Dénonciation citoyenne et courage civique

Le chat du Cheshire Le chat du Cheshire
À notre époque, la prestidigitation sémantique est à son comble. Mais, modifier le sens des choses, se jouer des mots, n’est-ce pas modifier la nature de ce qui est ? Et nier en quelque sorte la réalité du présent. Hier, nous parlions de « délation » lorsqu’une personne « modèle » dénonçait une autre personne pour des raisons plus ou moins avouables et plus ou moins obscures. Je n’évoque pas ici le fait de dénoncer l’autre avec pour finalité de sauver des vies, de protéger la vie d’autrui ou celle d’un collectif. Néanmoins, aujourd’hui, j’observe qu’avec le Covid-2020 et les applications américaines de « bon voisinage », la délation s’est transformée en « dénonciation citoyenne ou courage civique ». C’est beau ! Et presque poétique « dénonciation — participation citoyenne ». Les persécuteurs, les aigris, les jaloux, les grincheux et les justiciers de tous poils se sont transformés en superhéros de Marvel. L’individu coincé dans sa bulle, attaché à ses écrans et sous le joug de forces extérieures, brille par l’expression la plus éclatante de sa quête de reconnaissance et de sens dans sa propre existence. La confrontation des détenteurs du « bien et du mal », du « bon et du mauvais », du « juste et du faux » est un révélateur magnifique de ce besoin viscéral dans notre civilisation d’être visible, d’exister aux yeux des autres pour mieux apparaître à ses propres yeux. Aux prises avec une situation inextricable et une sensation de vide, l’individu se débat avec ses émotions, s’ennuie, bavasse, épie, contrôle, surveille, cogite, pointe du doigt… La peur le gagne. La peur le ronge.

Puis, soudain, il revêt le costume du petit chef, du vengeur masqué ou du maître-censeur. Son meilleur allié : Internet. L’outil lui confère une autorité suprême. Soudainement, l’Homo sapiens détient la vérité. La vérité l’anime. L’homme moderne devient la vérité. Il se met à faire la loi et la justice dans son pré carré, voire à une échelle mondiale. En un clic, face à un avenir incertain et à une montée des tensions sociétales, des voisins, des collègues, des passants invisibles se transforment en monstres froids. L’agressivité et la haine transpirent des fibres optiques. Elles suintent dans les rues de nos riches agglomérations. Ces individus ne sont pas la police. Mieux, ils sont l’ordre et la morale, adoubés par la force du nombre et de l’anonymat. Les réseaux sociaux légitiment leurs actions et soulagent leurs consciences échauffées en apaisant leurs tensions intérieures. Petit à petit, ces êtres sombrent dans une forme de violence « citoyenne » pour servir une « noble » cause. Appels téléphoniques, photos à l’appui, via Internet ou non, la mise au pilori social est directe et sans appel.

Mais finalement, sommes-nous ceci ? Ou cela ? Sommes-nous obligés d’être quelque chose ou quelqu’un ? Dans une certaine mesure, observer et reconnaître nos schémas mentaux, c’est identifier nos conditionnements. Et tous nos conditionnements ressemblent à des toiles d’araignées qui nous empêchent d’avancer vers la Lumière. Ainsi notre identification aux mondes extérieurs crée agitations, turbulences, interférences et remous dans nos cœurs, nos âmes et nos esprits. Revenir à soi est la clef de notre chemin personnel. Avec délicatesse et bienveillance, observer ses peurs, son désespoir, sa colère, ses contradictions, c’est se détacher du mental et devenir libre en supprimant les fausses images de soi. Et quelle plus belle richesse que la présence à soi et à notre présent ? Elle nous offre quiétude, béatitude, vitalité et amour à notre être. Le véritable pouvoir ne réside-t-il pas dans notre capacité à accepter nos failles, notre fragilité, nos errances et notre vulnérabilité ? Être personne, c’est déjà être quelqu’un.

 

La Chenille La Chenille

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