Debout prophète !

Still Standing © Tommy Ingberg Still Standing © Tommy Ingberg

Lorsque j’ai envoyé ma note de frais à mon assurance maladie, mon référent s’en indigna. Il trouva la chose grotesque. Pour justifier ce coût, je lui expliquai que les livres sont chers et que les génériques en poésie sont de mauvaise qualité. Il me conseilla d’en arrêter l’achat et de me tourner vers la chimie. Je lui répondis que « nous inventons des forces dont nous touchons les extrémités, presque jamais le cœur ». Et d’ajouter, « heureusement qu’il y a encore des gestes qui rapprochent » et que l’absurde est de penser que la poésie qui contient tous les minéraux et les cristaux du monde depuis la nuit des temps puisse rester de marbre face à son abscons refus. Alors il me cita l’alinéa 3b de la page trois cent dix-sept de son manuel. Déboussolé, j’écrivis une réclamation à son chef de service en lui laissant entendre que « chaque poème est une aventure, en même temps que le constat de l’aventure ». Je précise que cet axiome m’avait soigné de dépressions fréquentes dues à divers harcèlements. Le chefaillon me contacta et m’infligea une fin de non-recevoir. Je restai sans voix et lui dis : « Je t’aime sans savoir comment, ni quand, ni d’où. Je t’aime sans détour, sans orgueil, sans problème : je t’aime ainsi, je ne sais aimer autrement. » Ce dernier d’un ton affable me rétorqua que la procédure ne l’autorisait pas à me donner raison. Il m’indiqua qu’il devait en référer à son tour à son supérieur hiérarchique. Pour nourrir ma demande, je lui fis savoir qu’à la suite d’affreuses douleurs physiques et un dos souffreteux, je fus soulagé par « la beauté est le nom de quelque chose qui n’existe pas et que je donne aux choses en échange du plaisir qu’elles me donnent. » Il ajouta que la médecine est une affaire sérieuse. Puis, il me fit savoir que mes balbutiements l’interpellaient, car le monde se dérobait sous ses pieds et qu’il ne trouvait plus le nord dans ses dossiers. Je lui conseillai d’essayer une autre voix : « Debout prophète et que dès lors partout mon Verbe t’illumine et dans les cœurs humains fulmine ! », car ce remède m’avait redonné goût en l’avenir. Il me remercia en m’informant que l’administration fédérale prendrait en compte ma requête numéro deux mille cent trente-trois. Après un instant de silence, et avant de raccrocher, je me tus en murmurant : « Le désespoir n’a pas d’ailes… »

imaginaire

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