La procrastination

La victoire du Brexit n’est que la dernière en date des expressions du rejet que suscitent les politiques d’austérité dans l’Union européenne. Comme en 2005 en France, ce sont les classes populaires qui ont dit massivement non aux politiques menées par la Commission européenne, la BCE et le FMI.

La victoire du Brexit n’est que la dernière en date des expressions du rejet que suscitent les politiques d’austérité dans l’Union européenne. Comme en 2005 en France, ce sont les classes populaires qui ont dit massivement non aux politiques menées par la Commission européenne, la BCE et le FMI, autrement dit la Troïka, inspirée par le Conseil européen, c’est à dire par les dirigeants des Etats-nations qui gouvernent l’Europe.

L’Union européenne paie chèrement la monnaie de sa pièce car elle est considérée comme le cheval de Troie de la précarité, du chômage, de l’absence d’avenir par des millions de gens qui se sentent les abandonnés du système et des « élites ». Depuis Maastricht, les Traités européens ont validé une seule politique possible : celle du néolibéralisme et du gouvernement invisible des multinationales. Au nom de la concurrence libre et non faussée, l’Union européenne a laissé détruire les services publics, ouvert ses portes aux lobbies de toute sorte, qui dépensent des millions pour encourager des pratiques anti-écologiques systématiques.

Elle a laissé monter le dumping social au sein même de l’Union en refusant de sanctionner les entreprises qui se servaient des directives sur les travailleurs détachés de l’Europe de l’Est pour faire baisser les salaires et asphyxier une partie des petites entreprises de l’Ouest.

Elle a démissionné devant la crise des réfugiés, transformés en boucs émissaires, qu’elle a laissé mourir en Méditerranée ou dans des camps de rétention à l’intérieur même de ses frontières.

Elle a oublié les valeurs fondatrices qui présidaient à l’idée européenne, y compris celles de la paix et des droits humains.

Elle a lié son destin aux Etats-Unis et à l’Otan.

On ne peut construire un projet dans l’entre soi, celui des classes aisées et moyennes des métropoles européennes, qui baignent dans une mondialisation « heureuse ». Le vote du 23 juin est un vote de défiance, qui exprime la fracture sociale entre les laissés pour compte de la mondialisation financière - dont la City est l’expression achevée - et ceux qui bénéficient des profits ou des miettes de la manne générée par les flux financiers, l’évasion fiscale, ou les avancées technologiques.

Nous sommes au milieu du gué. Les dirigeants de l’Union ont tous laissé croire que l’avenir serait radieux, comme au temps de l’Union soviétique. Ils ont fait des promesses aux peuples comme autant de chèques en bois sur l’avenir, mais ont serré la vis dans la réalité et ils s’étonnent maintenant du résultat. Ils ont élargi sans approfondir leur projet politique démocratique. Ils ont créé un marché unique avec un moins-disant social qui ne disait pas son nom puisque, sans harmonisation sociale et fiscale, rien ne permettait de s’attaquer aux inégalités qui rongeaient l’Union de l’intérieur, entre Nord et Sud et Est et Ouest, comme à l’intérieur de chaque pays… Et cela risque bien de continuer tant les politiciens et les bureaucrates pensent qu’ils pourront toujours se moquer des peuples.

L’idée en vogue depuis vendredi dernier est que, finalement, on pourrait continuer avec l’Angleterre ce qui a déjà été fait avec la France : des petits arrangements entre amis où on préserverait l’essentiel. Au-delà du flot des bonnes paroles il ne se passera rien, car la politique des dirigeants européens est celle de la procrastination assumée. Le temps fera son affaire, pensent-ils. La politique des petits pas permettra, bon gré mal gré, de maintenir la fiction d’une Union… Qui continuera à se déliter.

La mode est à la dénonciation du populisme. Mais ce ne sont pas les populistes qui créent les problèmes. Tout au plus, ils les révèlent et les exploitent. Les vrais fossoyeurs de l’Europe sont ses gestionnaires à courte vue. Depuis 20 ans, ces petits Chamberlain et Daladier contemporains ont inventé le Munich rampant de l’Europe. Attendre que ça se passe et dénoncer les classes dangereuses, à la manière imbécile d’un Bernard-Henri Lévy: «c’est la victoire des casseurs et des gauchistes débiles, écrit-il, des fachos et des hooligans avinés et embiérés, des rebelles analphabètes et des néonationalistes à sueurs froides et front de bœuf (…) Ce sera toujours la victoire de l’ignorance sur le savoir, du petit sur le grand et de la crétinerie sur l’esprit . »  ( Le Monde, 26 - 27 juin 2016 ). Ces insultes, qui mêlent le Pen à Podemos et aux indignés sont caractéristiques de l’arrogance crasse des élites qui prétendent faire le bien du peuple contre lui-même.

Ces gens installés dans leurs certitudes ne comprennent rien au printemps des peuples qui court depuis 2011 sur les places du monde entier. Si l’Europe doit se réinventer, ce sera contre eux et par en bas. Le seul examen des rapports de force montre que la presque totalité des gouvernements, ne veut ni d’une Europe politique, ni de plus de démocratie, encore moins de démocratie sociale et de lutte contre les inégalités. Ils considèrent tous que l’Europe doit devenir une force économique permettant à ses entreprises de résister à la Chine, aux Etats-Unis et aux pays émergents, en alignant leur modèle social sur le diapason de ces puissances. Là est le non dit de l’Union européenne.

Renégocier les traités européens en refusant la dictature de l’économie et construire un rapport de forces autour de projets politiques démocratisant l’Europe, doit désormais être l’objectif d’une coalition des forces se réclamant de l’émancipation sociale et écologique en Europe : En imposant à terme une Assemblée constituante, en organisant un audit de la dette dans chaque pays, en contrôlant la monnaie et la Banque centrale européennes, en garantissant une transparence absolue contre les lobbies, nous pourrons peut être enrayer la dislocation programmée de  l’Union européenne, Brexit ou pas Brexit. Il ne s’agit pas de revenir aux Etats-nations du passé, mais de rompre avec le cours d’une construction qui s’est faite sans et contre les peuples européens.

PS/1. Le vrai faux référendum de Notre-Dame-des-landes a eu le résultat escompté par Vinci et le gouvernement. En précipitant un vote consultatif et non référendaire, dans des conditions mal définies et dans un périmètre limité à la seule Loire-Atlantique, au mépris des populations de Bretagne et des Pays de Loire, il n’aura fait que remobiliser les opposants à un grand projet inutile, coûteux et anti écologique. Ce vote n’a été qu’une mascarade. On a caché les résultats des enquêtes menées sous la direction du Ministère de l’Ecologie, qui démontraient la validité de l’extension de l’actuel aéroport. Tout a été fait pour criminaliser les zadistes et les opposants à ce projet. Nous ne lâcherons rien !

PS/2. Les législatives en Espagne confirment le vote de décembre. C’est une mauvaise nouvelle pour la coalition Unidos Podemos qui réunissait le Parti de Pablo Iglesias , les communistes et les écologistes. Organisé quelques jours après le Brexit, le vote des électeurs a été en partie dicté par le vent de panique qui a soufflé sur l’Union européenne. Les espagnols qui ont souffert de la crise de 2008 n’ont pas donné une prime au changement. Dommage !

 

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