Du Bataclan à Nuit Debout

Le vent se lève place de la République. La génération Bataclan est passée des terrasses aux Places. Les mêmes commentateurs qui, en novembre, s’émerveillaient de la résilience des trentenaires, revenus aux terrasses des cafés aussitôt après la tragédie, sont comme tétanisés, en avril, par l’émergence d’un phénomène politique et social qu’ils ne maitrisent pas.

Le vent se lève place de la République. La génération Bataclan est passée des terrasses aux Places. Les mêmes commentateurs qui, en novembre, s’émerveillaient de la résilience des trentenaires, revenus aux terrasses des cafés aussitôt après la tragédie, sont comme tétanisés, en avril, par l’émergence d’un phénomène politique et social qu’ils ne maitrisent pas. Pourtant, ce sont ces mêmes jeunes  qui relèvent la tête depuis le 31 mars 2016 ; Ils ressemblent à s’y méprendre aux chômeurs diplômés, fers de lance de la révolution de jasmin, en janvier 2011 à Tunis, aux Indignados de la Puerta del Sol à Madrid, aux Indignés d’Athènes et à ceux d’Occupy Wall Street.

Le portrait de la génération « Nuit Debout » explique ces similitudes : De Tunis à New-York, celles et ceux qui nous promettent des nuits plus belles que nos jours, ont entre 18 et 35 ans. Le caractère générationnel et citadin est évident : Ils sont étudiants, intermittents, travaillent en partie dans les secteurs de l’informatique, des réseaux sociaux et de l’audiovisuel, même si nombre d’entre eux enfilent les petits boulots pour survivre. Ils sont surqualifiés et encore plus marqués que les générations précédentes par la précarisation du travail, du logement et, surtout, par l’incertitude du lendemain.

Ils ne sont pas encombrés par les idéologies du passé, par les «ismes»  divers et variés, qui donnaient sans doute un bagage politique aux générations militantes post soixante-huitardes mais qui les déconnectaient du réel. Les « Nuit debout » ne veulent pas faire la révolution, mais ils refusent d’abord  que ceux d’en-haut continuent  à se goinfrer sans limites avec l’évasion fiscale, les retraites chapeau, les rémunérations indécentes, la spéculation, les petites et grandes compromissions, sur le dos de ceux d’en bas. Ils veulent un  autre monde où l’économie répondra aux besoins de la personne humaine et aux ressources de la planète, plutôt que de rechercher le profit maximum.

Peu importe leur nombre, finalement. Comme en 1995, quand les citoyens avaient donné « procuration » aux cheminots en grève pour combattre le plan Juppé, des millions de Français ont utilisé la pétition par Internet contre la loi Travail et, aujourd’hui, le mouvement horizontal « Nuit Debout » pour en finir avec la loi dite El Khomri.

Ce mouvement est né du besoin de convergence des luttes contre cette loi dictée par le Medef, dans une société de plus en plus compartimentée entre le public et le privé, les jeunes en formation et les chômeurs, les salariés dits protégés et les précaires. Car en instaurant la flexibilité du travail, le renversement de la hiérarchie des normes et le droit de licenciement pour le patronat, cette loi institutionnalise ce que les précaires diplômés ressentent depuis leur plus jeune âge. Pour eux, l’avenir est un tunnel sans fin, parsemé de petits boulots, de périodes renouvelées de chômage de moins en moins rémunérées, de stages bidons… 85 % des étudiants travaillent, mais ils savent ce que sera leur avenir et la menace de déclassement permanent qui pèse sur eux.

Ce n’est donc pas seulement la défiance et le rejet du gouvernement Valls-Hollande-Macron, qui sont à l’origine de ce formidable mouvement d’espoir, mais la volonté de changer la vie, de changer le cours de sa propre vie, de reprendre en main son destin, qui se jouent sur les places de la « Nuit Debout ». Si tout commence par la libération de la parole, comme en mai 68, il n’y a ici aucune espèce de fantasme de révolution violente mais une volonté, clairement réformiste et radicale, de changer les rapports de production et de consommation,  de pouvoir et de domination.

Comme je l’ai constaté de visu, chaque jour ils s’inventent des règles démocratiques nouvelles, dans le respect de la prise de parole des autres. Ce n’est pas de l’entre soi, même si celui-ci les menace, mais une volonté de rompre avec la comédie politique qu’ils observent sur les plateaux télés et dans les palais nationaux. Pour ce faire, ils inventent leur contre-société, avec leurs propres codes, inspirés par la langue des signes, pour refuser la brutalité des discours et de la rhétorique guerrière propre aux partis. L’égalité est ici la loi d’airain : pas plus de deux minutes par intervention. Un modérateur fait respecter ces procédures de débats exigeants. Nous sommes dans l’invention d’une Agora de démocratie participative, qui ressemble à celle de la Commune de Paris, avant qu’elle soit obligée de résister militairement à l’assaut des Versaillais. Mettant à profit leurs compétences, ces nouveaux militants peuvent créer en une seule journée une radio et une « Télévision Debout », mettre en place un potager avec « Jardin Debout »  ou  leur propre chorale, avec « Chanson debout ». Ils réfléchissent à l’écriture  d’une Constitution, au vote blanc, au revenu de base universel ou au salaire à vie. Rien n’est tabou. Tout est discutable. Ici, l’action revendicatrice et désobéissante se marie avec l’innovation sociale et l’imagination créatrice.

Cette ZAD en plein centre-ville est écologique ; Elle se reconnaît dans les valeurs, les principes et la résilience de la transition écologique, sans pour autant être dupe de la déliquescence du parti écologiste. Bien entendu, son rejet du PS est total. Ces déçus du Hollandisme  n’ont d’ailleurs pas voté unanimement pour lui en 2012, une bonne partie s’étant réfugiée dans l’abstention ou dans les candidatures verte et de la gauche radicale. S’ils ont fait le succès de François Hollande en votant pour lui au deuxième tour, on ne les y reprendra pas en 2017. Et personne dans la classe politique traditionnelle n’est en mesure de récupérer cette intelligence collective en mouvement. La grande différence avec les Forums sociaux, c’est qu’au-delà de la confrontation des idées, les partis sont quasiment absents, même si quelques-uns de leurs représentants rodent autour de la Place. Ils sont tétanisés par un mouvement qui les dépossède de fait de leur rôle de faiseurs de rois de la démocratie.

En fait, les prémisses de ce mouvement étaient déjà exposées dans un livre paru en 2014 : « Constellations. Trajectoires révolutionnaires du jeune 21ème siècle » (collectif Mauvaise troupe. Editions de l’Eclat). Ce livre de 700 pages décrivait minutieusement les pratiques et la culture de cette génération et en dessinait un portrait saisissant.

 Avec « Nuit Debout », la précarité et la peur du lendemain se sont transformées en volonté d’ouvrir les portes, de briser son isolement, d’en finir avec l’individualisme mortifère. Pour ces jeunes, le choix est devenu clair : Vivre Debout jour et nuit plutôt que de mourir couchés. Le besoin d’autonomie, d’empowerment, devient une force politique en devenir. Pourra-t-elle se construire ? Le mouvement pourra-t-il s’enraciner dans la durée et sur les territoires ? C’est là tout l’enjeu des prochains jours et de ces prochaines semaines qui vont suivre ce « 41 mars », pour dater l’An O1 de cette révolution pacifique. Je ne sais ce qu’il en adviendra. Mais qu’il reste à l’état de luciole ou qu’il s’épanouisse comme une nuée de papillons, rien ne sera plus comme avant.

 

Noël Mamère

Le 11/04/2016.

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