Disproportionnalité réactionnelle

Les situations de crises charrient toujours leurs lots de réalités implacables. Parmi celles-ci, se retrouve très souvent, il me semble, celle du discours dominant et exclusif. Si l'on se réfère au Covid-19 : les morts, les décomptes, les situations des uns et des autres, la misère sociale engendrée ou encore la douleur des familles ne laissent que peu de place à la critique de la doxa principale.

Les situations de crises charrient toujours leurs lots de réalités implacables. Parmi celles-ci, se retrouve très souvent, il me semble, celle du discours dominant et exclusif. Si l'on se réfère au Covid-19 : les morts, les décomptes, les situations des uns et des autres, la misère sociale engendrée ou encore la douleur des familles et des proches ne laissent que peu de place à la critique de la doxa principale. Les faits sont tels qu'ils semblent s'imposer à tous. Ainsi, il est nécessaire rester chez soi, d'agir en responsabilité pour ses sorties, ne pas voyager sans raisons, ou ne pas voir trop d'amis et proches dans un même lieu.

Il n'est pas question ici, bien sûr, de nier les évidences. Ce virus, inconnu, a surchargé de nombreux hôpitaux et a obligé les services à se réinventer en un temps record. Il a aussi tué des milliers de personnes, près de 30 000 en France, et nous ne savons pas précisément combien d'entre nous seraient décédés si aucunes mesures liées au confinement de la population n'avaient été mises en place. Il pousse aussi de nombreux citoyens dans une plus grande précarité. La crise est d'ailleurs à cet égard révélatrice des inégalités économiques et sociales. Elle les accentuent même. Cette réalité bien sombre a entraîné logiquement un choc émotionnel au sein de nos sociétés. Nous avons accepté dès lors des mesures que nous n'aurions jamais osé penser dans d'autres circonstances. L'économie, fondement de tout et du tout pour nos sociétés capitalistes libérales, de l'argent et de nos salaires, s'est presque entièrement figée. Les sorties hors du domicile étaient limitées à leur portion la plus congrue et la libre-circulation des biens et des personnes proscrite. Exception faite aux métiers et biens essentiels à la Nation. Très bien. Nous devons/pouvons nous en féliciter sous certains aspects. Nous avons su agir pour épargner un maximum de vies, sans distinction d'âge. Les hommes si individualistes, tels qu'on a pour habitude de se les représenter, ont trouvé la capacité d'agir pour un dessein collectif. D'un seul coup, ce qui relevait alors de l'inimaginable est devenu réel. Quelle victoire !

Cependant, le ton univoque de nos médias, politiques et spécialistes médicaux ne peut nous suffire. Il doit nous alerter. Non pas pour critiquer sans raisons et par plaisir intellectuel de l'opposition, mais par l'éloignement coupable qu'il induit à l'égard de la complexité fondamentale du réel. Sinon faudrait-il croire, benoîtement, à une crise indépendante de tout fait, dont les hommes ne seraient que victimes – et donc à plaindre - et qui n'aurait révélée que bienveillance et solidarité envers les plus fragiles, ou encore des applaudissements balconiens destinés à des soignants oubliés depuis tant d'années ? Foutaises simplistes qui ne sauraient satisfaire que des esprits manichéens !

Ne voyez-vous pas, derrière les affiches publicitaires et les reportages mielleux se terrer la marque de l'illégitimité ? Car dites-moi, ceux qui ne sortent pas de chez eux pour protéger leurs aînés sont-ils ceux aussi qui se rueront sur des sites de voyages pour profiter de vacances dès que possible à l'autre bout du monde ? Ou alors peut-être est-ce ceux qui portent des masques en tout temps et toutes circonstances, même seuls lorsqu'ils marchent tête baissée dans la rue les yeux fixés sur leur portable, et qui les jettent ensuite sur le parterre de la Terre ? Je me protège mais me moque du bien commun, ce sont eux ? Voilà une philosophie insupportable ! Ou sont-ils encore des femmes et des hommes politiques promptes à prendre des mesures inédites – à coût de milliers de milliards – mais qui ne daignent même pas respecter des engagements climatiques non-contraignants qui nous permettaient à peine d'envisager un monde vivable à l'horizon d'un demi-siècle ?

Comment peut-on regarder ce spectacle hypocrite se jouer depuis 3 mois sans enrager ? Car que vous ne le croyez ou non, que cela vous plaise ou non, les conséquences du dérèglement climatique, et notre non-action totale en la matière, seront bien plus monstrueuses que des centaines de milliers de morts et millions de chômeurs causés par un virus dont l'une des causes intimes n'est autre que la cannibalisation par l'homme des espaces sauvages.

Ainsi nous pourrions accepter sans rechigner les mesures de confinement et autres restrictions de libertés si les décideurs et leurs exécutants, les citoyens, étaient légitimes à les exiger et les effectuer. Or ce n'est pas le cas.

Nos sociétés ont semblé, certes, agir avec éthique dans la crise actuelle. Il est rassurant de voir que des vies humaines comptent encore plus que des économies. Pour autant ce bon point, presque inespéré, ne peut épargner, à lui seul, nos espaces publics de certains débats. Nous devrions nous demander ainsi de façon exigeante : pour quelle raison n'agissons-nous pas avec la même hâte pour d'autres problématiques ? Pourquoi le Coronavirus et pas l'effondrement climatique ? Si c'est la vision immédiate des morts qui nous manquent, jugeons alors que nous ne sommes en rien "développés" comme nous aimons tant le croire par nos flatteries médiatiques, scientifiques et politiques habituelles. Car aucune civilisation arriérée – selon le prisme occidental – n'a jamais évolué dans son environnement de manière à menacer la vie d'une majorité de ses vivants. Ceci doit nous interroger. Qu'est-ce que le progrès ? Qu'est-ce que la bienveillance et la solidarité ? Qui sont les personnes qui font preuve de responsabilité ? N'est-ce pas ceux d'entre nous qui, quotidiennement, à travers leurs modes de vie et leurs actions, agissent pour la préservation de l'environnement ? J'espère que la crise présente nous amènera à considérer ces problématiques. Et ce dans le but d'agir contre la menace omnipotente des temps modernes : le dérèglement climatique. Un plan pour l'hôpital ne suffira pas, c'est un plan pour la planète qu'il nous faut ! 

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