Du haut de ces quarantaines...

Attention : cet article est extrêmement plus modéré qu'il n'y paraît...

 

 

DU HAUT DE CES QUARANTAINES…

 

 

Un système se contemple. Il y a quarante siècles et les années qui nous séparent de la campagne d’Egypte, le royaume des pyramides vivait ses heures sombres. En 2018, Davina Bristow en fera un excellent documentaire historique diffusé sur France 5. L’interminable longueur du règne de Pépi II aurait désordonné la tête de l’Etat, les nomarques – qui ne sortaient pas de la NOMA mais administraient les provinces – s’en seraient mis à décentraliser tous les pouvoirs et des causes environnementales auraient assombri le tableau en l’asséchant. Après la première période intermédiaire de l’histoire égyptienne, définie par ces troubles, les tombes royales ne seront plus jamais aussi pharaoniques qu’elles l’étaient au temps des pyramides. Pourquoi cela ? Les égyptologues ont imaginé de tonnes de façons de construire ces lourds édifices géométriques, pointus, jusqu’à des fois griffonner sur papier l’esquisse prémonitoire de rampes qui faisaient ressembler le chantier de Khéops à un virus couronné. Imaginons comment leur construction a bien pu être possible puis impossible, techniquement et humainement. Le modèle technique de l’architecte Jean-Pierre Houdin, excellemment documentarisé sur la même chaîne, en 2007, est le plus solide, avec son entière possibilité que sont venus confirmer les logiciels de haut vol de Dassault Systèmes. Le reste est à modéliser en quelques lignes, ici et maintenant, trop vite. La vie des antiques Egyptiens dépendait de la régularité du Nil, du bon ordre de ses crues, ou plus généralement d’une nature bien ordonnée. La ‘règle de Maât’ en était leur Grundnorm, et pas qu’en théorie pure : du point de vue du droit, des normes, les pyramides ont toujours eu quelque chose de très kelsénien. Le roi vivant dans une ‘grande maison’, nommé pharaon, avait la légitimité d’assurer que son royaume demeure en vie, donc régulier. À sa mort, le vivant successeur montant sur le trône ne pouvait empêcher la grande peur populaire d’une montée du désordre que le défunt monarque avait réussi à barrer jusqu’au tombeau. Ce genre de réussite poussait naturellement le peuple apeuré à espérer des prolongations posthumes. Une telle poussée exigeait une ingénierie tombale à inventer, à perfectionner, capable d’emmurer une éternelle troisième mi-temps royalement protecrice. Des ressources humaines, de la main d’œuvre nombreuse aussi. Totalement servile dans les péplums bibliques, les hommes étaient libre de considérer qu’ils travaillaient avec compétence dans l’intérêt commun, surtout lorsque les travaux agricoles devaient attendre avec confiance. Et selon la formule du Dr Zahi Hawass, qui fut de tous les documentaires pendant son règne à lui, ‘c’est moins le peuple égyptien qui a construit les pyramides que les pyramides qui ont construit le peuple égyptien’. Ce système réclamant à chaque règne une montagne de travail apparemment nécessaire, malgré tout ce qu’il peut avoir d’irrationnel sautant à nos yeux, a longtemps semblé fonctionner. La politique constructive, la police rassurante fonctionnaient même, légitimant le pouvoir central aussi longtemps que la réalité vécue était épargnée du côté des dérèglements durables. Peu importe l’âge du capitaine, l’espérance de ses fils ou l’agitation des provinciaux, dès que le risque climatique s’est réalisé les pyramides et la légitimité étaient mortes. Il en a fallu un quart de millénaire pour que l’Egypte ancienne se renouvelle et revive profondément révolutionnée, jamais plus comme avant.

 

Un certain écart technologique mis à part, la veille du confinement du monde globalisé, en 2020, n’est pas si éloignée que ça de la veille de l’effondrement de l’Ancien Empire, aux environs de -2200. Cherchez la pyramide… Nous y travaillons. Nos mains, nos doigts la touchent et elle nous tient. Du berceau à la tombe, nous sommes élevés pour l’élever, nous l’élevons, puis nous savons que nos retraites pèsent sur son élévation. Elle est énorme. Nous y sommes à la base. Comme il en va des supervolcans dont le cratère est trop vaste pour ressembler à un cratère, il faut énormément de recul pour se la dévoiler. Un voile impudique posé sur la tour et le square de Niall Ferguson ne la révélerait pas. Pour la trouver, il faut la voir sous son sommet. La ‘loi du Maârché’ y remplace la ‘règle de Maât’. La visée n’est plus éternelle, mais le chantier est perpétuel et la forme a gagné en immatérialité. À la pointe du progrès, un pyramidion d’argent virtuel avec ses paradis et leurs fleuves, sa part de 1% de la surpopulation et son pouvoir réel doté de prêtres matérialistes, de temples représentatifs et d’ascenseurs sociaux en panne. On a beau dire que le monde est global en référence au globe terrestre devenu carrière planétaire, en un clin d’œil vers mars dernier, l’Obs et le noble article fondamental d’Eva Illouz sur l’Insoutenable légèreté du capitalisme vis-à-vis de notre santé, n’est-il pas soutenable que le système capitaliste a la gravité d’être pyramidal et en est lourd de conséquences ? Nous n’allons ni champollionner ni discourir sur sa dure croyance ‘maâtématisée’ qui tient à promettre des démocraties bien ordonnées et à réellement mettre au-dessus des lois républicaines le désordonnant art d’être cupide pris pour science. La réalité en est très simple, vue à travers le prisme d’une conférence donnée par Alexandre Kojève, lecteur de Carl Schmitt, en 1957 : le ‘capitalisme prenant’ condamné par Marx a dû devenir le ‘capitalisme donnant’ amorcé par Ford, sinon c’était l’éruption révolutionnaire, la ‘Révolution sociale’. Les verbes ‘prendre’ et ‘donner’ sont hautement révélateurs et se projettent sur les parois pas si lisses de la pyramide en cours, fractalement boursière, sauvagement hasardeuse ou fatalement ‘surprenante’ selon des études. Or, l’auteur de Révolution – un enarque ayant pris en marche la présidence de la République – a eu l’audace de lui prêter le don de richement ruisseler dans le sens où tombe une pomme, de haut en bas, sur des pentes à degrés dignes de Saqqarah. Donc, sa suppression précipitée de l’ISF pouvait être apparemment légitime, en plus d’avoir réellement un mobile : surargenter le sommet finirait bien par enrichir le commun de la base désargentée, hexagonale en l’occurrence. Cette théorie du ruissellement redistributif est due à ses argentiers sonnants, à son imagination trébuchante ou à une généralisation inconsistante de l’Histoire du luxe de Baudrillart. Les travailleurs basiques ont eu l’intelligence de ne pas avaler cette façade, cet échafaudage intellectuel monté de toutes pièces, bassement idéologique. Les pieds sur terre, ils ne savent pas savamment mais ils savent que l’argent attire l’argent comme la matière attire la matière en théorie de la gravitation universelle, de bas en haut, comme il ne pleut jamais sur la City. Tout ce qui vaut, sait-on toujours, est comme aspiré par une stratosphère de flux qui s’abaissent à gripper toute la machine et agripper tous les rouages, qui eux sont 99% de la pyramide qu’ils font à 100%. Asymptomatique, le contre-sens présidentiel ne l’était pas. Outre-France aussi exactement, aux quatre coins du monde pyramidalement correct, l’aspiration vampirisante pousse et fait pousser les travailleurs – dont les entrepreneurs, les inventeurs, les investisseurs – à dépasser ce pourcentage, à travailler en se dépassant, à 110, 120, 200%. L’attraction en abîme de l’argent superfluide traverse ceux qui le possèdent et qu’il possède le plus, au point de se faire ‘prendre’, de n’en faire que des ‘preneurs’ absolus, possédés par la ‘prise’ – leur drogue – . C’est ainsi que l’absolutisme de la finance rayonne une nuit de fausses étoiles dont les branches rançonnent la vraie vie. Le ruissellement remonte ainsi à la haute mer : son esprit, le geste de son verbe, c’est un peu vieux comme le monde, plus vieux que la première dynastie ou la dynastie zéro ; néanmoins, de leur modernité beaucoup descend des actes de piraterie qui ont fait l’Empire britannique, faisant monter le milieu financier à l’étage supérieur d’une pyramide que sa main d’œuvre se croit libre d’élever non pour des rois ou des reines, mais pour des maîtres pilleurs.

 

Pareille pyramide, monstrueusement piratée, s’effondrerait d’un seul coup sec si le mouvement de perpétuellement la construire n’était qu’esclavage à grand spectacle. D’autant plus qu’après la parenthèse prophétique du désamorçage fordien (refermée par la faillite essentiellement pétrolière du bloc soviétique et la chute de la ‘fin de l’histoire’ chez Fukuyama), l’époque est au ‘capitalisme surprenant’. Non qu’il surprenne d’étonner, mais qu’il prenne encore plus toujours plus, poussant le pillage jusqu’au grattage des plus petits fonds de tiroirs à venir. Le crash des subprimes en fut un grand symptôme qui, d’outre-Atlantique, faillit être sarkophage en France. Difficile de sauver les apparences légitimes quand l’accablante réalité est celle d’un surrégime qui ‘prend’ tout, sauf soin des autres et de la planète. À une autre époque, les régimes démocratiques ne s’étaient pas solidement légitimés qu’en faisant mine d’être des ‘gouvernements du peuple, par le peuple, pour le peuple’ dans le respect des formes de la ‘démocratie formelle’ : face à la terrible menace du communisme auto-momificateur, le capitalisme auto-régulateur leur ‘donnait’ les moyens de s’armer d’éléments de ‘démocratie réelle’ et de réellement faire progresser le niveau de vie de la base, multipliant ses pains quotidiens, veillant à sa bonne santé tirée en longueur, repoussant un ‘spectre’ dont la largeur étonnerait. Depuis quelques décennies, ces moyens sont repris, volés par un capitalisme qui, le court terme l’ayant emballé, ne ‘donne’ plus rien de bon et ‘prend’ tous les mauvais risques. L’avantage comparatif de l’esclavage salarié, du surtravail écrasant, conduit à délocaliser massivement, à polluer le même air d’autres cieux. Tout n’est que profits et profils. Ce qui marche est superficiel. Les marchandises s’embarquent, s’amoncèlent par voie de spirales publicitaires. Qui rabotte les coûts vaudrait mieux qu’un tailleur de pierre, qu’un menuisier du cèdre, qu’un scribe qui n’écrirait pas que des chiffres. Les inégalités se creusent, d’interminables cavités sans emploi se détectent mystérieusement depuis les chambres de représentants, de commerce et de l’industrie. Les richesses se concentrent dans une zone de surdensité statufiée de son argent, ruineuse pour son socle, aussi déboulonnable que les statues de Lénine dès qu’on en saisit les clefs. Le monde que ce magnétisme oriente perd le nord et le climat se dérègle. Un désert avance, aggravé par une démographie galopante. C’est dans le cadre d’un tel tableau, cerné d’horizons radieux tendus à coups de com’, sentant fort la propagande, qu’un virus couronné est arrivé par suprise. Détail accablant, que relève aussi le tract de Johann Chapoutot : les infrastructures sanitaires, peuplées d’hommes et de femmes faits du bois dont on sauve les vies, étaient alors en train de se faire rabotter par la superstructure financière…

 

À Gizeh, 32 ans plus tôt, la cité ouvrière des constructeurs des pyramides fut découverte par l’égyptologue Mark Lehner. Les cimetières et les boulangeries ne tardèrent pas à révéler que les ouvriers des chantiers de Khéops, Khéphren et Mykérinos étaient mieux nourris et moins fouettés que les esclaves ou figurants des fresques hollywoodiennes. Ils menaient une vie dure d’être libres et leur santé importait, sans aller jusqu’à faire une méritocratie providentielle de la théocratie pharaonique. Une histoire fantastique en fut racontée par le Dr Zahi Hawass et son Stetson viral, une vingtaine d’années plus tard. Une dizaine d’années après ce ‘livre des vivants’ très fouillé, des argentiers managériaux de France, de Belgique et d’ailleurs prétendaient sauvegarder le plus vital des services publics par des dizaines de commandements austérisants. Même dans la logique à moyen terme du capitalisme, l’austérité de ces pillages systématiques est fondamentalement illogique, comme les lumières d’Eva Illouz l’ont montré il y a deux mois : cela sape la confiance nécessaire aux situations de croissance, impossible dans des conditions malsaines ; autrement dit, la santé du système injuste présuppose réellement un juste système de santé ; sans quoi le ‘panillogisme’ vire au ‘pantragisme’, en cas de pandémie. Alors, les épisodes tragiques ont de quoi accabler les politiques de droite, du centre et de gauche qui ont laissé faire. Laisser passer ces mauvais moments ne leur conférerait que plus d’importance. Trop importants, ils finiraient de contredire tout ce qui légitime encore apparemment, fragilement, ces politiques. Qui sème ce vent de défiance récolte la tempête de Démos en colère. Ce serait Ploutos révélé. L’empereur nu, ses neufs habits démocratiques arrachés par l’enjeu pandémique. Un scandale d’une légèreté insoutenable. Sur un volcan dont la chambre magmatique va se remplir au rythme des hôpitaux débordés, des morgues débordantes, au bord du gouffre où miroite l’effondrement total de la finance et de ses institutions, les plus hauts souffles coupés vont devoir trancher dans la plus extrême des urgences. Assaillis par la vérité nue qui ne se laisse voir, ils ont quelques heures pour trouver un voile pudique muni d’une soupape permettant de gérer la pression, de se mettre en sécurité et de promettre des jours meilleurs. S’ils ne le trouvent, pour l’inventer, l’improviser. D’où, précipités des hautes sphères visibles de la montagne du globe, des paquets vite faits de commandements hystérisants.

 

À l’ouest, longtemps rien du nouveau coronavirus. Si loin des démocraties occidentales, le Nouvel Empire de Chine ne paraissait pas ‘sur le même bateau’. Aux lanceurs d’alerte, le parti avait d’abord répondu en osant lancer sa police – inquiétante jusqu’à Paris – , une campagne de propagande – rassurante jusqu’à un incertain point – , puis très vite, en même temps – afin de la renforcer concrètement, de la bétonner – , l’encerclement et le confinement total de l’épicentre de l’épidémie, manu militari. Début février, un hôpital de mille lits construit en dix jours fut inauguré, avec autour de cet arbre la forêt inaugurale des ‘gestes barrières’ aussi démesurés que ce pays le plus peuplé de tous, que ses barrages, ses tours ou ses usines modernes, que la pyramide du premier Empereur, l’ancienne muraille et la Cité interdite. Superficiels et distraits, nous n’y avons vu que du totalitarisme, du communisme, la Pravda en chinois, inspirée de la couverture en papier de Tchernobyl. Comme si la propagande n’était pas née du capitalisme en 1917, aux Etats-Unis, pour entrer en guerre, sous un président démocrate dont l’idéalisme – wilsonien – serait purement moral. Comme si ce manque de transparence ne portait pas la marque d’un double problème de confiance et de légitimité où les intérêts vitaux du système capitaliste et du parti communiste convergent totalement, focalisés par le foyer épidémique. Une vraie preview chinoise à décrypter : la survie de l’international capitalisme nécessite un appareil circulatoire plein de marchandises mais aussi de confiance, aux antipodes de la peur qui paralyse, de la panique vidant la scène des échanges – d’où (en partie) la réitération maximale des appels de Pékin à ‘ne pas paniquer’ – ; le communisme, le maoïsme, ne pouvant plus idéologiquement légitimer le pouvoir du parti communiste chinois, c’est l’idée qu’il ordonne l’économie et la société de la nation qui le peut logiquement, d’où un pragmatisme quadragénaire ne pouvant se permettre du désordre. Ce ‘maâotisme’ dont Deng Xiaoping fut l’architecte se trouve résumé dans sa célèbre formule, qu’il ne faut pas lire cupidement : « Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape bien les souris. » Les chats peuvent attraper le coronavirus, mais le coronavirus a pu s’échapper de Chine puisque le monde l’a attrapé. En quatre mois, ce minuscule écervelé nous a donné tort de ne pas avoir prévu que les marchés hors-la-loi de Wuhan et les marchés au-dessus des lois de Wall Street étaient du même monde, avec nos maisons blanches ou de couleur entre les deux. — Le coronavirus nous est donc arrivé en Europe. Les quarantaines de villes ont commencé en Italie, fin février. À la mi-mars, la France, la Belgique se confinaient, ainsi que de nombreux autres pays européens ou non. La Grande-Bretagne, en cours de Brexit, a failli perdre son fanfaronnant vizir et s’est confinée après une tentative retenue d’immunité collective – honni soit qui mal y pense que le collectivisme tory a dû être autorisé par la City, avant qu’elle l’interdise – . Toujours est-il que les confinements se sont multipliés, monolithiques, lourdingues, le plus souvent pensés à l’envers, et que les déconfinements n’en sont pas. En effet, n’aurait-il pas mieux valu isoler les malades et leurs relations à mauvais risques, au lieu de foncer au moyen selon lequel les citoyens et leurs enfants sont ‘tous bons à enfermer’ pour empêcher la circulation de la maladie (qui ne circule pas d’elle-même) ? Les stars des économistes parlent du coût astronomique d’une telle méthode, un anthropologue spécialisé de Genève d’un désastre, et des médecins de leur Etat dénoncent un désastreux coup hystérique. Qu’a-t-il bien pu se passer au-dessus de nous pour que, de l’arrivée du coronavirus, nous en arrivions ici, maintenant, où nous en sommes, au quarantième dessous ? Là est la question. Sa juste réponse se ferait longuement attendre si les termes de l’ancien exemple égyptien ne tendaient pas, aux confins de mes talents de modélisateur, une sorte de recul historique anticipé.

 

Il n’est plus en marche à la pyramide du Louvre, le ‘président des très riches’ selon un jugement très facétieux de son prédécesseur dont cette œuvre de Pei n’est pas le tombeau. Le crépuscule de François Mitterrand, son complexe bâtisseur, grand lecteur du ‘Livre des morts’, fut très égyptien (cf. expressément Christophe Barbier), mais le cercueil fut enterré au cimetière des Grands-Maisons, ou des Pharaons par étymologie. Ce transparent vestige de l’ancien monde pourrait accueillir le procès-verbal scribouillé en hiéroglyphes de la réunion où la France a basculé dans un surréalisme manifeste. Au PC Jupiter de l’Elysée au ‘nom d’Horus’ prédestiné, peut-être, quarante fois six pieds sous terre. Trois idéogrammes le composent dans un cartouche protecteur qui coïncide royalement avec le bouclage général. Premièrement, il y a quelque chose entre l’enclume et le marteau, à portée de petites faucilles formant une grande faucille tranchante comme une lame de guillotine anachronique. Deuxièmement, ce quelque chose pèse plus lourd qu’une petite faucille sur les deux plateaux d’une balance. Troisièmement, trois grandes pyramides se suivent et se ressemblent, sauf que celle du milieu est à l’envers et semble fonder à l’endroit une quatrième de même taille, formant avec elles une plus grande pyramide.

 

Le premier idéogramme traduit la situation de la tête de l’Etat, et c’est quelque chose. L’enclume serait le peuple, le marteau la finance, les faucilles le coronavirus qui fauche des vies, et le terrible tranchant la Révolution à la française. Une interprétation possible, cohérente, entame la réunion au titre de Lénine : « Que faire ? » Pas comme la Chine, critiquée républiquement pour la force et la démesure de sa réaction rapide. Comme jadis la Fondation Rockefeller dont le nom a été omis par Kojève mais qui, à l’âge du ‘capitalisme donnant’, a donné des millions et une méthode à la lutte contre les maladies infectieuses (cf. le bel article de Guillaume Sanzey dans la revue Conflits de janvier 2020) ? Ce qui revient à s’inspirer du général Bonaparte, de l’éternel Empereur qui ‘des bords de la Seine’ ordonnerait bien de ne pas subir l’ennemi quasi minéral, mais d’agir par la concentration d’efforts jusqu’à l’anéantir, une fois localisé. Hélas ! l’intendance ne suivrait pas, ses stocks ayant été épargnés et sa production délocalisée. Deux faits têtus martelés de très haut, frappés au coin du sceau financier, en dépit du bon sens. Plus grave : de la Grande Armée de première ligne, l’aile soignante a été financièrement décimée ; en prime, on y grogne hard contre la macronie échouante et l’efficacité a fondu avec les effectifs réduits, mal soldés. Un bon plan napoléonien, la bonne méthode rockefellerienne s’avèrent donc pratiquement infaisables. La question se repose, toute la meilleure possibilité épuisée. Ne rien faire et faire de la com’ ? Que l’on fasse semblant de rien en affichant de l’empathie, aurait lancé la peur nulle d’une mauvaise conseillère, pas si bête ! De l’idéologie qui passe mal a déjà été affichée, par réflexe. Contre le coronavirus circulant, la chasse à la fermeture des frontières fut ouverte, faisant le jeu des populistes pour ne pas le faire, jouant pour les capitalistes au point de les desservir. À croire qui s’y est collé, un cordon santitaire attaché aux libertés de circulation de la bourse allait endiguer la progression exponentielle du virus en lui opposant la constance du Progrès ; et accessoirement, ces digues d’ouverture feraient barrage aux populismes émergents, etc. Vaste programme chevaleresque auquel il convenait d’ajouter un anti-virus le faisant tournoyer à l’avantage de tous, qu’il soit ouvert ou refermé. Tel fut le rôle de l’indubitable immunité collective, marotte que des libéraux européens et des conservateurs britanniques ont eu le désintérêt d’envisager plus sérieusement que les communistes chinois. Chacun y étant projeté sain et sauf au-delà du sacrifice humain déjà derrière soi, le mauvais moment qui précède ne vaudrait-il pas la peine d’être vécu dans le but que l’économie n’arrête pas de tourner le plus ouvertement qu’il se pourra ? Adviendrait fatalement une vague submergeante qui se retirerait en laissant dans le désordre une surmortalité révoltante, un peuple de révolté à révolutionnaire, une légitimité morte face à la révolte, etc. Le reflux ‘pas très catholique’ de l’Etat-providence se dénoncerait terriblement sous le scandale de l’Etat Covid-dense. Les illusions de la démocratie représentative n’en seraient plus contre-balancées car il y aurait désillusion sur la réalité de la ‘démocratie providentielle’ qui légitimement la prolongeait. Même si la Covid-19 avait un casier statistique assez comparable aux méfaits habituels de la grippe saisonnière, l’extrême danger que représente le coronavirus persisterait du fait que cet agent n’est pas médicalement le plus dangereux, mais extrêmement, dangereusement révélateur. Vivant comme tous les virus au sens où il ‘diminue le niveau d’entropie et se reproduit en commettant des erreurs’ (cf. Wikipedia), celui-ci est remarquablement capable d’augmenter l’entropie au niveau des erreurs commises par l’élite des serviteurs d’un Etat dont le Capital s’est servi et qui l’a servi profondément. D’où, réflexion faite, le péril en la demeure étatique, systémique, et la nécessité impurement médicale de suffisamment ‘aplatir la courbe’ au bord du gouffre où tomber se ferait au bout d’un pic ; au seuil d’une guillotine symbolique, terrorisante.

 

Le deuxième idéogramme a valeur de test. Il fait passer le basculement de la profondeur de la plaie au fléau d’une balance où une petite faucille remplace la ‘plume de Maât’. Une façon de rouvrir le ‘Livre des morts’ sans déranger de fantôme présidentiel, à Karnak ou à quelques lettres près. Le virus qui fait le poids de tout faire basculer est paradoxal, parce qu’il est encore plus léger que la plume d’autruche symbolisant la rectitude, écrivant le nom de sa déesse et servant à peser le cœur des morts. Parmi les juges du Nouvel Empire au tribunal d’Osiris, ‘celui qui est muni d’un long nez’ reçoit la troisième déclaration d’innocence : ‘Je n’ai pas été cupide’. Sans démagogie, ferait-il statistiquement partie de la majorité, le ‘bras long’ d’un Etat du sommet qui pourrait déclarer cela sur sa vie ? Surtout si on y précise : ‘et ne me suis jamais mis au service de la cupidité’. Ce passage s’interprète comme un dernier avertissement de la justice. Il y a une grosse vingtaine d’années, un éminent volcanologue, alors ministre de l’Education nationale, avait ambitionné de ‘dégraisser le mammouth’. Il y une dizaine de semaines, les éminences au cœur et aux sous-cœurs du système capitaliste ont eu la juste impression d’être sur un volcan dont le risque surélevé d’éruption imminente les menaçait d’allègrement aller ‘engraisser Âmmout’ – le monstre de la mythologie égyptienne qui post mortem dévore les cœurs lourds de vices – . Une imminence à repousser coûte que coûte, nécessairement.

 

Le troisième idéogramme est centré sur une grande pyramide inversée ou renversée. S’il n’était que son centre, on l’interpréterait comme une prophétie apocalyptique qui annonce le renversement du capitalisme. Mais il s’intègre dans l’ensemble plus large d’une pyramide encore plus grande, au plus haut sommet et à la base élargie. L’inversion centrale est éminemment conservatrice, génialement réactionnaire. Il est même difficile de soupçonner des progressistes libéraux d’en avoir eu l’idée géniale. Si quelqu’un l’a eue, cette idée, c’est soit un ‘spin doctor’ soit un ‘medical doctor’. Personne ne l’ayant eue, selon toute vraisemblance, elle doit provenir du fait que, pour prendre soin de leur légitimité, les politiques ont bien dû ‘faire de nécessité vertu’ comme jamais auparavant (cf. Jean-Jacques Rousseau, OC III, p. 629). Avec derrière eux la finance solidairement menacée. La ‘vertu’ de sauver des vies, le plus possible, est venue des médecins qui l’ont vécue dans le but d’obtenir un aplatissement de la courbe ; à ce problème, la seule solution réaliste ayant été rendue irréaliste pour des raisons cupides, il ne leur restait plus qu’à doctement conseiller la solution surréaliste : le confinement général. Contre toute attente, la ‘nécessité’ de ce but le rend politiquement, financièrement acceptable ; non sans être inavouable, donc à couvrir médicalement, vertueusement. La mesure est titanesque, mais elle est aussi ‘TINAesque’ : ‘There Is No Alternative’. Il n’en faut pas moins en vue d’éviter le naufrage particulier qu’entraînerait le choc prévisible de la ‘Grande Délégitimation’. Confiner de la sorte met à l’arrêt le chantier perpétuel de la dernière pyramide. Une première qui vient de durer un mois, deux mois, une éternité comptable ; ni jusqu’au remède, ni jusqu’au vaccin ; un exercice impérieux qui vient de s’inachever étrangement, malgré ce que prescrivait purement la médecine, sur l’abandon précoce de son efficacité. Arrêter ce chantier revient à inverser sa pyramide, remarquerait avec un peu de génie un fils spirituel du propagandiste Edward Bernays : la vie de la base est mise au-dessus de l’argent du sommet, le temps d’une exception abrégée. ‘To spin’, c’est tourner comme le vent tourne, c’est du vent qui imprime un demi-tour sur elle-même à l’opinion hostile ou indifférente, au point de fabriquer un consentement pervers, un soutien malsain. Le numéro de ‘spin’ ressemble ici à l’architecture inoffensive de Numérobis, mais il constitue une réelle potion maligne et, contre la ‘Révolution sociale’ inadvenue grâce aux rues vides, vaccine déjà le ‘capitalisme’ en train de redevenir ‘suprenant’. Loin de la vaccination espérée, immergés dans cette fabrication de malheur, les modérés des mouvements subversifs sont attendus nombreux au tournant du retour à la normale. Leur vigilance éclairée n’en sera que virulence ingrate, à prendre en compte en présentant la note. Aux vertueuses accusations d’extrême-cupidité ou d’insoutenable légèreté vis-à-vis de notre santé, la réaction vicieuse du système capitaliste sera de brandir sa nouvelle immunité prophylactique. La lourdeur intenable du récent sacrifice financier risque même de prochainement écraser les barrières qui nous séparent du geste inhumain des sacrifices humains, dans la lignée des péplums bibliques en technicolor et des rouges escaliers mayas. Cette férocité retrouvée du sommet est en tout point conforme à la doctrine qu’il recèle, qui n’a pas le courage de l’ultra-libéralisme et ne cultive qu’un social-darwinisme des lâches. Les radicaux n’en paraîtront pas moins les plus virulents dans leur volonté de tronquer la pyramide. Et les citoyens dans leur généralité souveraine, seront-ils troublés du fait que, pour pouvoir ‘surprendre’ à nouveau, le ‘capitalisme survivant’ fera mine de savoir ‘surdonner’, ayant ‘surdonné’ une fois ? Saisiront-ils assez tôt que ce qui n’a pas tué les racines du mal les renforce, stabilise la base d’une refondation sur laquelle démarre – en remboursement de ce que la survie du sommet a coûté de vraie fausse monnaie algorithmique et de fake new debts – le chantier d’une plus grande pyramide ?

 

L’effondrement inévité de l’Ancien Empire a été suivi d’une époque dite intermédiaire que l’égyptologue François Daumas, dans un article lumineux de l’Encyclopædia Universalis, décrit comme une ‘période de royautés multiples’ allant de -2300 à -2050. Savamment, sagement, il nous y apprend que « [l]es Héracléopolitains […] ont tenté de tirer la leçon des événements. Certains rois rédigèrent des Enseignements destinés à éclairer la conduite de leur successeur. Celui qui avait été destiné à […] Mérikarê nous est parvenu. C’est un très beau document […]. La force ne saurait se suffire à elle-même ; la justice seule dure. » — L’injustice qui vient d’éviter de s’effondrer ne peut plus durer. Sa grande peur justifiée, son hystérie communicative étant passées, une ‘dureté sans pitié’ lui revient déjà. De brillants avocats d’affaires sont consultés actuellement, activement, pour que les contribuables dédommagent de leurs pertes des entreprises et des banques qui gagnaient à ruiner les hôpitaux, faisant et refaisant ainsi du lobbying légal pour une santé publique en ruines. Les méchantes rémunérations de Disney, la gentillesse prioritaire du laboratoire Sanofi sont symptomatiques de l’aberration intacte assombrissant d’avance le monde d’après. Au moins aussi effrayante que la découverte d’un réservoir de divers coronavirus suspendus à des chauves-souris dans une grotte forestière de Chine, il y a l’observation de la biodiversité des nazismes ayant férocement muté, qui – à la différence des populismes – savent ne pas se salir les mains ou se les laver à l’antifascisme facile. Leurs mains propres sont leur masque, la morale de leurs manipulations toujours enrichissantes. « Que faire ? » Pas comme Lénine, qui a su prendre et garder le pouvoir du tsarisme s’effondrant comme les capitalistes prennent et gardent la survaleur produite. La Révolution autrement ? Comment ? Pas violemment, démocratiquement. Un sphinx ne pouvant avoir du flair, il faut franchement partager le principe actif d’un remède certes paradoxal. Dans ses Pensées, le géomètre Blaise Pascal s’est fameusement penché sur le nez d’une Cléopâtre qu’il n’a pas eu besoin de démasquer : « s[‘il] eût été plus court, toute la face du monde aurait changé. » Il y a là une fonction exponentielle, une divergence à creuser. Et si la cupidité était seulement à plus long terme, l’économie et la politique mondiales n’en seraient-elle pas totalement révolutionnées ? Cette nouvelle frontière aurait des effets équivalents à de la sagesse. L’histoire prouve la possibilité d’un tel allongement par l’existence de l’intermède du ‘capitalisme donnant’, anti-chaotique entre tous, sorti du Ford de Kojève. Je pourrais conclure en me référant aux briques que sont le Capital et l’Idéologie de Piketty, ou à ce récent tableau du capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale peint par la main sûre de Stiglitz. Mais pour que les cupides professionnels voient plus loin que le bout de leur lopin d’une terre autodestructrice à force d’être devenue la ‘Planète Finance, rien de tel que la très belle Voie humaine de Jacques Attali, esprit inventif auquel j’accorde sérieusement un macrocrédit. Peu importe que cette plume matheuse soutienne un marcheur qui, ne réussissant pas, ne sera rien selon sa littérature de gare ; une sorte d’homme qui nous divise le plus ; un disgracié progressif qui serait déjà bien accablé par une rediffusion réconfortante de la Folie des grandeurs, lorsqu’un Louis de Funès à collerette débiterait sa devise : « Les riches sont faits pour être très riches et les pauvres très pauvres ». Ce polytechnicien majeur, conseiller historique de François Mitterrand ainsi que biographe de Pascal et de Marx, y enseignait en 2004 que la démocratie doit trouver la force de faire valoir la liberté, l’égalité et la fraternité face aux marchés inégalitaires. Je diverge avec lui sur un seul point : selon les quatre livres du Contrat social, ce qui la prive de cette force, c’est la représentation dessaisissante du Peuple et l’idée fausse qu’il n’y a pas d’alternative démocratique à la démocratie représentative. Une Analyse géométrique de la vie politique le montrerait. Une traduction condorcetienne le confirmerait. Contre l’abaissement structurel des compétences des citoyens et l’absence significative du ‘théorème du jury’ dans les procédures de légitimation, pour rétablir nos systèmes de santé si fondamentaux et enfin démocratiser l’ordre, l’équilibre, l’équité, la paix et la justice divinisés en une déesse régulatrice par les anciens Egyptiens, nous ne pouvons pas demeurer éternellement contemplatifs. Nous avons en commun le devoir de vivre un événement maâtriciel.

 

 

 

Daniel Neicken, mai 2020

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