Krishnamurti et les guerres du XXIe siècle

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Sur le thème des guerres armées et des vives tensions sécuritaires présentes partout dans notre monde, le promoteur d’une autre vision de l’Homme, Jiddu Krishnamurti, explique lors de causeries en 1967[1] d’abord à Paris, puis à Saanen, que la guerre existe à l’extérieur de nous, car elle vivante en chacun de nous. Nous l’oublions trop souvent jusqu’à parfois même nous en étonner, voire nous en émouvoir. Tous les jours, la violence qui nous saute aux yeux sur tous nos écrans ne serait que le reflet de ce que nous sommes, ou du moins l’avers d’une pièce dont l’amour se trouve au revers. Pour le philosophe, « notre vie est un champ de bataille de la naissance à la mort, un calvaire, une désespérance : on est coupable, on a peur, on est constamment en rivalité, on se compare, on veut plus et toujours plus, on veut contrôler, on veut se libérer, on veut arriver et on veut garder. » Dans nos métropoles et mégalopoles, souvent l’humain n’est plus que l’ombre de lui-même, plongé dans des certitudes, des pensées et des idéologies qui ne lui appartiennent même pas. Il court dans sa roue, il ne voit plus que sa roue. À notre époque, il se croit libre, alors qu’il n’a jamais été aussi contrôlé et programmé par des pouvoirs extérieurs. Nos écrans sont nos meilleurs « faux maîtres ».

Que dirait Krishnamurti en regardant l’état de notre civilisation et de notre planète aujourd’hui ? Certainement la même chose qu’hier. Serait-il étonné de voir comment tous les continents ont cédé les uns après les autres devant les sirènes du néo-libéralisme, de la dérégulation des marchés et de la mondialisation des flux ? Il n’aurait rien pensé, juste observé.

 

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Force est de constater que l’inclination humaine et la posture individuelle que le conférencier décrit se sont amplifiées à un degré tel que plus rien ne peut arrêter le choc frontal entre ce que nous croyons être et ce que nous sommes. Bien que la prise de conscience médiatique environnementale ait effrité certaines de nos illusions sociétales et certains mensonges collectifs (le ruissellement économique, la croissance infinie, les ressources illimitées, l’hyperconsommation), ce n’est qu’une question de temps avant que nous revenions les pieds sur Terre. Tous les voyants sont au rouge et les chiffres de la croissance stagnent pendant que les classes moyennes européennes se disloquent au profit de la classe moyenne asiatique. Le tout profite à une oligarchie mondialisée. À la moindre évocation du mot « décroissance », nos gouvernants deviennent blêmes alors qu’ils comptent parmi les dirigeants de nos orbites sociétaux.

Pour l’orateur, « voilà notre vie quotidienne, compétition, brutalité, déchirements, désespoir et solitude — une souffrance permanente, jamais résolue, jamais effacée. C’est la routine de notre existence. » Ce dernier extrait résume très bien une discussion que j’ai eue avec deux amis appartenant à la génération Y (les milléniaux), leur constat était sans appel. En premier lieu, ils étaient sidérés par la virulence et la petitesse qui régnaient dans le monde du travail, principalement celui des grandes structures pyramidales (pour eux, plus vraiment d’espace et de temps pour mettre des « like » partout et à tout le monde, etc.). En second lieu, alors qu’ils bénéficiaient de comptes sociaux virtuels bien remplis et actifs, ils éprouvaient une grande solitude (déjà !) et une forme de lassitude face à l’existence (si tôt !).

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Et si la compréhension de la « chose » ne passait pas par un apprentissage intellectuel et académique ni même par une notion de durée. Krishnamurti reprend ses questions : « Qu’est-ce qu’apprendre, et apprenons-nous jamais vraiment ? » Pour lui, la réponse découle de l’observation de la vie elle-même, de la lucidité avec laquelle nous nous considérons nous-mêmes, car « après cinq mille ans, nous n’avons toujours pas appris que la guerre cette tuerie organisée sous n’importe quel prétexte, est la plus… ». Pour ce penseur, « l’homme a accepté la guerre comme principe de vie ; il a admis le conflit comme inné, comme faisant partie de sa vie journalière ; il a accepté la haine, la jalousie, l’envie, l’avidité, l’agression, la provocation d’hostilités chez autrui, comme étant sa façon normale de vivre ; et, acceptant une telle façon de vivre, il en vient tout naturellement à accepter la structure de la société telle qu’elle est. » Observateur avisé de notre monde, il poursuit en indiquant « qu’ayant admis la concurrence, la colère, la haine, l’avidité, l’envie et le désir d’acquérir, on en vient tout naturellement à vivre dans le cadre de la "société respectable" ». » En cela, Krishnamurti continue sur le fil de sa réflexion en indiquant que « c’est là le filet où nous sommes pris, parce que la plupart d’entre nous ont le désir d’être extrêmement respectables. » Vouloir s’inscrire dans le moule d’une société qui se dit respectable et suivre la masse occasionnerait donc des dysfonctionnements qui se rappellent à nous du matin au soir : violences urbaines, violences domestiques, guerres économiques, guerres civiles, conflits armés, conflits sociaux, conflits de voisinage, conflits communautaires, conflits ouverts et conflits fermés.

Ainsi, il semblerait que nous soyons programmés comme des machines à reproduire ce pour quoi nous avons été éduqués. Comment pouvons-nous changer cette programmation lorsque les personnes qui dirigent le vaisseau sont également formatées ? Et certaines de détenir la vérité absolue parce qu’elles aussi ont été programmées et ont la peur chevillée au corps. La violence est partout. Nous la voyons aussi bien chez des gens éduqués intellectuellement que chez d’autres qui ne le sont pas. Bien sûr, depuis quelques mois pour certains, voire quelques années pour d’autres, la peur de la disparition du vivant, dont nous faisons partie et où nous remportons la palme de l’espèce la plus destructrice, a fait trembler de nombreux citoyens connectés.

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Et après ? Le spectre du chômage est agité, celui des grèves, celui du terrorisme, et donc celui de la conflictualité. Et la majorité de la population, qui dépend de cette matrice, retourne alimenter sa société « respectable ». La peur est le meilleur ciment pour figer les idées comme les individus, tels des pions, sur un échiquier truqué. Pour Krishnamurti, « La peur est aussi un autre contenu de notre conscience ; nous vivons avec la peur, non seulement extérieurement, mais aussi bien plus profondément, dans les recoins obscurs de notre esprit, il y a une peur profonde, une peur du futur, une peur du passé et une peur du vrai présent.[2] » La peur est idéale pour faire germer des tensions, des haines et pour se faire des ennemis. À ce titre, les réseaux sociaux numériques qui se voulaient au départ des lieux d’échanges et de partages sont devenus de véritables champs de batailles, de vulgarité, de mensonges et de polémiques, pour un rien, comme pour un tout. Le conférencier ajoute : « La comparaison est une des causes de la peur, se comparer avec un autre. Ou se comparer à ce que l’on a été et à ce que l’on voudrait être. Le mouvement de comparaison, c’est le conformisme, l’imitation, l’adaptation ; c’est une des sources de la peur.[3] » Ce monde virtuel n’est que l’expression du réel, et l’homme a beau se dissimuler derrière ses avancées technologies et son intelligence artificielle, cette fumée ne peut dissimuler l’animalité de l’être humain et sa résultante : la domination.

Bien sûr, cette pièce a une deuxième face. Au revers de la guerre, de la violence et de la peur, l’amour est présent. Mais l’amour ne se pense pas. Car notre mental est la négation même de l’amour. Notre pensée génère et cultive les nœuds sentimentaux et non l’amour lui-même[4]. Krishnamurti précise à ce sujet : « Savez-vous ce que signifie aimer quelqu’un ? Savez-vous ce que signifie aimer un arbre, un oiseau, ou un animal de compagnie, de sorte que vous vous en occupez, vous le nourrissez, vous le chérissez, bien qu’il ne vous donne peut-être rien en échange, qu’il ne vous offre pas son ombre, qu’il ne vous suive pas, qu’il ne dépende pas de vous ?[5] »

Alors oui, des gens aimants, des personnes qui créent et réfléchissent autrement sont là, partout autour de nous. Des citoyens, des groupes, des 

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communautés, des villes et même certains États proposent d’autres paradigmes, d’autres visions, d’autres modes de vie, des alternatives à ce que nous avons causé. Ils créent ou recréent du lien entre les vivants. Des sociétés civiles désirent ardemment un autre monde. Nombreux sont ceux qui reviennent aux circuits courts de production et de distribution, à une forme de simplicité dans des rapports humains directs et locaux. Cependant pour l’orateur, « la plupart d’entre nous n’aiment pas de cette manière. Nous ignorons tout de cette forme d’amour, car notre amour est toujours assailli d’angoisse, de jalousie, de peur, ce qui sous-entend que nous dépendons intérieurement d’autrui, que nous voulons être aimés, que nous ne nous contentons pas d’aimer tout simplement. Nous demandons quelque chose en retour, et cette attente même nous rend dépendants.[6] » Ainsi les véritables « amoureux » sont minoritaires dans la balance d’un monde globalisé où tout est en relation avec Tout et où les plus grandes puissances jouent à qui dominera l’autre à travers des rapports de force et des arsenaux militaires stratégiques. Le premier qui baisse sa rampe de missiles nucléaires a perdu… « La liberté et l’amour vont donc de pair. L’amour n’est pas une réaction. Si je vous aime parce que vous m’aimez, ce n’est qu’une forme de troc, l’amour devient une marchandise, ce n’est plus de l’amour.[7] »

 

[1] Jiddu Krishnamurti, La beauté de l’amour, écouter, c’est aimer, Pocket, 2019

[2] Krishnamurti, La Flamme de l’attention, Points, collection Points Sagesses.

[3] Ibidem.

[4] Krishnamurti, Commentaires sur la vie, qui êtes-vous ? J’ai Lu, 2015, p.18.

[5] Krishnamurti, Le sens du bonheur, Stock, 2006, p. 30.

[6] Ibidem, p. 30-31.

[7] Ibidem, p. 31.

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