L'instruction obligatoire dès 3 ans dès septembre 2019 . Bonne ou mauvaise nouvelle?

Jean-Michel Blanquer et Emmanuel Macron souhaitent que tous les élèves de 3 ans soient scolarisés toute la journée alors qu'ils ne le sont très souvent que les matinées.

Septembre 2018, c'est la rentrée! Et par n'importe laquelle! La toute première rentrée de Jade et Yanis à l'école maternelle.

Pour Jade, le coeur est un peu serré mais ça va aller. Née en février 2014, elle est déjà bien dégourdie et court vers ses 4 ans. 

Pour Yanis, c'est un peu plus compliqué. Né en novembre 2014, il n'a pas encore 3 ans et tout ce monde lui fait peur. Maman l'a déjà accompagné pour visiter l'école en juin et ils ont même pu jouer ensemble dans la classe mais aujourd'hui elle devra s'en aller..

Il est 09h, c'est l'heure. Les jours suivants, il faudra se dire au revoir dès 08h30..

Jade est déjà bien occupée à faire des dessins. Mais elle a mal aux oreilles. Un copain hurle. C'est Yanis. Il se tord et se noie dans ses sanglots. Maman est partie. Reviendra-t-elle?  La maîtresse tente de le réconforter. Les copains qui jusque là contenaient tant bien que mal leurs larmes se mettent à pleurer par mimétisme. Un autre n'ose pas demander à aller aux toilettes et se fait pipi dessus. L'Atsem ( Agent territorial spécialisé des écoles maternelles) sort changer le petit garçon laissant seule la maîtresse face aux  28 autres élèves.

Celle-ci est contrainte de laisser Yanis pour s'occuper des autres enfants en quête de réconfort. D'autres commencent à s'impatienter à l'image de Jade qui se met à courir gaiement dans la classe à la poursuite d'un camarade. L'un d'eux tente d'ouvrir la porte et de s'échapper. Hop! Rattrapé à temps!

Il est 10h. Yanis s'est endormi de fatigue à même le sol. Pourtant, il est l'heure de sortir en récréation. Impossible de le laisser sous la seule responsabilité de l'Atsem. Et de toute façon, il est formellement déconseillé de rester seul avec un enfant. Pas le choix, il faut le réveiller.. Yanis ne pleure plus mais il refuse de parler. Il passera la récréation assis, scrutant au loin une possible arrivée de l'être qui lui manque tant.

La maîtresse l'invite à venir jouer. Il refuse. Une fois de plus, elle ne peut s'éterniser. Elle doit assurer la surveillance des autres enfants. D'ailleurs, elle doit intervenir rapidement: Jade s'amuse à sauter du haut du toboggan!!

11h20. L'heure des "papas et des mamans". L'assistante maternelle de Jade arrive. La matinée s'est bien passée. "A demain maîtresse! ". En effet, les parents de Jade ne souhaitent pas la scolariser les après-midis comme une majorité d'autres parents d'ailleurs. Ils estiment que Jade n'est pas encore prête à passer des journées complètes à l'école. Une nounou s'occupera donc du repas et de la sieste qui à cet âge nécessitent une vigilance toute particulière.

Yanis cherche éperdument sa maman. Elle n'est pas venue. On lui annonce qu'il mange à la cantine avec les quelques camarades restants. Yanis ne comprend pas. Les hurlements repartent de plus belle. Il ne mangera rien et s'écroulera de fatigue un peu plus tard.  A son réveil, la maîtresse est là et elle passera le reste de l'après-midi près de lui et de deux autres camarades qui lui agrippent furieusement la main. L''effectif est bien plus allégé sans les copains rentrés à midi.  Les pleurs cessent et il accepte un câlin de réconfort. 

16h20. La maman de Yanis est là. Elle maîtrise peu le français mais comprend que la journée a été rude pour son petit garçon. Elle culpabilise mais elle n'a pas le choix: elle est seule et travaille. Elle ne peut pas récupérer Yanis à la mi-journée. Pourtant elle ne comprend pas, cela se passait très bien à la crèche.

La maîtresse lui explique que le taux d'encadrement est de 1 enfant pour 8 à la crèche. Elles sont 2 adultes pour 29 à l'école maternelle. La crèche est un espace dédié principalement à la garderie alors que l'école est un lieu d'apprentissages. La crèche s'adapte aux rythmes et besoins fondamentaux de chaque enfant alors qu'à l'école, c'est à l'enfant de s'adapter aux différentes contraintes. Impossible de dormir ou de solliciter un moment de tendresse à la demande.. Ils sont bien trop nombreux.

Novembre. Jade est à l'aise comme un poisson dans l'eau et progresse allègrement dans tous les domaines de compétences. Quel plaisir de venir à l'école!

Pour Yanis, cela ne va pas mieux. Il n'a qu'un mot à la bouche à son arrivé à l'école :" pas la cantine, pas la cantine!!". Tous les matins, Yanis pleure car il ne veut pas manger à la cantine. Il arrive que certains jours sa maman le récupère à la mi-journée. Quel bonheur! Yanis sourit! Les autres jours malheureusement, cette angoisse le paralyse au point d'en occulter le pourquoi même de sa présence à l'école. Yanis est tellement omnibulé par sa peur qu'il n'est plus du tout disponible pour apprendre.

Yanis ne progresse et ne progressera que très peu pendant son année de petite section. Pire: l'école sera devenue le symbole du déchirement et de la carence affective. Yanis n'était pas prêt à rentrer à l'école. Les journées trop longues, le bruit des camarades et la manque de disponibilité des adultes auront eu raison des apprentissages enseignés. L'année en moyenne section s'annonce déjà difficile.

Pour Jade, il est l'heure de dire au revoir à sa nounou. L'année prochaine, elle le sait, elle sera en moyenne section et elle se sent prête à venir à l'école toute la journée! 

Chaque enfant est différent à l'image d'une Jade ou d'un Yanis. Certains seront prêts au grand chamboulement d'une entrée à l'école, d'autres pas. Jusqu'alors, des aménagements spécifiques permettaient aux parents d'aménager la scolarité de leur tout petit. Un enfant de 3 ans passe une bonne partie de son après-midi à dormir. Le domicile familial ou celui d'une assistante maternelle permet indéniablement un sommeil de meilleur qualité que celui à l'école, sur couchettes, parmi une trentaine d'autres enfants plus ou moins bruyants.. Quant au repas il est aujourd'hui une des premières raison du refus d'un enfant à venir à l'école. L'éventualité de manger à la cantine, univers bruyant et stressant, bouleverse de nombreux enfants, habitués à des rituels précis et si importants à cet âge.

En septembre 2019, l'instruction deviendra obligatoire dès 3 ans. Rien de nouveau diront certains. Plus de 98% des enfants de 3 ans sont scolarisés . Mais il y a une autre perspective derrière celle-ci: contraindre les parents à scolariser leurs enfants toute la journée. Aux dires du Président de la République, l'idée est de contraindre les parents à confier leurs enfants à l'école pendant le plus de temps possible afin de "limiter les inégalités".

Un enfant qui serait confié à l'école apprendrait mieux et plus que dans la sphère familiale défavorisée. Le langage notamment serait favorisé.

Monsieur le Président et Monsieur le Ministre,

- des élèves nés en France refusent de parler français alors qu'ils le comprennent très bien. La raison? L'attachement à la langue "maternelle" dans le sens de celle parlée par la mère. Parler une autre langue, c'est briser un lien, se séparer de l'être tant aimé.

- des élèves aux compétences cognitives tout à fait normales, ne progressent pas et pire régressent parfois: leur maturité ne leur permet tout simplement pas de devenir élève à un instant T.

Ce n'est pas en "arrachant" les enfants à leur famille que vous en ferez de meilleurs élèves. Dans les écoles maternelles, principalement en REP, les parents ont le même cheminement que vous: plus mon enfant va à l'école, plus il apprendra. Certains comptent sur l'école non pas seulement pour instruire mais également pour éduquer leur enfant. Si la volonté est louable, elle traduit également le désengagement progressif de la sphère familiale quant à la prise en charge de l'enfant. Les principales difficultés liées à l'échec d'un début de scolarisation relèvent dans la majorité des cas à un rythme trop effréné pour l'élève.  

Monsieur le Président et Monsieur le Ministre,

- des parents ne connaissent pas l'importance des interactions entre l'enfant et l'adulte ou ne sont pas alertés sur les dangers que peuvent représenter une carence de sommeil ou une surexposition aux écrans. Jouer, découvrir des lieux culturels, échanger, sont autant d'éléments qui ne vont pas de soi. Accompagner et former les familles pour favoriser l'apprentissage de leurs enfants permettrait de toucher au nœud du problème.

- l'accueil d'un public si jeune sur un temps aussi long ne peut se faire sans un encadrement adéquat. S'il faut 1 adulte pour garder 8 enfants combien en faut-il pour instruire 29 élèves?

Oui, je le sais, les enseignants ramènent toujours tout à l'effectif. Sauf que vous le constaterez bientôt grâce aux dédoublements des classes décidés en CP, il est le seul levier pertinent à la réussite des élèves. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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