À Ajaccio, écrire les Jardins de l’Empereur

Comment parler du quartier des Jardins de l'Empereur, aujourd'hui, à Ajaccio ?

Cette année, pour mon nouveau projet d’atelier écriture/théâtre, je nous propose d’écrire un quartier d’Ajaccio.

Les Jardins de l’Empereur. Je crois qu’aujourd’hui, dès qu’on entend ce nom, on pense aux manifestations de racisme de quelques centaines de personnes qui y ont terrorisé ses habitants l’hiver dernier (suite au caillassage d’un camion de pompiers). Et qu’on l’associe plus ou moins à celles du mois d’août dernier à Bastia (suite à la bagarre de Sisco) ou encore à celles de Prunelli di Fiumorbu où des parents d’élèves de l’école primaire avaient refusé que leurs enfants chantent un couplet de Imagine (Lennon) en arabe (projet de l’instituteur: chanter cet hymne à la paix en français, en corse, en anglais et en arabe).

Dans ce nouvel atelier, je préfèrerais ne pas écrire et inciter à écrire (sur) ces événements. Comme je préfèrerais ne pas écrire et inciter à écrire sur la honte que nous avons été très nombreux à éprouver face à tant de haine et au traitement médiatique abject qui en a de nouveau été fait. Traitement qui a pour conséquence d’assimiler l’ensemble des habitants de la Corse («les Corses») à ces quelques centaines d’agités du bocalComme je préfèrerais ne pas écrire et inciter à écrire sur l’offense qui nous est faite par le gouvernement français de ne pas loger chez nous, en Corse, des migrants déplacés de Calais. Comme je préfèrerais ne pas écrire et inciter à écrire sur les injures qui nous sont faites maintenant en prétendant nous flatter. J’entends dire qu’il «faut prendre exemple sur les Corses» (Zemmour in La Provence 23/09), parce que «les Corses n’ont pas peur» (Zemmour bis). Rien sur les soi-disant évènements, rien sur la honte, rien sur l’offense, rien sur les injures.

Mais comme le dit le Roi Lear à sa fille Cordélia (rendue mutique par une question de son père) – Rien ne sortira de rien. Parle ! Bon alors quoi ?

Nous allons donc essayer de parler, de dire et d’écrire ce quartier un peu autrement. En 2007, avec un groupe d’atelier d’alors, nous en avons été chassés à coups de pierres par de jeunes adolescents. Nous y étions pour répéter le projet Salut’a te qui consistait à faire théâtre à partir d’entretiens que nous avions réalisés avec des gens qui ont fait leur vie en Corse mais qui viennent d’ailleurs et avec des gens qui sont nés en Corse et qui ont fait leur vie ailleurs. Nous y avions travaillé dans un local qui avait été ouvert depuis peu sans d’autre projet que d’y placer des écrans plats et des jeux vidéo. Tentative qui avait dégénéré, on peut comprendre pourquoi (on ne peut pas prendre les gens – a fortiori des jeunes en pleine forme - que pour des cons). Cette année, ça se présente encore plus mal. Ce local à l’abandon depuis des années mais qui nous a quand même parfois dépanné n’est plus accessible car un jour, «il y aura des travaux». Ce qui veut dire, comme pour le Théâtre Kallisté et la Poudrière  (lieu autrefois dédié aux répétitions de musique, de théâtre et de danse), en attendant les travaux, ça continue de moisir tranquillement. Donc, rideau (de fer) !

Pour commencer, je propose à celles et ceux qui sont attirés par ce que je raconte là (et vais encore raconter) que l’on se retrouve lundi prochain, 10 octobre, devant l’entrée principale du Lycée Laetitia à 17h. Cet atelier est ouvert à tous, gratuit (donc subventionné par l’État) et ce serait bien qu’il y ait des gens de l’Empereur et d’ailleurs. Qu’est-ce qu’on va faire ?

Lundi, nous irons nous installer dans un café voisin. Et de là - puis en explorant le quartier les jours suivants - nous définirons des itinéraires et des points de vue précis dans le quartier. À partir d’eux, nous aurons à noter ce que nous verrons, entendrons, sentirons, goûterons et toucherons. Éprouver, noter. Cela dans un premier temps. Plus tard, nous essaierons de mobiliser ce que nous aurons récolté vers différents registres d’écriture selon nos désirs, nos rêves et nos réflexions.

Enfin, je voudrais dire aussi que ce nouvel atelier est associé à deux autres. Un de lecture/écriture/théâtre - Au jour le jour - proposé par mon grand ami Pascal Omhovère (des artistes comme Pascal, on n’en voit plus beaucoup), et un autre, de cinéma – Filme ton quartier - proposée par une amietrès douée, Jenny Delécolle.

Nos ateliers seront ouverts jusqu’au printemps prochain. Nous n’avons pour l’instant aucune idée de l’écho que vont rencontrer nos propositions. Mais comme l’a dit dès le premier jour Pepe Guardiola aux joueurs de football de Barcelone dont il allait faire pendant quatre ans la meilleure équipe du monde – Je ne vous promets pas la lune, mais on va essayer. N.C.

 

 

 

 

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