America first : les États-Unis au pays des lilliputiens

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Dans les relations internationales, il n’y a pas de code d’honneur comme du temps des samouraïs et des chevaliers. Il y a seulement une sorte de contrat tacite de non-ingérence dans les affaires intérieures des États et tout au plus quelques alliés dont le soutien, par les temps qui courent, peut changer en fonction des malles de dollars, des livraisons d’or et d’armes. Tout le reste ne repose que sur des rapports de force. De ce fait, l’usage du multilatéralisme n’est utile à ce géant américain que s’il sert à ses intérêts. Dans cette optique, l’empire américain, fort de son pouvoir ainsi que de sa mainmise sur une Europe « molle » et sur des États dépendants, impose sa loi et dicte la mesure selon ses intérêts et ses stratégies. À ce titre, la Pax Americana administre près de 800 bases militaires en dehors de son territoire. En 2020, le coût pour ses dépenses militaires est estimé à 750 milliards de dollars, c’est le prix de sa stabilité, soit à un niveau record depuis la Seconde Guerre mondiale selon le Washington Post. En ce sens, cette administration américaine, n’est que l’expression débridée de la célèbre phrase de George Bush prononcée en 1992 à Rio lors de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable : « Le mode de vie américain n’est pas négociable ». Ainsi, qu’il s’agisse de l’Amérique du Sud, de l’Eurasie, de l’Europe, de l’Afrique ou du Moyen-Orient, la politique et la vision étatsuniennes demeurent toujours les mêmes : assurer et sécuriser leurs sources d’approvisionnement et limiter, voire empêcher d’autres puissances de prendre un quelconque ascendant sur leur économie. L’empire romain maintenait ainsi son emprise sur le monde, les méthodes restent identiques, seuls les moyens ont changé…

Trump and Reason, NO DEAL! © Sajith Kumar Trump and Reason, NO DEAL! © Sajith Kumar
Par ailleurs, Alexander Main, directeur de politique internationale au Center for Economic and Policy Research (CEPR) à Washington[1], explique de la manière suivante les dessous géopolitiques de la crise vénézuélienne : sous couvert d’élans humanitaires, l’administration américaine a élaboré un plan offensif contre le président vénézuélien Nicolás Maduro. Il écrit que pour Donald Trump « s’agissant du Venezuela, il rappelle qu’une « solution militaire » demeure sur la table, avant d’imposer une batterie de sanctions dévastatrices à Caracas. ». Certes, le Venezuela souffre de corruption, d’insuffisances structurelles et de répression, mais Alexander Main cite également John Bolton, conseiller à la sécurité nationale américaine, vantant sur la télévision Fox Business les mérites de la doctrine Monroe en précisant que les réserves de pétrole vénézuéliennes constituent l’une des premières motivations pour son pays et seraient un atout majeur.

 De son côté, le géographe et aventurier Sylvain Tesson écrit dans son ouvrage Éloge de l’énergie vagabonde : « Dans le jeu de vipères du Grand Jeu, les Américains poursuivent un unique intérêt : garantir la permanence des flux pétroliers. Maintenir la circulation des huiles dans le réseau mondial. L’écoulement de l’or noir doit être assuré à partir du plus grand nombre de sources possibles. » Depuis des décennies, la guerre préventive, la manipulation et la déstabilisation sont les clefs de voûte de la politique étrangère américaine. À ce jeu, Washington excelle. N’oublions pas l’outil suprême, l’extraterritorialité du droit américain, car, comme leader du monde « libre » et du « bien », le gouvernement étasunien écoute les États amis et ennemis (scandale de la NSA[2] – 2013[3]) avec attention, décident de mettre à l’amende selon son bon vouloir les entreprises européennes et leur imposent de ne plus entretenir de liens commerciaux – sans contrepartie – avec l’Iran ou la Russie.

America’s Big Ears © http://www.cartooningforpeace.org/en/dessinateurs/chappatte/ America’s Big Ears © http://www.cartooningforpeace.org/en/dessinateurs/chappatte/

L’interventionnisme des Américains pour asseoir leur pouvoir et assouvir leurs besoins économiques et énergétiques n’a pas d’équivalent en Occident. Leur suprématie militaire est écrasante, seul compte l’intérêt de l’empire, et la diplomatie du chéquier emporte tel un tsunami toutes les causes humanitaires d’un revers de main. Les accords sécuritaires et libre-échangistes renforcent la logique des blocs et les offres financières refroidissent les ardeurs des plus farouches adversaires. Ainsi, en 2020, « Le budget militaire américain a consacré 300 millions de dollars d’aide militaire au gouvernement ukrainien, sous forme d’armes mortelles dont 50 millions de plus par rapport au budget de 2019. » L’opposition frontale avec la Russie sur le dossier est bien évidemment un élément de division entre les pays de l’Union européenne, créant comme en Amérique du Sud des tensions intracommunautaires. Dans le même ordre d’idées, Washington prend des sanctions extraterritoriales contre le projet de construction du gazoduc russe Nord Stream 2, mettant une fois encore les Russes et les Européens au pied du mur. Dans un article intitulé Les Provocations atlantiques, Serge Halimi souligne[4] « pourquoi entretenir ainsi la tension entre les pays d’Europe et la Russie ? Cela permet à Washington de prévenir tout rapprochement entre eux. Et de s’assurer, au lendemain du « Brexit », que son allié le plus docile, le Royaume-Uni, demeurera étroitement associé au destin militaire du Vieux Continent. » Eh oui, diviser pour mieux régner…

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Bien sûr, il y a l’Europe et il y a l’OTAN. Sur ce thème, dans deux interventions en décembre 2019, le général français Vincent Desportes, spécialiste de la réflexion stratégique, ingénieur et docteur en histoire, postule que « l’OTAN est devenue un protectorat américain dirigé par un allié brutal. » Selon le stratège « l’avenir de l’Europe n’est pas transatlantique, il est eurasiatique » et il spécifie que « pour qu’une nation soit entendue […], il faut qu’[elle] possède la puissance. La grammaire géopolitique du XXIe siècle, c’est la souveraineté et la puissance[5] ». La souveraineté ? Entre ce géant américain et l’ogre chinois, auxquels s’ajoutent les investissements de la monarchie rentière du Golfe, quelle nation possède encore sa souveraineté ? La Chine, soit dit en passant, « détient environ $ 1120 milliards de bons du Trésor américain, faisant d’elle le créancier numéro un des États-Unis, dont l’ensemble de la dette s’élève actuellement à $ 22 325 milliards.[6] » Pour le général Desportes, à l’exception de la France, les pays européens en se plaçant sous le parapluie américain ne sont plus en mesure de maîtriser leur défense. Le docteur en histoire poursuit en indiquant « qu’il est donc urgent qu’ils retrouvent leur autonomie en matière politique, en matière capacitaire, en matière opérationnelle. Donc, bien sûr, en matière militaire. Seule leur autonomie leur permettra de ne plus être obligés de plier aux intérêts stratégiques américains, souvent fort opposés aux nôtres, et d’adopter les querelles des Américains qui ne sont pas non plus forcément les nôtres.[7] »

Les faits donnent raison au général français : les États ont des visions et des intérêts singuliers et parfois contraires. Au début de cette nouvelle année 2020, sous prétexte d’attentats contre les États-Unis, la décision du Pentagone et de Donald Trump d’assassiner le charismatique leader militaire iranien Qassem Soleimani est un message électoral fort aux soutiens financiers saoudien et israélien de sa campagne. En 2003, George Bush, également en campagne, avait aussi joué la carte des armes de destruction massive pour intervenir en Irak et mettre à feu et à sang l’ensemble de la région. Une nouvelle fois, au nom de la sécurité nationale, Washington a tout au contraire fragilisé le quotidien de ses compatriotes et de ses soldats au Moyen-Orient qui subissent une déferlante anti-américaine partout sur la planète. D’une part, les décideurs américains ont interrompu les renseignements et les échanges antiterroristes si précieux pour nos pays. D’autre part, selon tous les experts du Moyen-Orient, lors des prochaines élections en Iran, cette décision unilatérale va renforcer le camp des conservateurs, écrasant encore davantage la révolte du peuple dans la rue. Sans parler de l’échec absolu du système multilatéral. Vincent Desportes dit à ce sujet « qu’on le veuille ou non, notre monde né le 26 juin 1945 à San Francisco est aujourd’hui moribond. Or, notre planète en ébullition, en mutation profonde, de moins en moins régulée par des organisations faiblissantes, notre planète a besoin d’Europe. Nous allons vers une nouvelle bipolarité Chine/États-Unis dont nous serons les premières victimes si nous n’avons pas voix au chapitre.[8] » N’est-il pas déjà trop tard ? Suite à l’assassinat ciblé du général iranien, Amélie de Montchalin, la secrétaire d'État française aux affaires européennes a déclaré : « Nous sommes dans un monde plus dangereux. » Oui, pour sûr, plus dangereux, car plus instable, incertain, arbitraire, mais surtout plus violent que jamais…

 

 © Dave Granlund © Dave Granlund

[1] https://www.monde-diplomatique.fr/2019/07/MAIN/60038

[2] https://www.letemps.ch/monde/lue-lallemagne-espionnees-nsa

[3] https://www.monde-diplomatique.fr/2014/11/SCHILLER/50926

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/2016/08/HALIMI/56084

[5] https://www.asafrance.fr/item/otan-interview-du-general-vincent-desportes.html

[6] https://www.bcv.ch/pointsforts/Marches/2019/La-dette-americaine-une-arme-de-dissuasion-massive-pour-Pekin

[7] https://www.capital.fr/economie-politique/general-vincent-desportes-il-nous-faut-une-defense-de-leurope-pour-leurope-par-leurope-1356292

[8] Ibidem.

 

 

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