Kurdistan Irakien Les leçons inattendues du référendum consultatif sur l’indépendance

La plupart des observateurs du Moyen Orient ont développé des analyses particulièrement réductrices des événements récents qui ont suivi le référendum sur l’indépendance du Kurdistan. Tous considèrent qu’organiser un référendum dans ces circonstances était au mieux prématuré, au pire, le résultat d'un opportunisme politique voire d'une incompétence pure et simple des dirigeants de la région du Kur

 

Le Kurdistan irakien et ses accomplissements

Quel chemin parcouru par le Kurdistan irakien depuis l’époque où il n’était qu’une province opprimée et soumise aux violences militaires répétées. La région du Kurdistan jouit en effet aujourd’hui d’une relative prospérité économique, d’institutions politiques solides et surtout d’une société civile dynamique. Paradoxalement, toutes ces réalisations semblent se dresser comme des obstacles nouveaux face aux aspirations premières à l’indépendance et à la constitution d’un véritable État.

Aujourd’hui, les kurdes vivent une page nouvelle de leur Histoire. La quête du bonheur, de la liberté et des fondamentaux de la vie sont les moteurs essentiels qui les animent, mais aussi paradoxalement leur talon d’Achille. Dans une région où les autres forces en présence promeuvent activement en valorisant le martyr et les promesses du bonheur de l’au-delà, la vie chérie et tout ce qu'elle a à offrir sur terre s'avère être pour les kurdes une stratégie de combat particulièrement inefficace. 

En conséquence, un changement radical des mentalités peut être observé. Il se traduit notamment par la prudence des déclarations des dirigeants kurdes sur les perspectives d’un référendum en octobre dernier. Jusqu’au bout, les autorités se sont voulues prudentes, en laissant ouvertes toutes les portes à la négociation ; sans compter les appels persistants au report ou à la suspension du référendum par une partie significative des dirigeants kurdes.

En tout état de cause, à travers l'offre de "geler" les effets du référendum sur l'indépendance, le gouvernement régional du Kurdistan a annoncé le 15 novembre dernier respecter le verdict de la cour constitutionnelle irakienne sur l'inconstitutionnalité de ce référendum. Cette déclaration démontre à nouveau le pragmatisme politique dont fait preuve le gouvernement kurde dans un climat sociopolitique très hostile. 

Dans ce contexte, la raison d'être du référendum consultatif pour l’indépendance du Kurdistan, bien que non soutenu par la communauté internationale, pourrait se comprendre en ce qu’il représente aux yeux des dirigeants kurdes le dernier train, celui qu’il ne faut pas manquer pour atteindre une destination qui semble toujours plus lointaine.

Cela est d'autant plus vrai que chaque fois que le gouvernement central a été plus fort, les Kurdes ont été les premières victimes de leurs ambitions territoriales. La montée en puissance du gouvernement irakien grâce aux soutiens régionaux en est à nouveau le reflet exact.

Le moment choisi du référendum

Sans la contribution active des Kurdes, l'Etat irakien ne serait pas celui que nous connaissons aujourd’hui. Ainsi l’une des plus importantes contributions réside certainement dans l’influence qu’ont eu les députés kurdes dans l’élaboration d’un pluralisme constitutionnel théorique offrant au pays de grands potentiels de démocratisation.

Ajoutée à cela leur lourde contribution humaine à la défense de l’intégrité politique irakienne dans la lutte contre l’état islamique qu’il n’est pas nécessaire de détailler ici.  

Il faudrait également souligner les efforts diplomatiques significatifs et sans précédent du gouvernement régional du Kurdistan pour instaurer les meilleures relations possibles avec ses voisins en particulier la Turquie et l’Iran. Inédit dans l’Histoire entière du pays.

Si dans un contexte d’interdépendance économique, et de bonnes relations diplomatiques avec ses voisins, ces derniers réagissent à une simple consultation populaire avec une telle violence, peut-on les imaginer plus conciliants ou disposés à envisager l’existence d’un Etat kurde dans d’autres circonstances ? 

Les positions plus progressistes du gouvernement kurde sur des principes libéraux d’interdépendance économique entre pays (Kurdistan, Turquie, Iran…) qui auraient pu prévaloir sur d'autres considérations géopolitiques se sont toutefois révélées inefficaces parce que confrontées aux rigidités d’un réalisme politique ancré dans la région.

La question du pétrole

Les analystes politiques semblent n’avoir traités que les aspects financiers de la perte des vastes réserves pétrolières de Kirkuk par les autorités du Kurdistan. La perte financière et sentimentale de cette zone a pourtant des conséquences plus grandes que simplement économiques. Parmi elles, son impact considérable sur le processus de démocratisation de la Région kurde. 

Bien peu d’Etats dans le monde, dont le fonctionnement repose exclusivement sur les ressources naturelles propres, ont démontré une capacité à développer les principes démocratiques. En effet, les principes de transparence, de responsabilité et de justice distributive ont vite fait de s’estomper, de perdre de leur centralité, lorsqu’un Etat rentier n’a nul besoin pour fonctionner, de faire appel aux impôts et aux contributions publiques.

A la lumière de ces observations, la perte douloureuse du contrôle des réserves pétrolières de Kirkuk pourrait finalement avoir des conséquences positives inattendues : en s'appuyant sur les réalisations importantes de ces dernières années, de vastes chantiers de démocratisation pourraient être lancés dans toute la région. Cela démontrerait alors avec force que la seule voie à suivre pour le Kurdistan irakien est le renforcement de ses valeurs d'ouverture, de tolérance, de transparence afin de nourrir les racines profondes et de faire naître et s’épanouir une véritable démocratie : plante rare au Moyen Orient.

Par conséquent, en dépit du pessimisme actuel qui domine et à la lumière de leur Histoire récente et plus lointaine, les kurdes pourraient bien tirer leur épingle du jeu de cette nouvelle difficulté.

La déréliction ressentie suite aux réactions des partenaires internationaux, notamment celle de la France est une épreuve supplémentaire pour les kurdes mais qui n’est pas sans rappeler que les systèmes politiques les plus durables, les plus inébranlables sont ceux qui se construisent par introspection et non en se tournant vers l’extérieur pour obtenir soutien et légitimité.  

N’est-ce pas, à travers l’Histoire, la leçon la plus importante que la philosophie politique nous aurait transmise ?

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