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Le Club de Mediapart dim. 1 mai 2016 1/5/2016 Édition de la mi-journée

Le petit garçon qui rit sur la photo

Les souvenirs d’enfance sont un miroir. Un peu cassé. Dont certains éclats peuvent encore vous blesser.

Les souvenirs d’enfance sont un miroir. Un peu cassé. Dont certains éclats peuvent encore vous blesser.

 

Ce souvenir-là ne m’a jamais blessé. Je regarde ses photos. Et je suis partagée entre rires et larmes. Rires pour ce que j’ai vécu. Et larmes pour ceux qui sont partis.

 

Revenons au miroir de l’enfance.

 

Le film se déroule. Je vois la première scène. Je suis enfant unique. J’ai deux ans tout neufs. Et je m’ennuie. Je bade sur la marche de la porte de la boutique de fleurs. Je ne connais pas encore d’autres enfants.

 

Et puis le voilà. Il arrive. Comme ça. Dans ma vie. Il est avec sa maman. Il a monté la marche. Et il m’a embrassée. Les parents se sont esbaudis sur leur progéniture réciproque. Mais ce n’était pas le plus important…

 

Le plus important c’était que nous n’allions plus nous quitter. Il habitait rue d’Aguesseau. La rue des blanchisseurs. Celle que hantait Zola.

 

En fait, pour nous séparer, il y avait le vieil épicier suisse, Monsieur Senne, puis le tabac qui occupait en longueur et en coin mon avenue et sa rue, et juste avant une pâtisserie, la porte où il habitait. C’est dire que le chemin n’était pas long.

 

Nous avions un autre moyen de communication. Derrière la boutique, derrière notre immeuble, il y avait une très vieille cour. Et l’une des pièces de l’appartement de ses parents (une pièce ? Un cagibi ?) donnait avec une fenêtre grillagée sur la petite cour. J’en avais pleuré dans les jambes de Papa un jour, en hurlant : « Jacky est en prison ».

 

Il y eut donc ce premier baiser.

 

Après je me souviens de l’épisode « permanente ». J’étais frisée comme un petit mouton. Mais d’après les critères maternels, mes boucles n’allaient pas « dans le bon sens ». On me traîna donc sans préavis chez une coiffeuse de la rue d’Aguesseau juste en face de la pâtisserie. A l’époque, les rouleaux des permanentes brûlaient. Et le « il faut bien souffrir pour être belle » ne correspondait à aucune case de mon cerveau. Moi, finalement, j’étais simple : on me brûle, je hurle. On continue de me brûler, je sors de chez le coiffeur avec les rouleaux tueurs sur ma tête. Et je hurle de plus belle. Là, les passants s’arrêtent. Jacky a tout vu. Tout entendu. Avant les autres. Il a filé voir Fernand pour lui dire « bobo au ventre ». Et Papa a géré le malaise en demandant l’enlèvement immédiat des rouleaux. Tant pis pour le bon sens….

 

 

Je me souviens aussi de l’épisode « vélos pour Noël ». J’avais toujours détesté mes poupées. Qui prenaient la poussière. Mais les jeux de garçons me fascinaient. Et voilà que le Père Noël délivre à Jacky un grand vélo, et à mon humble personne un petit vélo. Hurlements sur le trottoir devant la boutique quand Fernand s’avise à nous prendre en photo. D’accord, je suis une fille mais je veux le grand vélo. Il y eut donc deux photos. Avant et après. La photo où je pigne avec le petit vélo. Et la photo où je triomphe en tenant celui que Jacky vient de me prêter.

 

Vous en connaissez des chevaliers servants comme ça ?

 

Notre Disneyland à nous c’était le Square de l’Ancienne Mairie. Un peu plus éloigné, déjà. Mais que de découvertes. C’est là qu’est prise la photo du petit garçon qui rit. C’est là aussi que l’on me juche sur un énorme lion. Et que je recommence mes hurlements. Jusqu’à ce que Jacky soit juché juste derrière moi. Et oui, encore deux photos pour le prouver : avant et après….

 

Il n’était pas question une minute d’aller voir les vitrines des grands magasins de Noël sans Jacky. Je me souviens juste qu’il disait « Kamido » pour « Mikado ». Mais quand on aime, on ne s’arrête pas à de tels détails. Et Jacky….

 

Après, c’est un peu trouble…

 

Nous n’avons pas grandi ensemble. Je me souviens quand même d’un joli dimanche et d’une jolie petite robe blanche. Nous traversions le square pour aller à la messe. Et puis j’ai vu le bac à sable. Et puis je n’ai pas résisté. Mes beaux souliers vernis me trahissaient tellement que Jacky a sacrifié la pochette de son veston pour les lustrer soigneusement.

 

Après, et bien après mes grandes qualités de douceur et d’obéissance m’ont conduite directo au pensionnat. Et je l’ai perdu de vue….

 

Je crois bien que toute la famille avait déménagé. Quand je demandais des nouvelles de lui à Papa, c’était pour entendre : « Avec tout ce que tu lui as fait passer à ce pauvre môme… » Les grandes personnes ont souvent bien du mal à comprendre le charme des amours enfantines.

 

Il y a six mois, environ, l’idée saugrenue m’a prise de le rechercher sur Internet. J’ai trouvé un profil approchant. J’ai envoyé un message. Et puis rien….

 

Et puis, ce matin, il était là. Sur ma page. Il se souvenait. Il était très ému. Il n’avait pas vu le message avant. Mais, là, il venait de se reconnaître. C’était bien lui le petit garçon qui rit sur la photo.

 

Liliane Langellier

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Magnifiquement beau