Viol comme arme de guerre : la communauté internationale se mobilise

Tabou ultime, le viol comme arme de guerre continue de briser la vie de dizaines de milliers de femmes et de leurs enfants. Alors que la Corée du Sud refuse toujours de reconnaître les viols commis par ses soldats lors de la guerre du Vietnam, une récente conférence visait à sensibiliser la communauté internationale sur le sujet.

Une conférence pour briser le silence. Les 26 et 27 mars derniers, une quarantaine de femmes victimes de violences sexuelles commises durant des conflits armés se sont retrouvées au Luxembourg, afin d'attirer l'attention de la communauté internationale sur le phénomène du viol comme arme de guerre. Ces « survivantes », comme les a appelées la grande-duchesse Maria Teresa, à l'initiative de l'évènement, étaient entourées des deux Prix Nobel de la paix 2018, le docteur congolais Denis Mukwege et Nadia Murad, une jeune femme issue de la communauté yézidie, enlevée et violée par les djihadistes de Daesh, devenue depuis sa libération le symbole des femmes victimes de violences sexuelles.

 

« Attaquer la culture de l'impunité »

 

Devant quelque 1 200 participants, dont la haut-commissaire aux droits de l'homme Michèle Bachelet, la grande-duchesse du Luxembourg a constaté que le viol « est devenu une arme de destruction massive de la population civile ». Celle-ci relevait alors l’urgence de combattre « la culture de l’impunité et la convertir en une culture de la dissuasion. Pour mettre fin à l’omerta, notre dénonciation doit devenir collective et mondiale ». « Élevons nos voix pour que la prévention des violences sexuelles devienne une des priorités de l’action de la communauté internationale (…). Nous ne pouvons pas accepter que le viol de guerre soit un des crimes les moins rapportés et les moins punis dans le monde, que les victimes soient rarement identifiées et que les exactions soient passées sous silence parce que les femmes ont peur de parler », a encore déclaré Maria Teresa.

La grande-duchesse a également appelé à « la mise en place d’un mécanisme international de réparations équitable et ouvert à toutes les victimes de violences sexuelles ». Un appel à la constitution d'un fonds global de réparation relayé par le docteur Mukwege, selon qui « toutes les formes de réparation qui permettent aux victimes d’être reconnues et réhabilitées sont nécessaires pour leur permettre de recommencer leur vie ». Si ce fonds voit le jour, il « traduirait en actes palpables notre responsabilité humaine envers les victimes », a insisté le médecin congolais, jugeant, sous les applaudissements nourris de femmes venues du monde entier, que ce droit à la réparation est « un droit humain » comme un autre.

 

Quand la Corée du Sud nie ses responsabilités

Fondamental pour se reconstruire, ce « droit humain » est pourtant loin d'être effectif pour de nombreuses femmes victimes de viols perpétrés pendant des conflits. C'est le cas, aussi éloquent que méconnu, des dizaines de milliers de femmes vietnamiennes violées durant la guerre qui a ravagé leur pays entre 1964 et 1973. Une période pendant laquelle plus de 300 000 soldats sud-coréens ont été déployés au Vietnam en appui de l'armée américaine, dont une partie s'est livrée à des viols de masse. De ces unions forcées sont nés des milliers d'enfants, « si tragiquement ignorés que leur nombre exact n’est, aujourd’hui, pas certifié : preuve de l’indifférence qu’ils inspirent dans leur propre pays, on parle en effet de 5 000 à 30 000 enfants nés de pères sud-coréens, qui sont aujourd’hui devenus adultes. Adultes, mais, comme leurs mères, victimes d’ostracisme, d’exclusion économique et sociale, de marginalisation », écrit dans une tribune l'ancien diplomate Jean Lévy.

Ces enfants, péjorativement surnommés les Lai Dai Han – nés de « sang-mêlé » –, la Corée du Sud refuse toujours de reconnaître leur existence, et sa responsabilité en tant qu'Etat dans leur sort. Niant la souffrance des quelque 8 000 Vietnamiennes encore en vie ayant témoigné des violences qu'elles ont subies, Séoul refuse de présenter ses excuses – quand les autorités sud-coréennes ne s'enfoncent pas dans le négationnisme le plus rance, le ministre de la Défense ayant contre toute évidence déclaré, en 2013, que de « tels massacres (furent) impossibles (et qu'il) n'y a eu aucune exploitation sexuelle de femmes vietnamiennes » par l'armée sud-coréenne. Pour Jean Lévy, « il appartient donc à la Corée du Sud de prendre l’initiative d’assumer pleinement son histoire. Séoul serait avisé d’ouvrir des pourparlers avec Hanoï afin de tenter ensemble d’améliorer la situation matérielle, juridique et ''mémorielle'' des Lai Dai Han vivant au Vietnam ».

 

Séoul a l'opportunité d'écrire l'Histoire

 

« Nous comprenons tous à quel point il est difficile pour un gouvernement d’un État de reconnaître et de traiter les torts historiques qui sont des squelettes dans le placard. Mais l’attitude dans le monde a radicalement changé », a estimé lors d'une précédente conférence consacrée au viol comme arme de guerre l'ancien ministre britannique des Affaires étrangères Jack Straw, par ailleurs ambassadeur de Justice for Lai Dai Han. « Une paix durable ne saurait en effet s’ancrer sur des non-dits, sur l’ignorance ou la complaisance envers les crimes de guerre du passé. Le cas des Lai Dai Han et sa reconnaissance par la Corée du Sud doivent être l’élément déclencheur destiné à sensibiliser la communauté internationale sur le sujet délicat des enfants issus des viols de guerre », conclut pour sa part Jean Lévy. A Séoul de saisir l'opportunité d'écrire l'Histoire.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.