lurette qu'on le sait et qu'on le répète à l'envi. Rien n'est plus faux que de dire que cela est soigneusement et chroniquement passé sous silence. Même avec une définition très prudente de "passer sous silence" qui équivaudrait à "ne pas être traité dans la presse à grand tirage", l'argument ne tient pas. En Belgique, dans les années 1970 déjà, ça débattait ferme dans les journaux pour défendre la rénovation de l'enseignement, qui avait pour but, justement, de dépasser cet élitisme [1]. Sans retourner aussi loin dans le temps, on a vu fleurir, depuis la publication des résultats des premières études PISA en 2000, quantité d'interventions dans la presse par des universitaires ou des associations d'enseignants telles que l'APED ou CGE [2], interventions défendant cette idée que non, notre enseignement ne doit pas fatalement être inégalitaire et que l'on peut s'inspirer d'autres pays qui font beaucoup mieux que nous sur cette question. Un exemple au hasard parmi tant d'autres, le 16 mars dernier, Nico Hirtt et Bernard Delvaux montraient dans Le Soir comment la ségrégation n'était pas une fatalité. Comment, avec un tel foisonnement, encore défendre l'idée que cela est soigneusement passé sous silence?

Qu'il y a quarante ans, soit en 1977, l'enseignement fût moins élitiste, voilà encore une affirmation qui n'est pas étayée de façon satisfaisante. André Dumont nous donne deux cas particuliers pour l'étayer: celui de la classe de ses enfants à l'école communale de Marcinelle et celui d'un récent premier ministre socialiste francophone. Bien sûr, ces cas particuliers existent, de même que 100% des gagnants au Lotto y ont joué. Nous apprenons à nos élèves et étudiants à suivre les règles élémentaires de la logique: un ou deux cas particuliers ne peuvent jamais être utilisés pour confirmer une règle générale. Une hirondelle ne fait pas le printemps. Un examen plus sérieux des statistiques, par exemple celles qui sont disponibles dans un ouvrage de Jean-Jacques Droesbeke et ses collègues librement disponible en ligne [3], montre une augmentation constante des taux de participation à l'enseignement secondaire entre 1972 (environ 60%) et 1996 (environ 80%). Aujourd'hui, bien que les chiffres ne soient pas véritablement comparables puisque le mode de calcul diffère, on trouve dans les statistiques de l'enseignement belge francophone un taux de 97% en Wallonie. En conclusion, non, notre enseignement n'était pas moins élitiste en 1977. Mais l'expérience scolaire était peut-être différente, étant donné que les moins performants avaient déjà purement et simplement quitté les bancs de l'école.

Ainsi, paradoxalement, les enseignants ont aussi raison, en quelque sorte, lorsqu'ils disent que, pour eux, cela va moins bien. Il s'agit là de quelque chose qu'a montré François Dubet en 2002 déjà: "Le professeur d'une classe de seconde recevant les 20% des meilleurs élèves d'une classe d'âge en 1975 et qui en accueille aujourd'hui plus de 50% a bien vu que tous ces nouveaux élèves étaient plus faibles que ceux qu'il recevait jusque-là. Le fait que ces nouveaux élèves soient bien meilleurs que leurs aînés qui n'entraient tout simplement pas en seconde ne peut pas le convaincre, car il voit bien arriver des élèves plus faibles et n'en démord pas"[4]. L'enseignant n'a donc pas tort, de son point de vue. Il lui manque la vision globale que nous pouvons lui apporter et contre laquelle, de façon tout à fait incompréhensible et contre-productive, travaille la carte blanche d'André Dumont.

Sur ces prémisses fausses, il n'est pas étonnant que l'auteur ne parvienne pas à déduire des conclusions correctes. "Garbage in, garbage out", comme le dit, en anglais dans le texte, la logique la plus élémentaire. Examinons cependant encore les arguments présentés.

Que certains élèves soient avantagés par rapport à d'autres en fonction de leur milieu socio-culturel, cela ne fait plus aucun doute, comme toutes les recherches sociologiques l'ont montré depuis les années 1960, à commencer par celles de Bourdieu et Passeron [5] et celles de Boudon [6], même si ces deux courants ne sont pas tombés d'accord sur la façon d'expliquer le phénomène.

Mais s'il y a bien une chose sur laquelle ces deux courants seront d'accord, c'est sur l'obsolescence de la notion de handicap socio-culturel, que l'auteur utilise en toute méconnaissance d'au moins 50 ans de sociologie de l'éducation. Bien au contraire, nous explique Bourdieu, c'est la violence symbolique d'une école qui promeut et avantage la culture bourgeoise qui crée et renforce de telles inégalités. On voit bien, si l'on fait le choix de suivre Bourdieu, toute l'absurdité du remède proposé par André Dumont: l'inculcation ex cathedra des règles bourgeoises. Ou comment, par ignorance des connaissances sur l’éducation, proposer le remède qui dégradera à coup sûr l'état du malade.

La théorie de Bourdieu et Passeron est-elle la seule? Non, bien sûr, il n'en va pas des sciences sociales comme de la médecine: différents courants coexistent. On trouvera chez Boudon et les héritiers de sa pensée d'éminents critiques d'une théorie qui, selon eux, pèche par un complotisme subtil qu'il serait trop long de développer ici et dont Bourdieu s'est toujours défendu. Il n'y a personne, cependant, pour plaider sérieusement pour un retour à un "bon vieux temps" fantasmé où il suffirait d'inculquer ex cathedra des règles "bourgeoises" pour assurer l'émancipation de tous.

En parlant de complotisme, voilà un piège dans lequel tombe André Dumont, de façon très peu subtile quant à lui. "Quelqu'un" (qui? quand? comment? pourquoi?) se serait chargé de "persuader les parents que l'école pouvait seule compenser "le handicap" (outre l'erreur sociologique flagrante, les parents apprécieront, ndla) du milieu familial". On comprend à la fin de son texte que le complot viendrait d'une profession toute entière: celle des spécialistes de l'éducation.

Recours à l'émotion plutôt qu’à la raison, ignorance des faits dans l'argumentation, fausses évidences, complotisme... Avec la carte blanche d'André Dupont, le débat sur l'éducation en Belgique francophone entre de plain-pied dans l'ère post-vérité. Sortons-le de cette ornière au plus vite!

[1] Ferrara, M., & Friant, N. (2015). Analyse socio-historique comparative de réformes éducatives en Belgique francophone à travers la presse : Rénovation de l’enseignement (1971) et Contrat pour l’Ecole (2005). Relief, (50), 165‑176.

[2] APED : Appel pour une Ecole Démocratique. CGE : Changements pour l’Egalité.

[3] Droesbeke, J.-J., Hecquet, I., & Wattelar, C. (Éd.). (2001). La population étudiante: Description, évolution, perspectives. Bruxelles: Editions de l’Université de Bruxelles. Téléchargeable ici: http://digistore.bib.ulb.ac.be/2007/i9782800412719_000_f.pdf

[4] Dubet, F. (2002). Pourquoi ne croit-on pas les sociologues ? Education et sociétés, 9(1), 13‑25.

[5] Bourdieu, P., & Passeron, J.-C. (1964). Les héritiers : Les étudiants et la culture. Paris: Les Editions de Minuit / Bourdieu, P., & Passeron, J.-C. (1970). La reproduction: éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris: Les Editions de Minuit.

[6] Boudon, R. (1973). L’inégalité des chances: la mobilité sociale dans les sociétés industrielles. Paris: Armand Colin.

* Cette réponse a été envoyée le 21 septembre 2017 comme proposition de carte blanche au journal Le Soir.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
#MeToo : Valérie Pécresse veut faire bouger la droite
Mardi, Valérie Pécresse a affiché son soutien aux victimes de violences sexuelles face au journaliste vedette Jean-Jacques Bourdin, visé par une enquête. Un moment marquant qui souligne un engagement de longue date. Mais, pour la suite, son équipe se garde bien de se fixer des règles.
par Ilyes Ramdani
Journal — Asie
Clémentine Autain sur les Ouïghours : « S’abstenir n’est pas de la complaisance envers le régime chinois »
Après le choix très critiqué des députés insoumis de s’abstenir sur une résolution reconnaissant le génocide des Ouïghours, la députée Clémentine Autain, qui défendait la ligne des Insoumis à l’Assemblée nationale, s’explique.
par François Bougon et Pauline Graulle
Journal
Sondages de l’Élysée : le tribunal présente la facture
Le tribunal correctionnel de Paris a condamné ce vendredi Claude Guéant à huit mois de prison ferme dans l’affaire des sondages de l’Élysée. Patrick Buisson, Emmanuelle Mignon et Pierre Giacometti écopent de peines de prison avec sursis.
par Michel Deléan
Journal — Violences sexuelles
L’ancien supérieur des Chartreux de Lyon, Georges Babolat, accusé d’agressions sexuelles
Selon les informations de Mediacités, trois femmes ont dénoncé auprès du diocèse de Lyon des attouchements commis selon elles lors de colonies de vacances en Haute-Savoie par le père Babolat, décédé en 2006, figure emblématique du milieu catholique lyonnais.
par Mathieu Périsse (Mediacités Lyon)

La sélection du Club

Billet de blog
Un grand silence
L'association Vivre dans les monts d'Arrée a examiné le dossier présenté par EDF. Nous demandons, comme nous l'avons fait en 2010 et comme nombre de citoyens le font, que soit tenu un débat public national sur le démantèlement des centrales nucléaires : Brennilis, centrale à démanteler au plus vite.
par Evelyne Sedlak
Billet de blog
Notre plan B pour un service public de l'énergie
[Rediffusion] Pour « la construction d’un véritable service public de l’énergie sous contrôle citoyen » et pour garantir efficacité et souveraineté sur l’énergie, celle-ci doit être sortie du marché. Appel co-signé par 80 personnalités politiques, économistes, sociologues, historiens de l’énergie dont Anne Debrégeas, Thomas Piketty, Jean-Luc Mélenchon, Aurélie Trouvé, Gilles Perret, Dominique Meda, Sandrine Rousseau…
par service public énergie
Billet de blog
Électricité d'État, non merci !
La tension sur le marché de l’électricité et les dernières mesures prises par l’Etat ravivent un débat sur les choix qui ont orienté le système énergétique français depuis deux décennies. Mais la situation actuelle et l'avenir climatique qui s'annonce exigent plus que la promotion nostalgique de l'opérateur national EDF. Par Philippe Eon, philosophe.
par oskar
Billet de blog
Le nucléaire, l'apprenti sorcier et le contre-pouvoir
Les incidents nucléaires se multiplient et passent sous silence pendant que Macron annonce que le nucléaire en France c'est notre chance, notre modèle historique.
par Jabber