Hors série 6 - Monnaie ou pas monnaie ?

On entend partout des contre-vérités ou des explications partielles. C'est pourquoi j'ai créé quelques fiches pratiques. Chacune traite d'un seul sujet et l'explique de façon très synthétique et claire.

Voilà une thématique qui mérite un chapitre entier : l'argent, synonyme de monnaie, (presque) synonyme de valeur d'échange.

Certaines personnes souhaiteraient que la monnaie disparaisse. Il est vrai que dans notre monde où l'argent est roi, où tout tourne autour de lui, de son accaparation et de son accumulation, il est légitime qu'il génère un fort rejet.

La première remarque, c'est que passer de tout à rien demande certaines étapes. Passer d'un monde d'argent-roi à pas d'argent du tout va demander du temps pour que les gens s'y préparent. Or malheureusement ce temps nous ne l'avons pas. L'humanité sera éteinte par les désastres météorologiques qu'elle engendre avant d'arriver à cette finalité.

Posons-nous alors une question simple : pourquoi en est-on arrivé là ? Pourquoi la monnaie est-elle devenue une ennemie à combattre ?
La réponse est simple et elle est expliquée dans les autres fiches de ce blog : parce qu'elle est privatisée. Banques privées, actionnaires, milliardaires privent le reste de la société de monnaie, ce qui créé des déséquilibres, des inégalités et des jeux de pouvoirs. Si en revanche on remettait la monnaie comme bien public, c'est-à-dire que ce seraient les gens eux-même qui la gèreraient dans l'intérêt général, elle deviendrait certainement moins insupportable. Ce thème aussi est abordé dans les précédentes fiches.

Comme ici nous sommes toujours dans la réflexion et la projection sur l'avenir en rejetant toute utopie, nous allons imaginer ce que pourrait être un monde sans monnaie.

S'il n'y a pas de monnaie, il y aura forcément du troc. En effet, si j'élève des poules, je ne vais pas manger des œufs tous les jours. Je vais garder les œufs nécessaires pour ma consommation personnelle, mais le surplus je vais l'échanger contre ce que je ne produis pas comme des fruits, des légumes, du poisson, du pain, ou encore pour me faire soigner une dent.

Imaginons maintenant que pour me déplacer je souhaite acquérir un cheval. Combien d’œufs devrais-je donner à l'éleveur de chevaux pour qu'il m'en cède un ? Nul doute que pendant de longues années je vais devoir lui fournir des œufs toutes les semaines. Il est alors probable qu'il me faille en produire davantage pour pouvoir continuer à troquer d'autres produits, ne serait-ce que pour manger. Je pourrais même être incité à élever des poules en batterie. Cela me permettrait d'avoir beaucoup plus d’œufs à échanger. Ainsi je pourrais acquérir davantage de choses... un peu comme aujourd'hui en fait.
Pour faire le parallèle avec le salaire à vie, rien ne m’empêchera aussi d'élever des poules en batterie, mais le salaire à vie étant mon seul et unique revenu, je n'aurais aucun intérêt à surproduire puisque ça ne m'apportera ni ne me rapportera rien de plus. Idiot alors celui qui le fera. Il sera libre de le faire mais l'objectif est de l'inciter à être intelligent. Pari réussi donc pour le salaire à vie.

Mais nous pouvons aller encore plus loin. Grâce à notre troc, le vendeur de chevaux sait que pendant plusieurs années il aura toutes les semaines sa douzaine d’œufs. Si un autre producteur d’œufs veut aussi troquer un cheval, que va faire l'éleveur de tous ces œufs ? Il est probable qu'il refuse le troc. S'il l'accepte, il devra à son tour échanger ces œufs supplémentaires dont il n'a pas besoin ce qui va lui occasionner quelques soucis... Ainsi qu'à moi puisque du coup il va échanger mes œufs pour ses besoins à lui, m'interdisant de troquer avec les personnes qui mangeront mes œufs mais échangés par l'éleveur. Non il ne fait aucun doute que l'éleveur n'acceptera pas l'échange contre des denrées qu'il a déjà. Conclusion : le potentiel client ne peut pas toujours troquer ce qu'il veut ; il n'est pas libre.

Alors certains parlent de la production partagée, idée tout à fait louable en soi mais à condition de mettre les bonnes conditions au départ. Imaginons que la majorité du village décide de faire pousser des melons. Le travail est réalisé en commun puis la récolte est partagée équitablement entre toute la population. Oui mais moi les melons je ne les digère pas. Je ne peux pas en manger. Qu'est-ce que je vais faire de mes 3 melons hebdomadaires ? Les échanger contre des tomates, produites elles aussi dans un potager partagé ? Oui mais la personne avec qui je vais troquer mes melons contre ses tomates, va-t-elle avoir envie d'avoir double ration de melons et du coup de se passer de tomates ? Pas sûr.

On voit bien que le troc a ses limites, limites qui sont ce que les autres personnes vont vouloir troquer. Sous un semblant de liberté, le troc met des contraintes, à moins de l'organiser en créant... une valeur d'échange.

Car la monnaie est dans une toute autre logique. Je répète bien pour les durs de la feuille : nous parlons ici de la monnaie comme bien commun et pas de la monnaie privatisée que nous avons aujourd'hui.
Reprenons l'exemple du début : je produis des œufs et je veux acheter un cheval. Pendant plusieurs années, une grande partie de ma production va être donnée à l'éleveur de chevaux dans le cadre du troc, comme une sorte de crédit finalement. Le troc ne supprime donc pas le crédit mais le déplace de la monnaie vers les produits eux-mêmes avec toutes les difficultés que nous venons de voir. Mais avec la monnaie, je vais pouvoir vendre ma production d’œufs à plein d'autres clients (autres que l'éleveur de chevaux) et je vais pouvoir acheter mon cheval avec la monnaie ainsi reçue par tous ces clients. Je vais pouvoir ajuster ma production sans la contrainte du troc, et l'éleveur de chevaux va de son côté pouvoir manger autre chose que des œufs puisqu'il pourra dépenser son argent pour d'autres choses.

Pour résumer, la monnaie est juste une valeur d'échange qui doit être validée socialement. Autrement dit : combien je te donne de monnaie en échange de ce que tu me proposes ? Cette monnaie, je peux la donner à qui je veux sans craindre que le vendeur ne refuse la vente car avec la monnaie reçue il pourra acquérir ce qu'il voudra et pas forcément ce que je produis moi. En un mot : acheteur et vendeur sont libres tous les deux. Reste à s'assurer que chaque individu ait assez de monnaie pour pouvoir vivre décemment. C'est ce que propose le projet décrit dans ces fiches.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.