Pour une Révolution durable

L'humanité est en danger. Les chercheurs et les scientifiques le savent et nous le disent depuis des décennies mais nous ne les écoutons pas. La perception de ce danger appelle à une révolution intellectuelle. Les éléments constitutifs de nos vies actuelles ne peuvent penser cette révolution. Nous devons ainsi nous tenir prêts, réinventer nos relations aux autres et aux vivants, notamment !

1- La foi capitalistique

  Peut-être l'avez-vous déjà senti, ce sentiment singulier qui s'est établi dans nos vies. Il se fait de plus en plus pressant depuis quelques temps. Et si nous ne le percevons que depuis peu, il est en réalité inhérent à nos modes de vie élaborés progressivement depuis la Révolution industrielle. Certains l'ont cerné, d'autres l'ont appréhendé, et ont su le dompter, mais une grande majorité lui reste indifférent. Est-il possible alors de le définir précisément et explicitement pour le corriger ensuite ? Honnêteté immédiate, malgré la croyance commune, les mots ne servent que trop peu à définir. Ils sont utiles en revanche à l'imaginaire. Imaginons alors, et précisons d'abord que l'expression moderne de cette duperie s'éclate dans le modèle puissamment établi sur l'ensemble du globe, le modèle capitaliste.

  Cela ne suppose pas ipso facto qu'il en est l'unique cause ; tout comme l'objectif de ce texte il est dénué d'une telle prétention et d'une telle force, mais uniquement son moyen d'expression le plus abouti, le plus englobant, instigateur entremêlé de toutes les capacités technologiques et intellectuelles. L'alpha et l’oméga de nos vies. Tout s'explique et tout se fait aujourd'hui selon lui. Devenu indispensable, il nous a convaincu ; le système, c'est à dire notre réalité, dans son ensemble croit en son exposé car il est explication centrale à chacune de ses interrogations. Le capitalisme a remplacé aujourd'hui la religion d'hier comme vecteur prédominant de rassemblement sociétal. Les Hommes se rendaient, auparavant, à l'église, ils vont, désormais, à la banque. Ils sont, successivement, des bases sur lesquelles repose l'existence du genre humain et ont réussi à se façonner comme essentiels à la société et à la vie elle-même. “Pourquoi sommes nous ici ?”, “Quel est notre rôle sur cette planète ?” “A quoi cela sert-il de vivre ?” sont certaines des questions existentielles auxquelles les deux systèmes répondent à leur manière. L'un par la foi révélée, l'autre par l'aveuglement. Ils se relaient selon l'aspect économique. La pauvreté est ainsi généralement corrélée à l'entendue du pouvoir religieux d'un pays. Là où le capitalisme passe et s'installe, la religion trépasse. Consciemment ou non, le second puise le premier de son ambition idéologique totalitaire. Officiellement ils ne font pas bon ménage, en réalité c'est beaucoup plus complexe.

  Cependant, qu'il s'agisse de l'un ou de l’autre, ils permettent à leurs fidèles de vivre sans qu'ils ne tergiversent sur ces questions métaphysiques. Ils les en soulagent, leur facilitent la vie. Ils dressent aussi un code de bonne conduite et ordonnent les manières. Ce sont, au fond, des ersatz de guide vitaux qui permettent, in fine, d'échapper au jugement, que l'on perçoit terrible, de notre condition humaine. Rien de cela n'est dit clairement bien entendu. Tout est en eux ; explications et interprétations du Tout, et n'autorisent par ce biais le réexamen. Contredire c'est s'écarter de la raison, du juste, de la norme. C'en est ainsi depuis des siècles et des siècles, et il est hors de propos de juger, ici, de leurs bons sens historique. La nouvelle donne environnementale, n'offre pas le temps d'un redéploiement de ces débats stériles sur les bienfaits, ou non, de la religion et du capitalisme, ni sur leurs implications positives ou négatives respectives. Ces discussions, bien qu'essentielles et intéressantes, favorisent, malgré elles, la fuite du principal paramètre moderne qui doit, au-delà de tout, nous obséder : l'action face à l'urgence climatique. La religion et le capitalisme doivent donc s'interroger, et être interrogés, en ces termes et sur l'autel de cette principale condition : comment peuvent-ils s'exprimer et exister confrontées à l'effondrement envisagé de l'humanité et du vivant ? Quelles réponses peuvent-ils apporter à cette considération menaçante pour leur propre survie et celle de leur fidèle ? L'enjeu n'est pas l'affaire d'un procès d'intention. Pas d'exclusions, pas de confrontations mais une nécessaire introspection.

  Aussi, l'analogie entre la religion et le capitalisme n'est pas un fait inéluctablement établi, elle ne répond à aucune loi mathématique ou scientifique. Elle n'est qu'une vérité construite par l'homme, un artefact. Elle est donc un motif d'espoir. Elle nous permet de constater que face aux abyssales problématiques qui composent immémorialement la vie humaine si l'homme moderne a réussi à déloger la religion comme trame explicative à son existence pour la remplacer par le capitalisme, pourquoi ne pourrait-il pas faire de même avec lui ? Et n'en déplaise aux religieux, ce n'est pas le retour de l'église au milieu du village qui est espéré. Il est vital et urgent aujourd'hui que l'homme parvienne à substituer ces anciens modèles par un nouvel ordre majeur existentiel, un ordre qui lui permettra de s'épanouir consciemment sans nuire à son environnement intégral et donc à sa propre survie. Peut-être puisera-t-il une partie de son inspiration dans un temps précédent les ères religieuses et industrielles. Le besoin de changements est d'autant plus pressant que le néo-capitalisme, dépassant progressivement et continuellement l’aspiration religieuse, fait une démonstration toujours plus nocive de ses capacités d'attraction partout dans le monde.

  La croissance économique, le taux de chômage, le montant des investissements financiers, le niveau des créations d'entreprises sont certains des indicateurs, parmi beaucoup d'autres, habituellement scrutés pour penser un pays dans le concert mondial. Ils sont quelques-uns des éléments, a priori, fondamentaux au développement dudit pays, et notamment de son développement social, selon les critères justement énoncés. Ils sont devenus comparables, en quelque sorte, ces indices, aux organes vitaux d'un être. Indicateurs de bonne santé d'un pays et de sa population. La primauté est donnée à l'économie, c'est incontestable, c'est par elle que tout se fait, et qui plus est pour un État en voix de développement. Il n'en fut pas toujours ainsi.

La puissance des armes a été pendant très longtemps la principale représentation de la puissance des Hommes et de leurs empires. Les idées aussi. Influences intellectuelles et artistiques étaient prédominantes. Le commerce, enfin, jouait évidemment un rôle majeur. C'était le temps des découvertes, de l'apprentissage. Ce temps, équilibré, s'est éteint avec la première révolution industrielle. L'homme a ensuite dominé le Tout. Il a fait régner en maître absolu son invention non-naturelle : l'économie. A ses débuts dictatoriaux, l'économie convenait que les États puissent miser sur de grands programmes publics d'investissements sans satisfaire immédiatement aux exigences financières et règles budgétaires fixées par les institutions bancaires et financières. Pensons, par exemple, aux pays européens au commencement de la Révolution industrielle. La situation alors des travailleurs n'était certes pas idéale, loin s'en faut, mais l'évolution des niveaux de vie même minime en comparaison avec la période post-industrielle permettait de contenter, à ses débuts, les attentes et courroux des citoyens. Les investissements monétaires, et les efforts réclamés aux citoyens répondaient a un pacte bien défini : forces de travail contre amélioration générales des conditions de vie. C'était un jeu de séduction dénoncé déjà à raison par certains. Mais si le pacte était loin d'être parfait, il avait tout de même le mérite d'exister. Ce n'est plus du vrai désormais. Il n'y plus de pacte mais une volonté d'hégémonie.

  Là ou le modèle capitaliste est encore souhaité, souvent dans les régions les moins développées, il se retrouve dorénavant en position de force. Il peut alors exiger, sans contre-partie, comme un effronté vexé par les critiques qui le concerne par ailleurs, de ses courtisans des preuves de leur amour avant même qu'ils aient eu la moindre idée de leur engagement. Les rôles sont ainsi inversés dans les pays les plus fragiles économiquement et institutionnellement. Un schéma malsain et ancestral que l'on retrouve aussi historiquement dans la foi. Croyances distinctes mais évolution semblable des deux gourous. Il fut un temps ou les envoyés messianiques étaient physiquement présents, leurs paroles directement adressées aux croyants ou aux païens. Puis une fois leur disparation actée, les thèses de la dévotion implantées, il fallut se contenter d"y croire, ce n'était plus à la religion et son/ses principal/aux représentant/s de vous convaincre, c'était à vous de montrer que vous en étiez convaincus. Sinon vous risquiez d'être ostracisés, dans le meilleur des cas, de la société. L'effort initial, même déséquilibré dans son rapport, mais qui répondait quand même au principe basiques d'un contrat entre deux parties, a disparu. L'effet pernicieux est entré en action, les pays qui souhaitent se développer en se basant sur le modèle préexistant capitaliste doivent eux aussi répondre, en amont, et non plus en parallèle, aux exigences dudit modèle. La charge de la séduction est altérée. Il est dorénavant chimérique de soutenir financièrement un programme d'investissement public majeur sans respecter des règles budgétaires strictes au préalable. L'intérêt a changé en même temps que les époques. Ne prenons même pas la peine d'évoquer un éventuel aspect privatif de ces investissements, puisqu'ils répondent d'abord à l'intérêt d'une personne ou d'un groupe. On leur reconnaîtra une marque d'honnêteté.

  Le capitalisme est cynique. Une fois ce constat tiré, se pose à nous la question de sa critique. Quelle est son ampleur ? Celle-ci existe, depuis son avènement, et débouche parfois sur des revendications importantes poussées par des mouvements contestataires, comme a pu l'être, et l'est encore, de façon ambivalente, le communisme. Mais aussi plus simplement par l'écologie politique ou d'autres mouvements intellectuels centrés sur les questions environnementales ou climatiques. Plus généralement son déploiement basé sur une idée expansionniste et de progrès infini ne convainc plus l'ensemble des parties visées. Les populations, suffisamment éduquées et informées, doutent toujours plus, quoique encore minoritairement, de l'honnêteté sémantique du capitalisme. Les pauvres, domiciliés riches, principalement. Son équation d'application est dorénavant largement remise en cause, les promesses passées, notamment, ne répondent plus aux attentes contemporaines, et plus particulièrement celles en lien avec la préservation du naturel et de l'environnement. Naïf, abîmé et fatigué, l'homme d'avant ne s'est pas rendu compte que l'expansion économique promise par le modèle dominant ne pouvait être éternel puisque les ressources sur lesquelles celui-ci se basait ne l'étaient pas. Post-logique. Malheureusement, comparé à l'urgence climatique, ces « autres voies » n'arrivent pas à charrier un public assez large, à chambouler l'équation. Trop sectaires, pas assez attractives, trop brutales, peut-être, incomprises, les raisons sont probablement variées et difficilement analysables. D'autres réprobations se sont faites aussi jour à l'intérieur même du système. Les partis politiques d'extrême droite ou d'extrême gauche, les syndicats des travailleurs également, portent des revendications qui visent à changer la substance capitalistique, or, sciemment ou non, ces revendications restent globalement inscrites dans le champ déjà défini : gagner plus, travailler moins, sauvegarde de l'emploi sont autant d'idées générales réconfortantes pour le modèle actuel. Car la question n'est pas, par exemple, de savoir si l'on doit travailler 39, 35 ou 32 heures mais de réviser totalement notre rapport au travail et ce pour le considérer sous les auspices de nôtre problématique, la seule qui vaille. Comment peut-il, lui aussi, s'inscrire dans le cadre du changement climatique et d'un possible effondrement civilisationnel ? Le travail doit sortir du simple rapport humain/financier à celui, beaucoup plus complexe, de humain/tout-vivant. Ne plus se poser uniquement en terme de croissance économique, de taux d'emploi ou de pouvoir d'achat. Ces prismes idéologiques sont dépassées, nous le savons. Supposons, pour vous en persuader, que nous atteignons le plein-emploi mondial, à quoi cela servirait-il si nous engageons, dans le même temps, notre survie ? Si nous supposions la solution jusqu'au-boutiste le problème se poserait simplement ainsi : mieux vaut-il vivre monétisé mais agonisant, ou impécunieux mais vivant ? Il faut, au regard de l'urgence climatique mondiale, poser les choses si sobrement, si cliniquement et si dramatiquement.

  Toutefois le système fait de la résistance, confessons-le. Les citoyens, croient encore dans leur grande majorité, même si celle-ci tend à se réduire, à la théorie simpliste « travail contre argent ». Il la défende souvent et ressemble à s'y méprendre alors à une foule hypnotisée par le discours enchanteur d'un tyran. Modèle unique, croyance unique. C'est, pour eux, la seule approche possible à une supposée vie meilleure, ou du moins c'est ce qu'on leur laisse croire. Tout est mis en place pour répondre à ce souhait populaire porté, et insufflé à ses débuts par la classe dirigeante politique et économique. Car au commencement personne ne pouvait croire à un projet dont il n'avait pas la preuve de l'utilité. Il a donc dû être imposé sur la base de promesses et devenir par ce biais indispensable. Promesses qu'il a tenues. Le capitalisme, et c'est là sa principale force, a prouvé ses bienfaits là ou il a été diffusé d'abord, en occident : les situations sociales et économiques se sont irréfutablement améliorées comme nous l'avons déjà souligné. C'est un fait, c'est ainsi. Ce n'est pas sur ce terrain là que nous pouvons l'attaquer. En tout cas en apparence. Car l'amélioration graphiques des seuls faits économiques, ou même sociaux, suffisent-ils, au fond, à contenter les besoins d'une population ? De prime abord oui ; si vous pouvez répondre à votre désir légitime, et à celui de vos proches, d'accès au logement, à la nourriture, aux ressources matérielles essentielles type vêtements. Et qu'en est-il lorsque après quelques efforts quotidiens vous pouvez manger mexicain, japonais, chinois, chilien, indien, camerounais tout en restant raisonnablement près de chez vous, pourquoi vous plaindriez-vous ? Vous êtes biens, vous êtes heureux, assis au fond de votre canapé. Toutes nos envies paraissent ainsi satisfaites. Partout, tout le temps, nous avons accès à tout. Plus de barrières naturelles. L'homme a dompté la nature et il est devenu capricieux. Remarquez ces reportages cocasses diffusés dans les médias dans lesquels des personnes se plaignent ouvertement de l'augmentation du prix de certaines denrées. Coupés de la réalité, ils ne comprennent même pas les bases de l'organisation qui leur permet pourtant de combler toutes leurs appétences. Car, il est en ainsi quand on veut manger du saumon et que l'on habite à 3000 kilomètres des côtes : ça coûte (un peu) cher. Idem pour l'ananas quand on vit à proximité de Lens. Intérêt pour le prix pas pour son illogisme. Aussi, pour revenir à un exemple plus concernant, les personnes âgées vivent aujourd'hui en meilleure santé et plus longtemps, comment serait-il possible de nier le rôle bienfaiteur et majeur joué ici par le capitalisme qui par son application économique a permis les avancées scientifiques et technologiques profitables à notre santé et à celle de nos aïeux ? Il serait malhonnête de nier de telles évidences. Mais encore une fois ne nous laissons pas tenter par de si simples raisonnements.

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