Écouter la Rue d’Athènes

Le 7 mai, Athènes. Mon séjour de 6 jours dans la capitale hellénique s’achève. Je n’avais qu’un souhait : me promener avec mon appareil photo dans la rue pour capter les stigmates de ce que beaucoup appellent par doux euphémisme « la crise grecque », mais que je qualifierais plutôt de « période de chaos provoquée par la Troïka et par le capitalisme mondialisé et financiarisé ».

Dans la quartier très politisé d’Exarchia, le 3 mai 2016. Crédit Photo : Nicolas Richen. Dans la quartier très politisé d’Exarchia, le 3 mai 2016. Crédit Photo : Nicolas Richen.

Je me suis laissé imprégner par l’atmosphère sociale et politique en sillonnant les quartiers du centre-ville pour comprendre un peu mieux l’histoire récente du pays depuis 2009 et le règne des politiques d’austérité.

La Rue parle, exprime la colère, la vie, la souffrance, le courage, l’insoumission, la honte, l’indignation, l’espoir, l’utopie et parfois la haine.

Les graffitis, les affiches politiques, les banderoles, les dessins, les messages et les slogans politiques témoignent du vécu, de la réalité sociale et de l’état d’esprit de ces Grecs-ques durement touchés-ées par l’austérité. La Rue parle, exprime la colère, la vie,la souffrance, le courage, l’insoumission, la honte, l’indignation, l’espoir, l’utopie et parfois la haine vis-à-vis des institutions européennes, des banques, de la police et des élites économiques et politiques.

J’ai principalement déambulé autour de la place Syndagma, qui se trouve à côté du Vouli (le Parlement) et dans le quartier historiquement anarchiste d’Exarchia. Ce qui m’a d’abord frappé les premiers jours, c’est ce calme assourdissant. « Suis-je réellement dans le centre-ville de la capitale grecque ? » Je me suis plusieurs fois posé la question. Les vacances de Pâques expliquaient en partie cette atmosphère étrange, car une partie des commerces étaient fermés. Il était déconcertant de mesurer à quel point j’étais dans un autre monde dès que je m’éloignais un peu des sites et des quartiers touristiques comme le Parlement, l’Acropole ou Plaka. Du bruit, du monde, de l’animation, et plus rien quelques dizaines de mètres plus loin.

Athènes a clairement deux visages : il y a le microclimat social des rues très prisées par les touristes, où il est plutôt difficile de percevoir la réalité sociale d’une majorité de Grecs-ques. Et il y a le reste du centre-ville et la banlieue, où on peut observer beaucoup de bâtiments désaffectés, des ruines et des squats. Quant à la propreté, elle est bien relative en comparaison avec les quartiers d’affaires et les lieux touristiques. Sur certains axes importants, certaines avenues, il n’y avait pas âme qui vive. Pendant plusieurs minutes, je ne croisais pas le moindre passant. Parfois, sur des centaines de mètres, impossible de trouver le moindre commerce ouvert. Même pas un café. Je suis passé devant un bon nombre d’anciens magasins pour qui les mesures d’austérité ont été fatales. Sur beaucoup de devantures, on peut observer des graffitis représentants des commerçants, comme pour imaginer à quoi ressemblaient les lieux. Difficile d’imaginer qu’il y a à peine quelques années, ce genre d’avenue grouillait de monde…

La stratégie du choc à l’œuvre

À plus d’une occasion, j’ai ressenti une atmosphère étrange, parfois pesante. Et dans certaines parties du centre-ville, je ne me sentais pas toujours en sécurité quand je marchais seul, autant le jour que la nuit et parfois plutôt le jour que la nuit, car certains quartiers comme Exarchia sont plus vivants le soir et une bonne partie de la nuit.

Exarchia, un quartier jeune, dynamique et autogéré, où on observe des nombreux exemples de solidarité et d’humanité. On y trouve notamment des bâtiments occupés par des militants, des réfugiés et des migrants. Crédit Photo : Nicolas Richen. Exarchia, un quartier jeune, dynamique et autogéré, où on observe des nombreux exemples de solidarité et d’humanité. On y trouve notamment des bâtiments occupés par des militants, des réfugiés et des migrants. Crédit Photo : Nicolas Richen.

Une amie grecque, dont la famille vit dans la banlieue d’Athènes, où la misère et la précarité côtoient l’insécurité, m’a confié qu’une majorité de la population se trouve toujours dans « un état de choc. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive depuis 2009. Beaucoup de gens ne cherchent même plus à s’informer pour comprendre, tellement ils sont à bout et en colère après plus de 7 ans d’austérité ». Il est indéniable que la stratégie du chocdécrite par Naomi Klein, cet outildu capitalisme sauvage et du capitalisme du désastre, produit ses effets sur le peuple grec. Quand je vois les visages marqués et usés des Grecs-ques, j’ai le sentiment que beaucoup sont partagés entre la mobilisation, l’action, la résignation et la peur.

À l’heure où certains représentants du FMI prévoient de plus en plus sérieusement une faillite de la Grèce durant l’été, comme l’a révélé Wikileaks, il est bien difficile de se prononcer sur l’avenir du pays et du mouvement social, même à court terme. « Ça ne peut plus continuer comme ça » revient beaucoup dans les discussions. Quant à Troïka, elle continue à étrangler le peuple grec en ordonnant au gouvernement hellénique l’application rapide « de réformes » encore plus profondes et extrêmes.

Manifestation devant le Parlement, le 6 mai 2016. Crédit Photo : Nicolas Richen. Manifestation devant le Parlement, le 6 mai 2016. Crédit Photo : Nicolas Richen.

Une colère grandissante

Une énième grève générale a débuté vendredi 6 mai pour protester contre le vote de nouvelles mesures drastiques et dramatiques au Parlement grec qui n’est plus qu’un exécutant des directives de la Troïka , comme la diminution des (maigres) retraites et une nouvelle augmentation de la TVA, y compris pour les produits de première nécessité. Preuve de la tension et de la colère qui montent dans le pays, la finale de la Coupe de Grèce entre l’AEK Athènes et l’Olympiakos le Pirée, prévue samedi 7 mai, a été reportée, puisque la police est entièrement mobilisée pour les mouvements sociaux. La présence policière est particulièrement importante autour du Parlement. Le poète et réalisateur franco-grec, Yannis Youlountas, soulignait ce dimanche dans un poignant témoignage que « la révolte ne gronde pas seulement dans les milieux révolutionnaires, anarchistes et antiautoritaires, très implantés en Grèce, [mais aussi, ndlr] dans les partis de gauche comme Unité Populaire ou Antarsya, dans les rangs serrés du KKE et de son syndicat controversé le PAME, toujours à part dans les manifs. Même les villageois non politisés expriment un ras-le-bol sans précédent et, parfois, une volonté affichée d’en découdre : ça va mal finir. S’ils continuent, ils ne nous laisseront pas le choix : la potence. Oui, la potence ! Devant le parlement, place Syntagma, il faut mettre une potence et des jurys populaires pour en finir avec cette classe politique en putréfaction, au service des tyrans.»

Le peuple grec ne veut plus vivre comme les esclaves d’un système fou, inhumain et en totale perdition. Il a soif de dignité, de démocratie, de liberté et de justice. De passage en Grèce ces derniers jours pour son film-documentaire Je lutte donc je suis1 et pour aider les réfugiés et les migrants, Yannis Youlountas a conclu son billet de blog ainsi: « Ici, au sud de Patras, les visages sont sombres et tendus, dans le crépuscule rouge-sang. En Grèce, plus qu’ailleurs, tout peut arriver. Surtout en ce moment. Le pire comme le meilleur. »

  1. Il est possible de visionner ce film gratuitement ici (tout comme le précédent, Ne vivons plus comme des esclaves) et de proposer des diffusions publiques près de chez vous, sans l’autorisation de l’auteur. Pour obtenir une copie du film, il suffit de le demander à cette adresse courriel : maudetyannis@youlountas.net 

Pour consulter mon blog, c'est ici.

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