Trois volontaires face à l’afflux de 250 réfugiés à Doliana (Grèce)

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Des tentes ont été installées devant le centre d’accueil de Doliana (Grèce), qui ne peut plus accueillir davantage de migrants et de réfugiés. (Crédit Photo: Nicolas Richen).

Doliana, 21 mars 2016. « Nicolas, j’ai une mauvaise nouvelle : nous ne pourrons pas aller voir Ioannina-Panionios ce soir. Par contre, on aurait besoin d’un francophone en urgence pour accueillir les migrants à Doliana. Dans une heure et demie, tu es libre ? » me lance Tomas, le président de mon organisation, également supporter du club de Panionios. Sans hésiter, je lui réponds « bien sûr, je veux venir aider ». Je n’ai même pas eu le temps d’être déçu de faire une croix sur le match de foot, que l’excitation me gagne déjà. Je voulais être dans le concret, dans l’action et aider directement sur le terrain les migrants et les réfugiés. L’actualité a bousculé les plans et les priorités de Youth Center of Epirus depuis trois semaines. Des centaines de réfugiés et de migrants — on devrait même rapidement atteindre plusieurs milliers de personnes — arrivent dans la région de l’Épire, au nord-ouest de la Grèce.

Improvisation, impuissance, urgence et pagaille. Après 30 minutes de route, j’arrive au centre d’accueil. Sur place, La Croix Rouge grecque, l’armée et la police sont présentes. Un militaire vérifie mon identité et je rentre dans le bâtiment et dans le vif du sujet. À l’entrée, je croise les regards marqués et fatigués de dizaines d’enfants, parfois très jeunes, et d’adolescents. Certains courent et jouent au ballon, comme n’importe quel enfant le ferait dans une cours d’école.

Il faut vite déterminer les urgences les plus… urgentes. Dans le local où se trouvent de manière désordonnée les dons de chaussures et de vêtements, Tomas me présente très rapidement une volontaire grecque ainsi qu’un Afghan et un Syrien. Ces deux derniers sont des réfugiés qui complètent la maigre équipe de volontaires pour (tenter de) comprendre les besoins de chaque famille. Je me rends très vite compte que pour eux, parler anglais, Afghan et arabe ne sera pas suffisant au vu de la variété des populations que nous devons aider. Chacun à son dialecte, son accent. Difficile de comprendre et de se faire comprendre. Sans compter qu’ils ont parfois du mal à se faire comprendre par les autres volontaires. « Thirteen for boy », s’exclame le Syrien. Moment de flottement… « Thirty ? », demande Tomas. « Yes, thirty », répond son interlocuteur. « Nicolas, tu peux trier les chaussures par taille ? » me propose Tomas. Devant moi, une vitre derrière laquelle enfants et parents patientent (et parfois s’impatientent) en se bousculant et en criant. À l’intérieur du local, nous ne sommes pas plus ordonnés : difficile d’être efficace quand on est autant dans un si petit espace. Je tente de mettre un peu d’ordre dans ce bazar.

« Qu’est-ce tu veux dire à un enfant ? Impossible de lui dire non »

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(Crédit Photo: Nicolas Richen).

3, c’est finalement le nombre de volontaires présents à Doliana en ce milieu d’après-midi. 3 pour aider les 250 réfugiés et migrants arrivés quelques heures plutôt. C’est l’improvisation, l’impuissance, l’urgence et parfois la pagaille qui règnent.  Esseulées, les élus locaux, les associations et la société civile sont déjà débordées; il est impossible pour eux de pouvoir faire face à tous les besoins de première nécessité. Ce petit village de Doliana compte environ 200 habitants. L'ancien pensionnaire de la municipalité s’est transformé en centre d'accueil en seulement quelques heures. Les villageois et les bénévoles n'ont pas pu véritablement se préparer à un tel afflux de réfugiés. 

On me demande de préparer les vêtements et d’essayer de les ranger par taille. Dans les sacs, il y a de tout : des maillots de bain aux sous-vêtements, en passant par les pantalons et les vestes. J’essaye en priorité de trouver des vêtements chauds pour les nourrissons et les enfants. Pour les adultes, il faudra encore atteindre un jour de plus pour la distribution. Les premières familles entrent dans le local. Pas plus de 10 personnes à la fois. Chacun doit montrer sa carte avec son numéro. On se croirait presque dans une prison. Mais nous sommes contraints de procéder ainsi pour savoir qui est déjà venu se servir. L’essayage est rapide, voire inexistant. Nous essayons de trouver des tailles qui correspondent à peu près à chaque personne. Nous utilisons surtout le langage des signes pour essayer de se comprendre. Nous ne laissons que quelques minutes à chaque groupe pour choisir. Il faut parfois hausser le ton ou repousser certains pour leur signifier que des dizaines de personnes attendent après eux…

Pendant quelques instants, je prends le temps de m’arrêter et de regarder les visages qui passent devant moi. La douleur et la détresse de ces gens sont palpables et se passent de mots. L’émotion me gagne. Je propose un survêtement aux couleurs de la Grèce à un garçon qui me regarde avec un grand sourire, tout fier de sa trouvaille. Je lui renvoie son sourire. Un autre se présente à l’entrée, mais n’a pas sa carte. Tomas lui fait signe de rentrer. « Qu’est-ce tu veux dire à un enfant ? Impossible de lui dire non. » Certaines mères nous supplient de leur donner plus de vêtements, d’autres ne trouvent pas ce dont elles ont besoin pour leurs enfants…

« Je voulais découvrir la Grèce, mais je n’aurais jamais imaginé que je viendrais ici en tant que réfugié »

Nous sommes débordés, en bonne partie impuissants mais déterminées à accueillir le mieux possible ces personnes qui viennent, entre autres, de Syrie et d’Afghanistan. J’apprends que ces dernières étaient au Pirée (le principal port d’Athènes) et ont été escortées par l’armée jusque dans ce village. Elles n’ont pas eu le choix de suivre les consignes des autorités grecques. On me signale aussi que ce vieux bâtiment public n’avait plus servi depuis des années. Il n’y a pas de chauffage, alors que les températures la nuit frôlent encore les 0 degrés à l’extérieur, sans compter la pluie qui perdure dans la région depuis plusieurs semaines. Chaque personne a droit à son sac de nourriture, tout juste suffisant pour tenir une journée. Bref, les conditions d’accueil sont loin d’être optimales pour ces premiers jours, mais on fait avec les moyens du bord. Vers 19 heures 30, nous fermons le local.

En sortant, à l’entrée du centre, je suis témoin de scènes surréalistes. Un responsable politique de la région perd ses nerfs. Tomas m’explique que cet homme est en colère car il estime que le village ne peut pas accueillir davantage de réfugiés et de migrants. En effet, 200 autres personnes sont attendues dans la soirée. Et il n’est pas le seul à perdre son sang-froid : des discussions très animées se poursuivent avec des citoyens et des responsables locaux.

En Grèce pour y rester ? J’en profite pour échanger en anglais avec un réfugié venant d’Afghanistan, où les risques d’enlèvement sont quotidiens et où la situation humanitaire se détériore. « Je voulais découvrir la Grèce, mais je n’aurais jamais imaginé que je viendrais ici en tant que réfugié. Dans mon pays, nous sommes en sécurité, mais seulement à 1 kilomètre à la ronde du palais présidentiel ! » Son but est de rejoindre la Grande-Bretagne pour y étudier. Plus à l’est, un de ses cousins est bloqué à la frontière gréco-macédonienne, à Idomeni, où les conditions de vie sont encore plus difficiles. Pour cet Afghan et pour une majorité de réfugiés et de migrants, l’éventualité de rester en Grèce pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, voire plusieurs années se précise de plus en plus.

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Ces riverains grecs doivent faire preuve de compassion et de patience en attendant autour d'un feu la réouverture de la route pour Doliana. Mais l'émotion l'emporte parfois sur la raison... (Crédit Photo: Nicolas Richen).

Nous apprenons quelques heures plus tard que la police et l’armée ont barré la route pour empêcher les bus de venir à Doliana. Quelques dizaines d’habitants des environs sont bloqués: ils décident de faire un feu sur la route pour se réchauffer. Plusieurs dormiront sur place dans leur véhicule. Aux alentours de deux heures du matin, nous parvenons enfin à trouver une solution pour rentrer à Ioannina. Nous croisons 3 bus arrêtés au bord de la route, ceux des migrants et des réfugiés. Ils seront finalement rapatriés à Ioannina quelques heures plus tard.

Alors que la Grèce est enlisée dans une profonde crise à la fois politique, économique, sociale, et humanitaire, la question migratoire complexifie encore davantage la situation du pays. Entre 30 000 et 40 000 migrants et réfugiés sont actuellement coincés en Grèce. Le stade des 70 000 personnes devrait être atteint dans les prochaines semaines, selon l’ONU.

Alors que l’UE se défausse, trouve de fausses solutions au problème et renie  sa mission fondatrice d’hospitalité à l’égard des personnes persécutées — l’accord conclu entre les Vingt-Huit et Ankara, qui revient à déléguer la politique d’asile de l’Union européenne à la Turquie, confirme cet état de fait — l’humanité, la fraternité et la solidarité de la société civile grecque, laissée à elle-même, vont à nouveau être sollicitées dans les semaines et les mois à venir pour accueillir ces populations. L’arrivée du printemps et l’accord entre l’UE et la Turquie seront autant de nouvelles raisons pour tenter le tout pour le tout afin de rejoindre la Macédoine et espérer poursuivre la route des Balkans.

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