Planète Terre en mutation - Gregg Braden // Sahel : conjonction de différentes crises

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Pour rédiger ces quelques lignes au sujet du Sahel[1] , j’ai regroupé un maximum de matière, de publications et d’ouvrages sur ce thème. Ainsi, j’ai pu prendre la mesure des richesses, des aspérités, des histoires, des enseignements, des cultures et des opportunités offertes par cette partie du monde.

Il me semble que la préface du livre Africa Connection[2] présente parfaitement à la fois la complexité et l’infinie étendue du champ d’études de la zone sahélienne, qui plus est du continent africain. Il est écrit : « L’Afrique est un continent plein de charmes et de mystères, où tout est possible, où l’inexplicable devient clair, où la confusion devient la règle, où la violence extrême côtoie une amabilité profonde, en un mot où tout et son contraire sont la norme au quotidien. » En termes d’espace, « de par sa définition climatique, en fonction de la pluviométrie, la région sahélienne s’étend des îles du Cap-Vert jusqu’à Djibouti et l’Erythrée, voire l’Ethiopie et la Somalie.[3] » Certes, il ne s’agit pas de tout connaître sur cette zone, mais simplement, de pouvoir se diriger dans un environnement où la pluralité et la rencontre d’acteurs internes et externes influencent la lecture des évènements, mais surtout la vie des populations. Selon moi, le tout est d’arriver à prendre des points de repère pour mieux identifier en premier lieu le contexte direct, puis l’ensemble des éléments variables et invariables possibles.

Après réflexion, pour appréhender la question sahélienne, j’ai opté pour une approche différente. J’ai choisi un angle de vue inhabituel : celui du spirituel. Le scientifique et écrivain Gregg Braden énonce dans un entretien : « Ce moment que nous vivons actuellement est appelé “le temps des extrêmes”. Ce n’est pas nécessairement de bonnes choses ou de mauvaises choses, mais de grandes choses, de grands changements qui surviennent dans le monde. Et cela entraîne de grands changements dans ma vie, dans votre vie. Donc nous vivons une période de grands changements et nous ne pouvons changer cela. [4] »

Zone sahélienne Zone sahélienne

Bien sûr, pour dessiner les contours de ce dossier, il est nécessaire de se plonger dans l’islam africain, dans son évolution, dans le financement des écoles coraniques et dans le jeu du wahhabisme dans les campagnes sahéliennes et nigérianes. Idem avec ce que l’on nomme « terrorisme », car toutes les formes de violences armées ne sont pas forcément à ranger sous l’étiquette du « terrorisme » tant les tensions et parfois les combattants et les trafiquants sont présents sur le territoire sahélien. Les « djihadistes » sont-ils des « guérilleros », des « mercenaires » ou des « idéologues extrémistes » ? Comprendre ce que les médias associent au « terrorisme », c’est aussi revenir aux interventions, aux incompréhensions et aux erreurs américaines en Afghanistan et en Irak en passant par les jeux de pouvoir en Syrie, en Afrique du Nord et surtout à la poudrière libyenne.

Écrire sur le Sahel est donc un défi passionnant, car d’une grande complexité. Je me suis aperçu que, pour tous les thèmes et sur tous les sujets, grâce à Internet, une somme immense d’informations est accessible à qui désire comprendre notre monde, lui donner un autre visage et une autre orientation positive ou négative, ou simplement faire de la prospective. En ce sens, chaque spécialiste ou expert qui parle du Sahel aborde cette zone sous l’angle de sa spécialité (le militaire, l’économiste, le sociologue, le démographe, l’écologiste, l’humanitaire…) en oubliant parfois que tout est lié. Tout. C’est ainsi que, mises bout à bout, ces études se complètent. Ce qui advient à la planète, tout comme au Sahel, n’est pas le fruit du hasard, mais bel et bien une longue chaîne de causalité et de décisions, voire d’inactions d’hommes et de femmes. Il me semble que, pour prendre la mesure d’un conflit, il faut se positionner sur cinq plans en parallèle : l’histoire, la géographie, l’humain, le spirituel (ce dernier point englobe les croyances et les religions) et les ressources. Ces dernières, qu’elles soient minières, pétrolières, aquifères ou arables, attisent les appétits des multinationales et des États, mais aussi l’avidité d’individus malhonnêtes.

Planète Terre - 4,543 milliards d'années Planète Terre - 4,543 milliards d'années

Pour Gregg Braden, « actuellement trois cycles naturels convergent d’une façon inhabituelle, rare et tout à fait exceptionnelle : les cycles climatiques, les cycles économiques et les cycles de conflits humains sont tous le résultat de rythmes naturels, de processus naturels. Les êtres humains peuvent contribuer aux conflits, au niveau climatique par exemple, et même s’ils n’y contribuaient pas ces cycles seraient tout de même présents, car ils suivent les rythmes de la nature. Ils sont en relation avec le soleil, la Terre, les champs magnétiques et le système nerveux de l’être humain… [5]» En ce sens, le Sahel est symptomatique de ces cycles de conflits. Cette conjonction de crises est d’une grande actualité et nous touche pleinement. D’une part, parce que pour l’Europe, le Sahel (estimation de 150 millions d’habitants en 2015 à 330 millions en 2050 rien que pour le Tchad, le Niger, le Mali, le Burkina Faso et la Mauritanie) est juste de l’autre côté de la Méditerranée, mais aussi, d’autre part, parce que les grandes puissances ne souhaitant aucunement réduire leur rythme de consommation/croissance vont se heurter violemment aux migrants/ressources tels des icebergs dérivant dans des courants contraires. Ce phénomène amplifiera à son tour les failles ouvertes et les fissures dormantes propres à chaque pays européen.

Par exemple, en ce qui concerne le Mali, et même le G5 Sahel, le militaire français ou malien, malgré tout son dévouement et sa bravoure, ne peut combler ni l’absence de gouvernance des pays sahéliens, ni les manipulations géopolitiques d’acteurs étrangers, ni même la porosité des frontières. Au coup par coup, il répond aux armes par les armes. Cela ressemble à l’intervention inadaptée et totalement inefficace des Américains en Afghanistan et en Irak : des milliards gâchés, sauf sur la question de leurs intérêts géostratégiques.

Tchad - région du Tibesti-Ennedi Tchad - région du Tibesti-Ennedi
Comme dans tout conflit personnel une solution durable et responsable ne peut émaner que des parties en conflit elles-mêmes, mais aussi, et surtout de l’implication des populations agraires et nomades. Comme dans bien des conflits armés africains, les armes sont des réponses à des failles systémiques et structurelles qui se sont creusées avec le temps à force d’inertie, d’hostilité, de corruption et d’indifférence. Dans ce contexte, quelles sont les postures et les stratégies adoptées par l’ONU, l’Europe, les États-Unis, la France, l’Arabie Saoudite, la Chine et la Russie au Sahel ? Mais surtout comment se positionnent les pays de la région face aux menaces ? Qui finance quoi ? Et qui administrera les milliards annoncés pour des investissements climatiques et en matière de sécurité pour qu’ils ne disparaissent pas dans les sables ? Pourquoi les piliers de l’éducation et de l’agriculture sont-ils délaissés alors qu’ils seraient un facteur majeur de stabilité ? Mes quelques lignes susciteront certainement d’autres questionnements. Le géologue Gregg Braden continue ainsi : « C’est l’incertitude du changement qui crée le stress. Plus nous nous connaissons nous-mêmes, moins les changements nous font peur. Plus nous avons confiance en notre capacité de gérer les changements, moins ils nous affectent. Beaucoup de personnes et plusieurs gouvernements essayent d’arrêter ses cycles. (…) On ne peut pas arrêter ces cycles. (…) Nous pouvons nous attendre à ces extrêmes, mais si nous nous y préparons il n’y aura pas vraiment de problèmes. Mais si nous n’acceptons pas cette nouvelle réalité et que nous sommes pris au dépourvu, cela deviendra un problème.[6] »

 

Niger - Tempête de sable Niger - Tempête de sable

L’Europe est prévenue : le Sahel est à la fois une terre de promesses, d’opportunités, de grandes fragilités et de ruptures. Sur cette terre, de beaux élans existent ; on trouve déjà des énergies positives nationales et transnationales qui se fédèrent, des projets économiques de stabilisation, des volontés de changements et d’espérance ainsi que des partages d’expériences et de technologies régionales et internationales, des solidarités, des actions de résistance locales et de résilience civile, des victoires et des réussites. Pourtant, aussi longtemps que les luttes armées et sanglantes demeureront l’unique moyen de subsistance et la meilleure voie pour vivre et prospérer, il y a peu de chance que la paix et l’harmonie triomphent sur le territoire sahélien (et sur ses voisins).

Pour conclure, parce qu’il faut toujours conclure, puisqu’il y a une convergence avérée des menaces, la seule réponse appropriée inclurait la convergence des solutions. Ainsi la vision avancée par Jean-Marc Châtaigner me semble faire preuve à la fois de lucidité et de pragmatisme. L’auteur, dans son papier intitulé La stabilisation du Sahel, nouveau rocher de Sisyphe, évoque « La stratégie des 4 D — Diplomatie, Défense, Développement et Droit — qui représente sans doute un des meilleurs exemples possibles de coordination opérationnelle. Elle doit également prendre en compte une logique en “3 I”, alliant Innovation, Inclusion, et Intégration.[7] » Néanmoins, afin d’éviter les conflits d’intérêts et la cacophonie des interventions multidimensionnelles « humanitaires » inefficaces et coûteuses pour obtenir des résultats sur le long terme, il faudrait d’abord que tous les acteurs, les partenaires, les investisseurs et les bienfaiteurs acceptent de regarder ensemble dans la même direction. Et là, c’est une autre histoire…

[1] https://www.rts.ch/play/radio/vertigo/audio/linvite-philippe-dudouit-the-dynamics-of-dust?id=10978938

[2] Laurent Guillaume (Dir.), Africa Connection, La Criminalité organisée en Afrique, La Manufacture, 2019.

[3] Marc-Antoine Pérouse de Montclos, L’Afrique, nouvelle frontière du Djihad ? La Découverte, 2018.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=F-a1P6Hq184

[5] Ibidem.

[6] Ibidem.

[7] https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2019-3-page-75.htm?contenu=resume

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