Poème du jour, L'indicible

Comment mes pauvres mots usés, si tristes sur la page blanche, pourraient-ils te dire, lecteur inconnu, quelle aveuglante lumière d’espérance m’était apparue sur les paysages traversés, sur les rues de la ville, sur la mer et les navires, sur les falaises et les sables de la plage, sur l’écume des vagues, quand j’ai rencontré, cœur à cœur,

L’indicible

 Comment mes pauvres mots usés, si tristes sur la page blanche, pourraient-ils te dire, lecteur inconnu, quelle aveuglante lumière d’espérance m’était apparue sur les paysages traversés, sur les rues de la ville, sur la mer et les navires, sur les falaises et les sables de la plage, sur l’écume des vagues, quand j’ai rencontré, cœur à cœur, Celui que, si longtemps après, j’aime encore, comme si le monde n’avait pas changé, comme si nous n’avions pas le front ridé, les cheveux gris, comme si mes yeux n’avaient jamais pleuré, comme si j’étais restée jolie, comme s’il m’aimait toujours d’amour infini, comme si son regard avait gardé sa couleur tendre, comme si je ne passais mes jours et mes nuits à l’attendre ?

On n’apprivoise pas le temps qui passe, ni l’âme de l’Aimé, ni la beauté, et le monde autour de nous, à notre insu, peu à peu se délite, le cœur se lasse et se durcit, la vie s’enfuit, le mirage de l’amour, comme l’éclat de l’étoile, disparaît au fond du puits et s’efface au miroir de l’eau.

Nous n’eûmes pas le temps de flâner, lui et moi, main dans la main, par les rues animées des villes, nous n’eûmes pas le temps d’arrêter les aiguilles des horloges ni leurs carillons juste un instant, d’écouter le battement de nos cœurs à l’unisson, de nous enivrer à deux du moment présent, si fugace, à la terrasse d’un café, sur les jetées du port, aux balustrades des belvédères, nous n’eûmes pas le temps de nous attarder à évoquer l’un pour l’autre les riches heures des extases passées. Les années se sont fanées, comme les roses des cimetières et il les a enfouies sous le linceul de l’oubli.

Impatient, le destin a frappé à sa porte, un ailleurs irrésistible d’êtres différents l’appelait loin de moi, devenue indésirable. Et dans un tourbillon de désespoir et de colère, il choisit l’exil sur une autre terre, me laissant plus seule encore, désemparée, accablée, amère. Les paysages traversés ont perdu leur lumière. L’espérance est morte sans sa présence de chaque jour et le futur morose est un gouffre sans joie dont on ne réchappe pas. Le monde poursuit son œuvre impitoyable comme si nous n’étions déjà plus là, et mes pages griffonnées s’envolent avec le vent volage.

                                                                                                                      17 septembre 2021 

 

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