Continuité pédagogique, des questions sans réponses

Professeur des écoles dans une école élémentaire de REP+, où j'enseigne à des CE1. L'article qui suit est une copie d'un mail adressé ce matin à mes collègues et à mon inspectrice. Il vise à partager un désarroi qui rencontrera peut-être celui d'autres enseignants et parents d'élèves. Et, qui sait, celui, inexprimé à ma connaissance, de certain·e·s inspecteur·trice·s et recteur·trice·s.

Ce mail n'a pas pour but de chercher la petite bête mais de partager avec l'équipe de l'école et de circonscription quelques uns des doutes et des interrogations qui me taraudent depuis que nous sommes appelé.e.s à assurer la "continuité pédagogique" (le SNUIPP préférant parler de "continuité scolaire") à distance.

 Il nous est demandé dans les Info n°4, de fournir des documents papier aux familles "qui ne disposent pas de l'équipement ou de la connexion nécessaires". Il est précisé que "ce dispositif ne concerne que les familles qui n'ont pas d'accès à internet", ceci notamment dans le but bien compréhensible au regard des enjeux sanitaires liés au confinement "de [ne pas] faire défiler, voire de regrouper à cette occasion un trop grand nombre de personnes".

 

- Il n'est pas si simple de lister les familles selon ces critères. Je ne sais pas comment vous vous en êtes sorti.e.s à ce niveau. Je n'ai pour ma part pas encore réussi à toutes les contacter (absence de réponse, numéro non attribués, ...)

 

- Le critère de l'accès à internet est-il suffisant ? La question plus large de l'équipement doit-elle nous guider ?

Le ministre de l'éducation, qui semble avoir évoluer dans sa conscience de la fracture numérique depuis sa déclaration du 12 mars (2 min 35 : https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/video-aucun-eleve-ne-doit-rester-au-bord-du-chemin-jean-michel-blanquer-detaille-l-organisation-apres-l-annonce-de-la-fermeture-des-ecoles-a-cause-du-coronavirus_3863641.html Un smartphone est-il un équipement informatique ?) et de la capacité de l'état et des collectivités territoriales à y remédier, en situation de crise notamment, nous appelle maintenant à fournir des doc papier (https://www.qwant.com/?q=blanquer&t=videos&order=date&o=0:bfcbe83fcf5035081d312e4542e68ec6), notamment aux parents n'ayant pas d'imprimante.

Sans même parler d'impression de documents à domicile (combien d'entre vous comptaient là-dessus ?), se pose la question de l'ordinateur et du smartphone : un smartphone (éventuellement à se partager à 2, 4, 6, ...) constitue-t-il un équipement suffisant ?

 

- Comment préparer des contenus polyvalents numériques / papier ?

S'autorise-t-on par exemple des consignes audio ? Des liens vers des textes offrant une piste audio pouvant soutenir le travail des non ou petits lecteurs ?

Ou bien bornons-nous nos propositions de travail à ce qui peut être imprimé ? Ceci afin de ne pas renforcer les inégalités face à la continuité demandée.

 

- En terme de contenus notionnels :

Il est demandé aux collégien.ne.s dont j'ai pu me tenir au courant de la situation de continuité scolaire de fournir un travail important en terme de volume et concernant de nouveaux apprentissages, avec une dominante pour le "Débrouille-toi avec qui peut t'aider à la maison." Cela me fait peur pour l'après.

Je relaie à ce sujet la comparaison avec la Belgique proposé par le SNUIPP : (Un Recteur qui remercie - Un Ministre désespérant - RESTONS CHEZ NOUS ! - Le cap des 1000 guérisons du Coronavirus franch)

Plus nos élèves sont jeunes, moins peut-on me semble-t-il faire semblant de croire qu'ils pourront apprendre comme avec nous sans nous. A ce sujet, la réponse des collègues de CP au questionnement de madame [X (notre inspectrice)]  m'intéresse vivement.

Comment, en tant qu'équipe pédagogique, nous positionnons-nous au sujet des nouveaux apprentissages ? Si cette question a été écarté le vendredi 13 mars, elle me parait devenir chaque jour plus pertinente.

Comment définissons-nous nos objectifs de continuité scolaire ? Pour la période de confinement mais en pensant à la rentrée des classe et à l'année prochaine.

 

En guise de conclusion désemparée :

- Des fiches imprimables qui vont à l'encontre des pédagogies que nous pouvons mener avec nos élèves (importance de l'oral, des questionnements partagés, des réponses co-construites, des interactions entre pairs, des feedbacks), ça va faire du bien à nos élèves et les motiver pendant longtemps ?

- Des fiches d'écriture avec des modèles ne correspondant parfois pas à ceux que nous leur faisons travailler en classe, sans feedback de l'enseignant, ne sont-elles pas inutiles, voire contre-productives ?

- Une collégienne qui doit recopier, à partir de la photo d'une écriture manuscrite difficile à déchiffrer, un cours sur 8 pages de cahier, c'est bon pour elle ? C'est bon pour elle de paniquer à l'idée de reprendre le collège sans l'avoir fait ? "Si je ne le fais pas, monsieur X il va me prendre en grippe et m'humilier devant les autres !"

- Des élèves de CM1 aux parents desquels leur maîtresse envoie un programme de travail journalier sur six heures, amenant les parents de l'une d'ellediplômés, maîtrisant les codes scolaires, à "lâcher l'affaire" et à rassurer leur fille en lui disant que ce n'est pas grave si elle ne fait pas tout, qu'elle a aussi besoin de se détendre, de jouer... C'est bon pour eux ?

- Ce travail à la maison ne va-t-il pas, plus ou moins vite selon ses formes et ses contenus, s'apparenter à un rocher de Sisyphe pour nombre de nos élèves ? Si les parents se sentent l’obligation de le leur faire pousser, cela ne va-t-il pas tendre les rapports à la maison ?

- Nos élèves ne gagneraient-ils pas davantage à jouer ou cuisiner en famille ? Ou au pire à regarder des programmes télévisés éducatifs, format peut-être le plus accessible pour les familles les plus éloignées des codes et de la culture scolaire (https://www.snuipp.fr/actualites/posts/continuite-scolaire-vraiment-pour-tous) ?

Je le sais : les plus en difficultés et les moins autonomes de nos élèves sont souvent ceux à qui leurs  parents offrent le moins d'interactions bénéfiques. Mais ne sont-ce pas justement souvent les mêmes qui auront le plus de mal à se saisir du travail proposé ?

- Nos élèves ne gagneraient-ils pas davantage à lire ou à écouter des textes lus par un.e membre de sa famille ? Comment les y aider ? Peut-on exceptionnellement leur donner accès à des livres intégraux scannés ou retranscrits s'ils ne doivent pas venir à l'école ? S'ils peuvent (doivent ?) s'y à l'école pour "motif familial impérieux", ne pourraient-ils pas repartir avec une pile de livres de la bibliothèque de l'école ?

 

Désorienté et déprimé par le télétravail et vous souhaitant de ne pas l'être, je vous souhaite le meilleur.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.