Pour une confédération française

Si l'idée d'un Etat central est de plus en plus questionnée, au profit de logiques de décentralisation (notamment depuis la crise des gilets jaunes), celle d'une confédération d'Etats français mettant en œuvre des régimes politiques différents apparaît pour le moins loufoque. Mais l'incongruité ne réside-t-elle pas justement dans l'idée d'un Etat libéral centralisé ?

Il y a dans le capitalisme, au-delà des apories dont il est coutumier, et que chacun connaît bien, une contradiction si puissante qu’elle m’a toujours étonnée. Je veux dire, tant par le fait que le système capitaliste puisse supporter cette contradiction principielle, que par le fait que, finalement, personne ne semble réellement s’en occuper.

L’un des axiomes majeurs de ce système économique est le « libre marché ». Il s’agit de l’idée selon laquelle il faudrait que, sur un marché donné, un contrat repose sur le consentement mutuel des parties concernées. Si l’une des parties juge le contrat inéquitable, alors elle déporte sa demande sur une offre concurrente, qui lui semble plus avantageuse.

Seulement, voici en quoi consiste le paradoxe à la fois le plus consubstantiel au capitalisme et en même temps le plus insoutenable : alors que tout est livré au principe du « libre marché », que les situations de monopole sont combattues par tous les textes de loi de l’État capitaliste (ou, d’une manière qui apparaisse plus neutre axiologiquement, d’une « économie de marché »), que l’on soumet - en France particulièrement, mais également à l’étranger (voir, par exemple, le sujet de la privation des autoroutes et des routes nationales, le dossier Française des jeux, etc.) – les biens historiquement publics aux règles de la concurrence, les modalités de gouvernement du peuple constituent le monopole le plus injuste, le plus archaïque, et en même temps le plus durable qu’on aura pu connaître.

Et puisqu’un paradoxe n’arrive jamais seul, l’État français revendique l’héritage du courant républicain qui porte en lui (non pas accidentellement mais essentiellement) l’idée d’un contrat fondateur.

L’enseignant de philosophie que je suis, et dont la profession veut que la moitié de sa bibliothèque soit composée de spécimens de manuels de philosophie est formel : pas l’un d’eux n’omet de mentionner le fameux Contrat Social de Rousseau pour caractériser l’État moderne. C’est par un contrat de gré à gré que l’individu se constituerait selon lui comme être politique. Pourquoi, alors, le libre marché fait-il si cruellement, si inexorablement défaut, précisément à l’endroit exact où il apparaît pourtant le plus nécessaire ?

L’État capitaliste cohérent (n’ayons pas peur des oxymores) est nécessairement une confédération.

Si le principe directeur de libre marché n’est pas une légende, alors ayons en matière politique une offre concurrentielle. La plus compétitive, efficace, ou encore « disruptive » aura nécessairement la faveur des citoyens contractants.

C’est d’ailleurs ce que note Milton Friedman lui-même dans l’un de ses ouvrages majeurs : Capitalisme et liberté : « Le pouvoir doit être dispersé. Si, en effet, il faut l’exercer, mieux vaut que ce soit dans le cadre du comté que dans celui de l’État, et mieux, dans le cadre de l’État [fédéré], qu’à Washington. Je n’aime pas ce qui se fait dans ma localité, que ce soit en matière d’égouts ou d’enseignement, je peux aller m’établir dans une autre communauté […] De même, si ce que fait l’État où j’habite ne me convient pas, il m’est loisible de le quitter pour un autre. Mais si je refuse ce que m’impose Washington, il me reste peu de choix dans ce monde de nations jalouses. »

Friedman voyait bien que le libéralisme (puisque c’est le système de pensée qui structure le capitalisme) devait garantir la liberté, a fortiori là où elle est la plus nécessaire : dans la vie politique.

Cependant, tout penseur, fusse-t-il l’un des plus grands théoriciens de la praxis économique capitaliste possède un bon sens dont tout poli-technicien est dépourvu fusse-t-il (du moins c’est ainsi qu’il lui arrive de se présenter) « de gauche ».

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