France Insoumise, crise ou implosion ?

Contrairement à ce que certains affirment, la crise que traverse la France Insoumise est imputable à l'abandon de la stratégie "populiste", qui avait fait son succès en 2017, ainsi qu'à d'importants dysfonctionnements internes. La bonne nouvelle, c'est qu'il est possible de revenir à la stratégie gagnante de 2017. Mais les différents acteurs en ont-ils la volonté?

Il importe, avant de rentrer dans le vif du sujet, d’évacuer la question des initiatives qui, comme souvent en politique, s’appuient sur des querelles idéologiques factices afin de masquer, souvent maladroitement, des stratégies toutes personnelles. C’est le cas du « Big bang » prôné par Clémentine Autain[1], qui n’est autre qu’une vaine tentative de nous vendre d’énièmes assises de la gauche où se réuniront les nostalgiques de la gauche plurielle, ravis de ressusciter le temps d’un meeting ce paradis perdu qu’ils n’ont jamais cessé de regretter (paradis perdu qui a vu la signature des traités de Nice et d’Amsterdam, la privatisation de joyaux industriels et autre joyeusetés…).

Au-delà du manque d’ambition que constitue cette dinette entre membres de l’amicale de la gauche plurielle, il est nécessaire de pointer l’incohérence des propos de Clémentine Autain, quand elle dénonce une stratégie qui ne semblait pas lui poser trop de problèmes à l’époque où, à la suite d’une campagne présidentielle durant laquelle son investissement et son engagement n’auront pas marqué les esprits, il s’agissait de profiter de la vague France Insoumise pour se faire élire députée de la 11ème circonscription de Seine-Saint-Denis. Un tel comportement n’a rien d’original pour qui ambitionne de vivre de la politique (rappelons que l’intéressée enchaine les mandats depuis 2001, époque où elle devient adjointe de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris) mais cela mérite tout de même d’être rappelé. Non, le plus affligeant dans ce « Big bang », c’est l’argumentaire utilisé pour masquer une ambition personnelle (la valeur n’attendant pas le nombre des années, notre adepte de la théorie du Big bang se déclarait déjà prête à être candidate aux élections présidentielles de 2007). Comment ne pas être consterné par cette proposition de qui, plutôt que de revenir à ce qui a fait le succès de la France insoumise en 2017, nous propose « d’ouvrir les portes et les fenêtres » (ils sont décidément nombreux à souhaiter ouvrir les portes  et les fenêtres, Valérie Pécresse, voyant la débâcle arriver, ayant elle-même été saisie de cette même envie il y a quelques jours) dans le but « de se parler et de s’écouter, de se respecter pour pouvoir avancer » et tout ça en réunissant les « insoumis, communistes, anticapitalistes, socialistes et écologistes » ? Avec un tel programme, on ne saurait que trop lui conseiller de ne pas ouvrir trop grandes les portes et les fenêtres car la tentation de s’enfuir sera grande…

Une fois évacué ce « Big bang » qui risque davantage de ressembler à un pétard mouillé, il ne saurait être question de se cacher. La France Insoumise fait face à une crise grave qui, bien que peu surprenante pour qui a observé de l’intérieur la séquence 2017-2019, mérite d’être analysée. Les résultats pour le moins désastreux des élections européennes n’auront été que l’aboutissement d’un processus initié au lendemain des élections législatives, caractérisé par une absence de structuration du mouvement ainsi qu’un repli sur soi, menant in fine à une bouillie idéologique qui s’est soldée par cette Berezina électorale.

Oui ces résultats sont désastreux et il n’est rien de plus énervant que ces bons petits soldats ou militants en pleine situation de déni qui nous abreuvent sur les réseaux sociaux de « ce n’est pas un échec nous avons plus de députés qu’il y a 5 ans ». Nous sommes très heureux pour ces 6 députés et ravis de les voir poser tout sourire dans le Thalys et devant le Parlement européen mais, sauf à n’avoir pour ambition que celle d’entretenir un petit courant politique capable de décrocher bon gré mal gré quelques strapontins pour certains de ses militants, il est impossible, lorsque l’objectif déclaré est de prendre le pouvoir, de se satisfaire de faire 6,3% dans une élection où le taux de participation est de 50%, ce qui fait en fin de compte à peine plus de 3% du corps électoral potentiel. Pour les candidatures de témoignage, nous avons déjà le Parti communiste, nul besoin de marcher sur ses plates-bandes.

Que s’est-il donc passé en deux ans ? Comment les nouveaux alchimistes à la tête de la France Insoumise sont-ils parvenus à transformer l’or en plomb ? La réponse est assez simple, il a suffi d’abandonner peu à peu tout ce qui avait fait le succès de l’élection présidentielle de 2017, succès fondé sur le triptyque « stratégie clairvoyante – programme ambitieux – candidat brillant ».

La stratégie, que les commentateurs adeptes des oppositions binaires aiment à qualifier de populiste sans jamais vraiment définir le mot (afin de mieux l’opposer à une stratégie d’union de la gauche) était effectivement la stratégie la plus pertinente à l’issue d’un quinquennat où le mot gauche n’était au choix qu’un signifiant vide ou bien le synonyme de cadeaux fait à Gattaz et ses pins « 1 million d’emplois » (CICE et Pacte de responsabilité pour un coût en année pleine supérieur à 40 Mds €), casse du code du travail (Loi El Khomri) et matraquage de manifestants (on oublie trop souvent que les manifestations contre cette loi ont été marquées par une violence des forces de l’ordre annonçant celle à venir contre les gilets jaunes) et piteuse tentative de mise en place de la déchéance de la nationalité. Le pari de long terme, et qui reste le seul pertinent pour qui souhaite (pour faire vite) la mise en place d’un programme fondé sur le progrès social, l’égalité, l’écologie et l’implication populaire, consistait en effet, plutôt que de tenter de rafistoler les débris de ce radeau nommé « les forces de gauche », qui sont d’accord sur pas grand-chose (et surtout pas sur la question fondamentale du rapport à entretenir à l’égard de l’Union européenne) et pesant 30% tout mouillé, à sortir d’un raisonnement à corps électoral constant, visant à fixer une supposée clientèle électorale traditionnelle, afin d’attirer les déçus et les abstentionnistes et espérer dépasser un jour ce bloc bourgeois qui fait aujourd’hui corps derrière « Jupiter le petit »[2]. En bref, parler au peuple plutôt que de chuchoter avec la gauche.

S’agissant du programme, il fut de loin le plus travaillé et le plus ambitieux de ces élections présidentielles, avec ses 40 livrets thématiques articulé autour de l’Avenir en commun. Surtout, la méthode utilisée pour élaborer ce programme puis mener la campagne avait non seulement permis de jeter des ponts avec des intellectuels, des membres des réseaux associatifs, des fonctionnaires, des experts et des militants venant d’horizons divers mais aussi de donner une place à chacun, évitant les tensions ou le sentiment de se sentir inutile, qui ne manqueront pas d’apparaître plus tard.

Enfin, cette stratégie et ce programme trouvaient à s’incarner idéalement dans la personne de Jean-Luc Mélenchon qui, au-delà de ses qualités pédagogiques et de ses performances lors des divers débats, parvenait à parler au plus grand nombre, avec les résultats que l’on sait, un score de 19,6% qui nous permettait d’espérer, fort de ce socle, devenir majoritaires. Car la question de l’incarnation en 5ème République est fondamentale, le nier revient à se mettre la tête dans le sable. Quant à ceux qui aiment à stigmatiser la France Insoumise en lui reprochant l’importance à leurs yeux disproportionnée qu’accordent les membres de ce mouvement à la question de l’incarnation, cela relève le plus souvent de la pure hypocrisie (il suffit de penser aux affiches de campagne pour les élections européennes de la liste Hamon, affiche ne comportant que la trombine de leur champion accompagné du slogan « l’espoir renaît » , pour en être convaincu…) .

Le problème, c’est que sitôt l’élection présidentielle terminée, cette stratégie gagnante était abandonnée. Le travail programmatique, qui avait permis de fédérer tous les acteurs précités, s’éteignait, les clés du camion France Insoumise étant semble-t-il confiées aux différents députés, dont les prises de position personnelles et plus ou moins inspirées, tenaient désormais lieu d’expression, engageant toute la France Insoumise. Priés de s’effacer devant ces nouveaux hérauts et réduits dans le meilleur des cas au rôle de rédacteur d’éléments de langage ou d’interprètes quand les textes de lois devenaient trop denses ou trop complexes, les intellectuels, universitaires et militants quittaient silencieusement la France Insoumise, la privant ainsi de ses forces vives. Aux yeux d’un nombre croissant d’électeurs de 2017, la France Insoumise n’était plus cette force politique qui les avait convaincus de sa crédibilité et de sa capacité à gouverner, mais un mouvement moins porté sur le fond que sur quelques coups d’éclats sans lendemain à l’Assemblée nationale.

A cette situation, s’est ajouté l’épisode des perquisitions qui abimait l’image de celui qui incarnait notre mouvement, permettant à nos adversaires, comme souvent, de nous attaquer sur la forme plutôt que sur le fond. Ce moment créait chez certains « dirigeants » (je ne sais comment appeler ces personnes qui sont de toutes les réunions en petits comités et dont la parole semble quand même avoir un peu plus de poids que celle des autres) un sentiment de citadelle assiégée qui, non seulement, amplifiait la dynamique de repli sur soi entamée avec les départs de ceux qui assuraient la diversité du mouvement, mais surtout entrainait une forme de paranoïa, empêchant toute discussion ou critique constructive au motif que « vous êtes avec nous ou contre nous ». S’ensuivait alors une période confuse où certains militants historiques étaient excommuniés par la grâce divine d’un tweet ou d’un post Facebook, exclusions caractérisées par l’aspect détestable de la méthode employée et la faiblesse des arguments avancés (l’un étant par exemple accusé d’être nationaliste, accusation non seulement contestable mais qui démontrait de plus la confusion idéologique caractérisant ce moment, le nationalisme n’étant pas forcément, selon la définition qu’on donne au mot et au concept de nation, incompatible avec les idées défendues au sein de la France Insoumise).

Présentant une image sérieusement écornée et s’appuyant sur un processus de décision totalement dysfonctionnant, la France Insoumise ne pouvait qu’enchainer les erreurs lors de la préparation des élections européennes. Une composition de la liste très critiquée, caractérisée notamment par la présence de candidats à la candidature au sein du comité électoral qui jouait un rôle déterminant dans les désignations, renoncement de la probable future tête de liste pourtant dotée d’une très forte légitimité au sein du mouvement puis choix comme tête de liste d’une candidate extérieure au mouvement dont personne ne connaissait les opinions sur l’Union européenne et qui, ce n’est pas lui faire injure, parlait davantage à des étudiants d’IEP ou à la frange la plus à gauche de la petite bourgeoisie de centre-ville qu’aux gilets jaunes et à l’ensemble des classes populaires. Il ne s’agit pas de stigmatiser Manon Aubry, mais plutôt de la voir comme un symptôme, le symptôme d’une machine en roue libre. Sa présence comme tête de liste n’est en effet que le résultat d’une stratégie pour le moins stupide consistant à estimer que « puisque notre électorat traditionnel se déplace peu pour les européennes, draguons l’électorat plus traditionnel de la « gauche » (les urbains de centre-ville) en modérant notre discours et en lui tenant un discours qu’il aime entendre ». D’où le plan A / Plan B transformé en Plan A / Plan A’, les discours sur l’Europe que nous aimons et voulons sauver et donc le choix de cette tête de liste. Cet épisode est intéressant par les questions qu’il pose. Quel est le stratège de haut vol qui s’est réveillé un matin avec une idée aussi lumineuse et surtout, car tout le monde peut se planter, quel est le comité qui a validé une stratégie aussi suicidaire ? On en revient donc au fonctionnement interne et au mode de prise de décision…

Ce retour sur ces deux années et ces questions doivent nous amener à nous poser la seule question qui vaille pour tous ceux qui estiment que l’a mise en application de l’Avenir en commun serait la meilleure chose qui puisse arriver à notre pays et peut-être à certains de nos voisins. S’agit-il d’une crise ou d’une implosion risquant de renvoyer la France Insoumise au rang de force minoritaire, voire pire ?

La réponse appartient au « premier cercle » ainsi qu’aux militants et sympathisants. Le « premier cercle » car il doit prendre conscience que ne rien changer et continuer à verrouiller le mouvement serait délétère, les militants et sympathisants car ils devront alors se saisir de l’occasion et renouer avec ce qui a fait le succès de 2017. Un mouvement transversal où chacun trouve sa place s’appuyant sur une stratégie populiste ou populaire, c’est-à-dire une stratégie de dépassement de la clientèle électorale classique de la gauche, ayant pour objectif prioritaire de susciter l’adhésion des classes populaires abstentionnistes, sans pour autant renoncer à un programme ambitieux sur le plan de l’écologie, des politiques sociales et fiscales et des réformes des institutions. Ca tombe bien, ce programme nous l’avons déjà et n’accordons pas plus d’importance qu’ils n’en ont aux résultats des élections européennes. Ces résultats doivent nous alerter mais ne pas nous conduire à renoncer. Mais avant d’instaurer la 6ème République, il est urgent de commencer par quelque chose de beaucoup moins ambitieux, à savoir modifier le fonctionnement interne de la France Insoumise. Ce n’est pas un problème de personnes mais de fonctionnement interne.

 

[1] https://blogs.mediapart.fr/clementine-autain/blog/070619/pour-un-big-bang-de-la-gauche

[2] https://blogs.mediapart.fr/noam-ambrourousi/blog/120717/face-macron-strategie-populiste-ambitieuse-ou-repli-sur-un-bloc-de-gauche-fictif et https://blogs.mediapart.fr/stefano-palombarini/blog/160717/la-gauche-ou-le-populisme-malentendus-et-reponses

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