L’humour à la française racheté par la Chine

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J’ai toujours aimé l’humour. Cependant, je ne suis pas capable de dire ce qui est drôle ou ne l’est pas. De ce point de vue, ce que j’entends dans les médias en matière de « comique » me laisse indifférent, voire songeur. J’aime la légèreté d’un rire face à la difficulté d’une situation et les facéties de l’existence. Je ne parle ni de désinvolture ni d’indifférence, mais d’une réelle capacité à explorer la nature de l’humain sous des expressions de bienveillance et de comédie au sens noble du terme. Pour moi, l’humour n’est jamais vulgaire, cru oui, direct oui, mais toujours fin. Et toute finesse repose sur un immense travail d’écriture. La vulgarité est un mécanisme semblable au truc de magicien qui force l’effet de surprise. En cela, la grossièreté est le raccourci d’une pensée tronquée. C’est pourquoi, je ris davantage avec mes camarades de travail et d’enfance lors de nos rares rendez-vous, en mélangeant une rivière de cynisme, une pointe d’ironie et une rondelle d’esprit face à nos quotidiens, à nos boulots et à notre monde, que devant des « one-man show » mort-nés. Le nivellement par le bas a frappé toutes les strates de la société, l’effet du ruissellement fonctionne à merveille pour ce qui touche à l’humour.

Néanmoins, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain. À notre époque, faire rire une audience est une tâche complexe. D’une part, tout le monde se rit de tout. Nous recevons des centaines de blagues à deux balles sur nos smartphones à longueur de journée, des animaux en passant par les bébés, de la bêtise en passant par la cruauté, du dangereux au sexuel, voire au salasse. D’autre part, tout est devenu matière à rire, la farce est sur tous nos écrans. À ce titre, notre monde serait-il devenu une grande bouffonnerie ?

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Voilà, faire rire ne s’apprend pas tout simplement parce qu’avoir de l’esprit ou non ne s’achète pas. Et comme la réflexion a été éradiqué par l’émotion, le trait d’esprit est une denrée rare. Bien sûr dans une société occidentale normée l’humour n’échappe pas à la règle, il a même des clubs « officiels » partout, sorte de Saint Graal du rire. Ce système génère la production d’une armée d’humoristes, un peu comme une production de hamburgers ou d’images de belles carrosseries sur Internet. Dès lors la production de masse liée à l’urgence de la rentabilité a défiguré la créativité. L’uniformité règne en maître. Le conformisme médiatique a contraint les artistes à en faire toujours plus, alors qu’il fallait revenir à l’essentiel. Il en va des comiques comme par exemple des romanciers-policiers dont les effets sanglants et de cruauté prennent l’ascenseur. Le public est en grande partie responsable, dans tous les champs de la société, de cette effondrement systémique (notion utilisée par Pablo Servigne), dopé au toujours « plus » est en quête permanente « d’autre chose ». Blasé, exigeant, il ne sait pas ce qu’il veut, mais il veut quelque chose d’autre, toujours, tout le temps, tout de suite… Pour vendre, choquer est devenu la norme d’une société qui se met en scène continuellement.

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Alors j’en reviens à mes petits camarades. Avec l’âge d’une, ils sont de moins en moins nombreux, mais de deux le lien qui nous unit est de plus en plus fort. Pris dans l’étau du temps, des contraintes, des obligations professionnelles et privées, nous courons tous. Mais alors que nous nous retrouvons pour un café, un lunch ou un diner, nos tensions et nos soucis s’évaporent. Par la force de nos éclats de rire nous arrêtons les aiguilles des horloges. Notre douce folie prend le pouvoir. Mieux encore, dans la mesure de nos contradictions et de nos possibles, nous redessinons nos lignes de vie. Nous nous moquons allègrement des uns et des autres et les verres suspendent leur vol. Nous buvons nos mots, nos paroles, nous mangeons nos silences et nos absences. Nous rigolons de nous-mêmes. Nous inventons des histoires abracadabrantes et nous rions à plein poumon. Nous nous sentons vivants. Le rêve et l’imagination sont les clefs de notre théâtre éphémère. Ces moments de purs bonheurs nous arrachent à cette routine implacable propre à chaque existence humaine. Le sport, les gamins, les blessures, les maladies, les galères financières tout devient drôle parce que désacralisé. Nous revenons à l’essentiel. Et l’essentiel, c’est le cœur, la fraternité et la simplicité des relations. Peu à peu, nous nous défaisons de notre pesanteur. Ici, maintenant, à cet instant, plus d’attentes, de besoins, nous sommes juste là. Enfermés dans nos tours connectées et virtuelles, nous en oublions trop souvent que pour être drôle, il faut être libre.

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J’en conviens, mon texte est tout simplement génial. Pourtant il occupe uniquement de l’espace numérique (et pollue) comme on occupe un champ de bataille en saison de paix. Je brasse de l’air dans un vide sidéral. J’agite mon crayon. Tout cela est d’un narcisse confondant. Pardon à Médiapart ! Je sais, il y a des milliers de personnes qui publient tout et n’importe quoi, tout le temps, mais moi, ce n’est pas la même chose. En matière de mesures sécuritaires préventives, j’aurais dû m’en passer, surtout avec ces histoires de réchauffement climatique et de guérillas urbaines pour un « oui » ou pour un « non ». J’ai presque honte. D’ailleurs, aujourd’hui, se délester même d’un léger gaz sur son canapé est suspect et source d’une grande culpabilité. Mes amis motards en savent tous quelque chose puisqu’ils vont tous passer à l’électrique : inodore, inaudible, lisse et standard, un gilet fluo sur le dos. L’idéal dans un monde ouvert et global où les minorités médiatiques règnent en maître. Y’en a qui vont l’avoir mauvaise… Bon, certains sont déjà en trottinette supercool et trendy, donc ils n’ont plus rien à perdre. Dans cet océan d’ivresse bio-végane-transgenre-#moiaussi-#moid’abord sans alcool à l’huile de coco, la liberté d’expression a fondu comme neige au soleil et celle d’action s’est fait la malle. Mais bon, comme mes camarades ne savent plus écrire (l’ont-ils su ?), et que moi je n’ai jamais appris, je voulais leur dire combien « être avec » et non pas « devant » (ça dépend avec qui) est un luxe suprême aujourd’hui. Merci bande de… !

Ce texte s’autodétruira dans 45 minutes et 23 secondes (le temps moyen de lecture pour un texte de 1045 mots).

 

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