Juan, Vicuna, 1954

Emelina avait pris une large part aux préparatifs de la fête de Gabriela Mistral. Tout Vicuna était mobilisé pour célébrer l’événement.

-Mamalina ! mamalina ! Je viens te réciter ma leçon. Où es-tu mamalina ?

Les trois filles se tenaient dans la ruelle. Il était tôt le matin, avant la chaleur.

-Mamalina, on vient aussi pour répéter.

Elles s’installèrent dans la cuisine. C’était ainsi le dimanche. Les parents pouvaient envoyer leurs enfants faire leurs devoirs dans la grande maison. Les deux plus jeunes cherchaient la page du cahier qu’elles devaient montrer à Emelina. L’aînée aimait discuter.

-Dis, Emelina, c’est vrai que c’est une géante, Gabriela Mistral ?

-Elle est en effet très grande mais ce n’est pas une géante, ou alors une géante e la poésie.

-Moi, j’aime beaucoup la poésie. Quand je serai grande, j’écrirai des poèmes. C’est mieux que de rester ici, à travailler dans les vignes ou à faire la cuisine ou même être institutrice… Pardon, Emelina…

-Tu as raison, c’est mieux. Mais pour cela, il te faut apprendre encore et je pense que tu ne lis pas assez bien. Crois-tu que l’on fasse des poèmes aussi facilement !

-Oui, c’est facile à faire, les poèmes. Moi, j’en fais beaucoup déjà. Tu veux que je te dise comment je les fais ? Mais c’est un secret.

-Je ne le répéterai pas.

-Par exemple, je prends un arbre, n’importe lequel, ou un pied de vigne, quelque chose que je peux bien regarder, ça ne fait rien si ce n’est pas très beau. Je le regarde vraiment bien. Je reste assez longtemps pour voir son ombre qui change de place, j’aime bien les ombres, et pendant que le temps passe, je cherche des images dans ma tête.

-Elles te viennent bien, les  images ?

-Des fois oui, des fois non, mais je ne me plains pas, elles viennent… des fois, des fois, c’est bien toujours un peu pareil.

-Cela n’a pas d’importance, je crois que la même image peut te servir plusieurs fois.

-C’est ce que je me disais.

-Ensuite, comment fais-tu ?

-ça dépend si j’ai apporté pour écrire ou non. Si j’ai de quoi écrire, j’écris les images, sinon, je crois que je les oublie.

-Tu pourrais les retenir ?

-Non, elles partent. C’est pour cela que parfois, c’est la même, c’est parce qu’elle a dû partir et qu’elle revient. Peut-être que si elle revient, c’est qu’elle est bonne ?

-Ne crois pas cela. Tu peux en avoir une excellente que tu oublies pour toujours et une mauvaise qui insiste pour revenir.

L’enfant parut attristée.

-Alors, il faudrait que j’écrive tout, tout le temps ? Pour que rien ne parte.

-Ce serait une solution. Mais il faut aussi que tu laisses ta mémoire tranquille, elle fait comme un tamis,  tu n’es pas obligée de tout écrire. Tu n’as que neuf ans. Tu as le temps.

-Je veux participer au concours l’an prochain, en septembre.

-Tu vois que tu as le temps, toute une année avant de pouvoir t’inscrire.

Elles se mirent au travail. Les trois fillettes ânonnaient. Emelina s’évertuait à entendre ce que chacune récitait.

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