Domination(s), minorités et révolte

« La lutte de classes est une lutte de genres » Edouard Louis

On constate une méconnaissance des logiques de reproduction de classes quand on n'intègre pas la question de la domination masculine ; l'un des mécanismes essentiels de l’exclusion du système scolaire par les garçons populaires consiste à définir la culture comme élément féminin, c’est le fait de désigner l’attitude scolaire (le fait d’être bon scolairement, d’être assidu, de faire ses devoirs) comme étant, c’est très répandu en sociologie, du côté de la maison, de l’intérieur, donc des femmes, de l’efféminement…. Les  garçons vont quant à eux souvent promouvoir une éthique du sport, du dehors, de l’affirmation masculine qui va passer par un refus de la culture scolaire. Or ce même refus produit une élimination systématique de ces garçons des quartiers populaires qui vont ensuite être exclus de la possibilité d’accéder à d’autres types de postes et qui vont se retrouver enfermés dans des destins de classe.

De ce point de vue là, comme l’avancent Didier Eribon ou Paul Willis, la question de la lutte contre la domination masculine ou contre l’homophobie n’est pas différente de la question de la lutte contre les dominations de classes car celles-ci s’avèrent complètement articulées. Ainsi lorsque certains idéologues affirment que la gauche « se préoccupe plus des gays que des ouvriers », il conviendrait de leur répondre que s’ils se battaient contre la domination masculine alors ils combattraient aussi l’élimination systématique des garçons des quartiers populaires du système scolaire. 

Le fait que des membres de groupes dominés (noirs, féministes, gays..) soient amenés à ne pas reconnaître les structures de la domination (l’exemple le plus significatif en date étant la polémique autour des réunions non-mixtes au sein de l’UNEF) illustre ce plurallisme, cette réalité selon laquelle nous vivons tous différemment dans des sociétés différentes.Le rôle de l’Etat est donc  de laisser l’opportunité à quiconque de vivre sa vie comme il le souhaite : il ne faudrait donc pas en venir à hiérarchiser les aspirations ou les manières d’être heureux.

Les mouvements minoritaires ne pouvant cependant pas échapper aux structures de domination, il peut y avoir une transformation de la marginalité en élection ; n’est-ce pas une manière de ratifier l’assignation à la marge ? On en a eu un exemple lors du débat sur le mariage gay, où celui-ci pouvait alors être associé à une certaine « normalisation » de la part de certains individus qui ne se reconnaissaient pas dans l’état bourgeois du mariage. Cependant comme l’énonce Didier Eribon, la norme consiste en l’organisation de ceux qui sont à la marge et ceux qui sont au centre du système : dans le cas présent, les marginaux désignant les homosexuels face aux hétérosexuels, placés autrefois au centre. A l’inverse si vous contaminez le centre par une pratique qui était marginale, vous en venez à transformer le système. On admet alors que parfois changer le centre peut être beaucoup plus révolutionnaire que se marginaliser. Stratégiquement, il est donc plus bénéfique de contester aux dominants tout ce qu’ils se sont accaparés : au nom d’une même et égale appartenance au monde.

La domination fait écho quant à elle non à des individus mais davantage à des structures, des systèmes de domination : les dominants sont donc pris au même titre que les dominés dans ce système. Ainsi, dans la perspective de mettre un terme aux dominants il conviendrait d’abattre les systèmes de la domination plutôt que tendre à individualiser la responsabilité des individus comme c'est le cas notamment avec la justice pénale.

Dans le cadre d’une révolte, les conditions de réalisation de cette-dernière sont un élément important. En effet, la démocratie qui se présente comme un espace de la dissidence et qui organise le droit de manifester est l’un des espaces les plus codifiés de la vie sociale : dès lors que vous êtes en colère contre un phénomène, vous allez recourir à un répertoire d’actions préalablement constituées (la pétition, la manifestation, l’émeute, le lobbying). Croyant vous révolter, vous allez en réalité produire une action déjà prescrite par le système de la contestation : vous ne prenez donc pas le système par surprise mais au contraire le faites fonctionner. L’un des problèmes majeurs de la politique de nos jours réside probablement dans la confusion entre l’action et l’expression politique : manifester n’est pas agir mais s’exprimer. Émerge donc une nécessité de prise par surprise de l’Etat où il s’agirait de devancer le afin que ce soit ce-dernier qui réagisse à nos actions et pas l’inverse : l’individu fait le temps politique, on inverse le rapport à l’état ce qui peut conduire à un foyer d’innovations. C’est le cas de l’Aquarius, de Cedric Herrou ou encore des lanceurs d’alerte.

Au sujet de la violence, il demeure important de noter que celle-ci ne peut être exercée que par les dominants. Il s’agit de la même chose qu’avec le « racisme anti-blancs », à savoir : celui-ci n’existe pas dans la mesure où il n’y a pas de structure, en France, de domination anti-blanche, de violence des dominés. Quand un dominé s’oppose à une violence qu’il subit, l’action de ce-dernier ne doit pas être interprétée comme de la violence. Le terme d’autodéfense semblerait plus approprié car il s’agit au contraire d’une action qui viendrait contrer, du moins diminuer, cette violence : c’est ce que l’on peut notamment observer lorsque des militants antifascistes empêchent un rassemblement d’extrême droite ou bien que des animaux sont relogés. Cette observation pose par ailleurs la question de la légalité des actes commis : pour rappel la personne la plus condamnée de France est à ce jour le préfet de Police de Paris avec plus de 135 condamnations notamment pour maltraitante de migrants, et le Conseil d’État a systématiquement condamné la police pour ses agissements à Calais. La question de la loi apparait donc comme secondaire puisque l’Etat lui même s’en affranchit et que la violence est de son côté. Nous avons donc le droit, si ce n’est le devoir de s’en affranchir de manière directe en étant du côté de la justice et de l’autodéfense sans s’exposer à l’appareil répressif d’Etat.

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