Vraiment non merci, Madame la Ministre, votre projet de loi, je n'en veux pas

Madame la Ministre El Khomri, tous les chefs d'entreprise ne vous disent pas merci

Madame la Ministre du travail,

J’ai fait partie des premiers signataires de la pétition #loidutravailnonmerci et vous avez pris le temps de me répondre (enfin pas qu’à moi, mais ça me flatte de le croire) afin de m’expliquer que je n’avais manifestement pas bien compris votre projet de loi et que j’avais cédé à la campagne de désinformation lancée sur les réseaux sociaux.

J’ai lu attentivement votre réponse, et je prends à mon tour quelques minutes de mon temps pour vous répondre, car je crains, Madame la Ministre, que nous ne nous soyons pas bien comprises.

J’ai créé une petite entreprise il y a une quinzaine d’années, un peu contrainte : j’étais DRH et mon employeur me reprochait d’être « trop sociale ». Je n’ai pas bien compris ce qu’il entendait par là, par contre, j’ai bien compris qu’il préférait se passer de mes services.

Comme être « trop sociale » s’est révélé être un handicap pour retrouver un employeur intéressé par mes compétences en droit social et en ressources humaines, je me suis donc lancée dans le parcours de la création d’entreprise. Avec succès, puisque j’ai contribué à la création trois cent emplois. 

Mais, bref, là n’est pas le sujet. Revenons à votre projet de loi.

Ce qui m’a incité avant tout à signer la pétition contre le projet de loi que vous portez, Madame la Ministre, c’est que j’ai compris qu’il m’offrait, en tant qu’employeur, la perspective de demander à mes salariés de travailler plus tout en leur offrant la perspective de gagner moins. Par exemple, vous me proposez de recourir à un forfait- jours qui me permettrait de ne plus comptabiliser leur temps de travail hebdomadaire ou encore, de convenir par accord d’entreprise d’une majoration moindre des heures supplémentaires.

A priori, c’est séduisant. De cette manière, je pourrai avoir plus de souplesse et alléger ma masse salariale, ce qui me permettrait d’investir mais aussi de mieux me rétribuer.

Mais si je peux agir de cette manière, cela signifie, Madame la Ministre, que d’autres chefs d’entreprises pourront le faire aussi. Or, il se trouve que les salariés de ces autres entreprises sont aussi mes clients. Je crains ainsi que mes clients aient à connaître une perte de revenus. Ils risquent donc de moins faire appel à mes services.

Or, si je tente de préserver mes marges, Madame la Ministre, je suis encore également préoccupée par mon chiffre d’affaires. Je ne suis donc pas vraiment favorable aux mesures qui risquent d’engendrer sa diminution.

Bien sûr, Madame la Ministre, vous pourrez me répondre que plus de flexibilité en entreprise c’est une vraie chance de redynamiser l’emploi et que cela ne manquera pas d’avoir un impact positif sur la baisse du chômage. Vous m’expliquerez donc que c’est une vraie perspective que vous offrez à mon entreprise d’avoir plus de clients potentiels 

Mais voyez-vous, Madame La Ministre, j’étais encore étudiante au moment de la loi de suppression du projet de l’autorisation administrative de licenciement. Je me souviens qu’un de mes professeurs de droit nous expliquait que les employeurs, n’ayant plus la crainte de ne plus pouvoir licencier quand les choses vont mal, se mettraient à embaucher massivement.

C’était il y a trente ans, Madame la Ministre. A l’époque, le taux de chômage était de l’ordre de 8.5 %.  Il est aujourd’hui à 10.5 %. J’en conclue que le problème ne vient donc pas de notre présupposée peur de l’embauche mais qu’il a probablement une autre origine.

Peut-être, mais ça n’est là qu’une piste, Madame la Ministre, que le problème viendrait du fait qu’en trente ans, nous avons fait des gains de productivité colossaux et qu’aujourd’hui, pour produire un bien comme un service, il nous faut, à tous, beaucoup mois de temps qu’hier. Alors, je m’interroge Madame la Ministre. Dans un contexte tel que celui là, au lieu de nous proposer de travailler plus, ne faudrait-il pas, en fait, que nous travaillions tous un peu moins ?

Et puis, Madame la Ministre, même si mes affaires vont bien aujourd’hui, je n’exclue pas qu’à un moment donné le vent puisse tourner. Vous l’avez envisagé vous aussi, puisque vous me proposez de me séparer plus facilement qu’aujourd’hui de mes salariés en cas de difficultés économiques. Vous m’offrez même la possibilité de le faire ne serait-ce que si j’avais à envisager une « réorganisation de l’entreprise nécessaire à la sauvegarde de sa compétitivité ». C’est vrai que cela me laisse le champ libre, d’autant, qu’en parallèle, vous me rassurez sur le risque que je pourrais prendre en licenciant abusivement l’un de mes salariés puisque vous voulez plafonner les indemnités prud’homales.

D’ailleurs, à ce sujet, je m’interroge, Madame la Ministre : est-ce légal, ou même moral d’offrir aux entreprises la possibilité de calculer combien leur coûtera le non-respect de la loi ?

Mais vous savez, Madame la Ministre, j’ai passé beaucoup de temps à les former mes salariés. Alors si demain je devais me séparer de l’un d’entre eux, ça m’ennuierait vraiment parce que mon entreprise perdrait en compétences.

Alors, j’ai une proposition à vous faire. Si au lieu de m’aider à licencier un salarié, vous m’aidiez à tous les conserver dans l’entreprise le temps que les affaires reprennent ?

Je pourrais par exemple leur imposer à tous de baisser provisoirement leur temps de travail et leur salaire ; et Pôle Emploi, au lieu d’indemniser un chômeur, pourrait reverser à mes salariés un complément au salaire que je continuerais à leur verser afin qu’ils conservent à peu près les mêmes revenus.

Je garderai les compétences dans l’entreprise, tout le monde serait content et ça ne coûterait pas plus cher à Pôle Emploi.

Je sais, vous allez me dire que vous avez justement prévu cette situation dans votre projet de loi et que, provisoirement, je pourrai imposer une baisse de temps de travail et de salaire à mes salariés en attendant que les choses aillent mieux.

Mais je connais leur situation Madame la Ministre. Ils ont emprunté pour acheter une maison, une voiture. Ils ont des enfants qui font des études. Et vous savez, Madame la Ministre, j’y suis attachée à mes salariés. Je n’ai donc pas envie de leur faire subir ça. D’autant que des préoccupations d’ordre financier les rendraient sans doute moins performants au travail.

Enfin, Madame la Ministre, je ne suis pas que chef d’entreprise. J’ai aussi des enfants qui entrent sur leur marché du travail.

Ils me racontent leurs petites humiliations quotidiennes, leurs salaires tirés vers le bas, la pression qui leur est  imposée, et combien de fois ils ont entendu « si tu n’es pas content, il y en a dix à la porte qui attendent ta place ».

Ils ont aussi regardé votre projet de loi. Ils se sont étonnés que vous ayez prévu tant de choses pour aider les entreprises quand les choses vont mal, mais que vous ayez oublié de prévoir dans votre texte des mesures en leur faveur à eux, salariés, lorsque les choses vont bien. Je pense qu’ils n’ont pas tort.

Alors pour toutes ces raisons, Madame la Ministre, vraiment non merci. Votre projet de loi je n’en veux pas.

 

 

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