Lutter contre l'extinction, un but louable pour nos insignifiantes existences, non ?

Le dernier qui s'en va éteint la lumière. Essai sur l'extinction de l'humanité. Paul Jorion. Mars 2016. Fayard.

 

Bonjour. Voici une nouvelle question que pose Paul Jorion : « Notre espèce est-elle outillée pour empêcher son extinction ? ». Je rappelle que la question précédente concernait la recherche d'une définition de notre espèce à partir de ce qui la caractérise : un corps tout d'abord et aussi un état d'esprit. Cet esprit est dans quel état aujourd'hui ? Les états d'esprit sont multiples : il peut prendre une tendance optimiste ou pessimiste ; il peut être mélancolique. Il peut aussi prendre les contours d'un état socialiste ou bien fasciste, voire islamiste. Qui se soucie de ces états d'esprit ? Les médecins de l'âme sans doute. Pas seulement : les instituteurs et professeurs ont aussi cette vocation. En effet, l'École, celle laïque, vise à instituer un certain état d'esprit en correspondance notamment avec les valeurs républicaines de fraternité, d'égalité et deliberté. Ce qui montre qu'un état d'esprit est un résultat : faire qu'un esprit ait un état demande préalablement d'en avoir une vision. Quelles visions pour quels états d'esprit avons-nous aujourd'hui ? Personnellement, j'ai un sentiment de guerre des esprits. Les esprits sont assiégés : ils sont malheureusement peu munis en esprit critique pour savoir dire non. Ils sont démunis et s'abandonnent par défaut, autrement dit, faute de mieux.

 

Les états d'esprit fanatiques, quels que soient leur motifs, conduisent à l'immonde. Leur pendant contraire serait ce qu'affirme Voltaire :  Il n'y a pas d'autres remède que l'esprit philosophique (Dictionnaire philosophique). À condition, ajouterait-on aujourd'hui, d'intégrer la réalité socio-économique à l'esprit philosophique. » (Cf. Extrait article Le marché de la radicalisation Philo Mag n°104 p17). N'est-ce pas ce que nous propose Paul Jorion, dans cet ouvrage Le dernier qui s'en va éteint la lumière, à savoir, tant que l'esprit a une conscience, de mobiliser cette capacité à penser que nous avons tous, au service de l'émergence durable d'un état d'esprit souhaitable pour ne pas vivre dans l'horreur et surtout qui puisse supporter un sens à donner à notre existence collective sur ce caillou terrestre qui offre, reconnaissons-le communément, un paradis de formes, de couleurs et de saveurs en tous genres.

 

Voici le résultat de ma prise de notes. Bonne lecture.

 


4 Notre espèce est-elle outillée pour empêcher son extinction ?

 

Nous ne sommes toujours pas revenus du fait que nous devions mourir     p182 (…) : la quasi-totalité des religions est dans le déni, affirmant que la mort individuelle est une illusion, qu'après la corruption – indéniable, celle-ci !- du corps, nous existerons encore d'une certaine manière dans un « au-delà ». p183. L'homme a réagi à la découverte de sa mortalité individuelle en plongeant dans une dépression profonde qui affecte depuis l'espèce humaine tout entière. (…). Certains ont fait du combat contre la mort le cœur même de leur civilisation, comme les Égyptiens anciens. D'autres se sont enfermés dans le déni et ont préféré inventer des fadaises : (…). Les religions ont inventé des eschatologies nous expliquant ce qui se passera « après » ; (…), ces mythologies diffèrent les unes des autres. Il y a deux inconvénients tragiques à cela. (…).

 

 

Le royaume des cieux est démobilisateur     p184. [Là] m'a été posée la question de l'espérance, notion qui peut renvoyer à deux choses : à la disposition de l'homme à espérer, et aussi à la vertu théologale des croyants mettant leurs espoirs dans la grâce de Dieu ici-bas et dans une vie éternelle de béatitude après la mort. (…). Il n'est pas bon de « vivre constamment dans l'espérance ». (…). p185. L'espoir fait vivre, mais il est une lunette déformante (…). L'espérance est un kit de survie qui nous permet de plonger en apnée le temps que les nuages les plus noirs se dissipent au-dessus de nos têtes, dans ces moments où dresser la tête hors de l'eau pour respirer signerait notre perte. (…). Vivre de l'espérance seule – et comme, de ciel, il n'y en a pas – vous expose à la vulnérabilité qu'évoque Mad Max dans Fury Road : « L'espoir, c'est une blague : ou bien on arrive à réparer, ou bien on devient fou. » (…). [qu'] au-delà du leurre à usage personnel que peut constituer l'espérance, au sens qu'a ce mot quand il renvoie à une projection de soi-même dans un miroir infatigablement renouvelé, elle contribue, si l'on pense à la communauté des hommes dans son ensemble, à une démobilisation générale.

 

 

Nous appartenons à une espèce malheureuse     p187. Dans La naissance de la tragédie, Nietzsche rapporte l'histoire du roi Midas qui, ayant perturbé Silène, compagnon de Dyonisos, le somma de lui révéler quelle est la chose la plus désirable pour l'homme, (…). p188. « (…). Ce qu'il y a de mieux t'est à jamais hors d'atteinte : (...) ». Silène, sous la plume de Nietzsche, suggère, qu'au bilan d'une vie, c'est sur de la souffrance essentiellement que nous pouvons compter. (…). Ce passage n'est pas sans rappeler une tirade dont le sens général participe du même esprit : celle de Macbeth dans The Tragedy of Macbeth de Shakespeare, témoignage bien plus ancien donc que celui de Nietzsche puisque la pièce a été composée, semble-t-il, en 1606. p189. Shakespeare, par la bouche du roi d'Écosse criminel, souligne le caratère dérisoire de la vie dû à son insignifiance au sens propre du terme : l'absence totale de signification qui la caractérise. (…), même message chez des auteurs plus récents. Par exemple, chez Julien Green dans Si j'étais vous… : « (…) c'est l'angoisse, la double angoisse de ne pouvoir échapper ni à son destin particulier, ni à la dure nécessité de la mort, et de se trouver seul dans un univers incompréhensible » (Green 1947 : 16). p190. Une réflexion morose de ce genre est en général disqualifiée aussitôt exprimée, (…). (…). Il n'y a rien de plus, ni ici, ni nulle part ailleurs, ni non plus à aucune autre époque, sinon la vie qui nous a été offerte : « l'exubérance fécondité de la volonté universelle » qu'évoque aussi Nietzsche dans La naissance de la tragédie (ibid : 86). (…). L'offre est à prendre ou à laisser, (…). p191. Les deux citations, celle de Shakespeare et celle de Nietzsche, nous interpellent parce que (…) une description réaliste et véridique de ce à quoi s'identifie notre sort.

 

 

« Après nous le déluge ! »     p191. (…) le court-termisme comme l'une des plaies de notre organisation présente. L'obsolescence programmée en est une autre : (…). Quel bureau d'études pervers a bien pu l'inventer pour nous l'imposer ensuite ? (…). p192. (…), [mais] il nous est beaucoup plus difficile de nous identifier à nos descendants lointains encore, dont les préoccupations, se perdant à l'horizon brumeux de temps futurs, nous deviennent bientôt aussi étrangères que les soucis des habitants de la ville de Katmandou. (…) : nous ne sommes pas outillés pour nous mettre à la place d'êtres humains affrontant l'horreur à quelques milliers de kilomètres de chez nous. Et, parfois même, c'est le sort de personnes ne vivant qu'à quelques dizaines de kilomètres de chez nous qui nous indiffère déjà. (…). (…) et l'extinction de l'espèce nous apparaît, dans la même perspective, comme une abstraction vague, incapable en tout cas de susciter notre émotion. (…). p193. Nous arrivons à donner un sens à notre propre vie, mais donner un sens à l'histoire de notre espèce dépasse les frontières de notre imagination. Grâce au progrès de la médecine et à l'invention de multiples autres techniques qui nous ont permis d'améliorer notre confort et la qualité de notre alimentation, nous avons découvert les moyens de prolonger la vie individuelle au-delà de son donné naturel, (…). La culture humaine, bâtie au fil des millénaires, a rendu ces progrès possibles ; elle est, dans le cas d'une espèce inventive comme la nôtre, une extension à travers nous du processus biologique qui, en raison de notre capacité inédite à déceler l'analogie – j'y reviendrai – et à la transposer dans la fabrication d'outils et de manchines, a pu mettre au point le dessein intelligent, (…). p194. (…) et les transhumanistes contemporains nous affirment que nous aurons bientôt atteint le but ultime : celui d'une vie sinon éternelle, du moins « de mille ans ». (…). S'il s'agit là du seul moyen de nous libérer d'une angoisse qui nous paralyse et de nous intéresser enfin à la vie telle qu'elle est plutôt que défigurée par notre obstination à refuser de la voir sous son vrai jour, pourquoi ne pas viser en effet un tel but ? (…). Les scientifiques ont beau nous expliquer que nous déréglons, probablement de manière irréversible, les cycles physiques, chimiques, climatologiques, la plupart d'entre nous disons en notre for intérieur que, le jour où le problème se posera de manière aiguë, nous ne serons de toute façon plus là. (…). Vivre pour des siècles nous délivrerait sans aucun doute de notre attitude « Après moi le déluge », qui nous conduit aujourd'hui à transformer sans remords la planète qui nous sert de havre en répugnant dépotoir. (…). p195. Nous nous retrousserions les manches au lieu d'attendre avec une lassitude croissante que finisse par se dissiper le mauvais rêve qui est le nôtre, comme le souligne Lacan quand il nous ouvre les yeux en déclarant que nul n'accepterait de vivre la vie qu'il mène s'il n'y avait, au bout du chemin, la mort comme délivrance. Si nous entendons que l'espèce survive, il faut que nous prenions notre destin en main et que notre sursaut ait lieu maintenant. (…). Le temps presse ; il est si tard qu'il est peut-être déjà beaucoup trop tard – mais cela, nous ne le saurons pas tant que nous n'aurons pas pris les problèmes à bras le corps pour tenter de les résoudre dans l'urgence. p196. En sauvant son espèce, l'homme fera la preuve qu'il aime la vie en soi, et non comme il l'a fait jusqu'ici, à contrecœur, en essayant de se distraire du mieux qu'l peut de l'idée que la mort se trouve au bout, en mobilisant, comme l'a fait remarquer Freud, tout l'éventail des tactiques de diversion, de l'agitation frénétique à l'anesthésie. (…) : la mort est haïssable, mais, étant inévitable, elle est en fin de compte aimable parce qu'elle finit par mettre un terme à nos tentatives constantes mais futiles de nous distraire de sa pensée.

 

 

En attendant l'immortalité, nous préférons tuer le temps     p196. (…) nous faisons feu de tout bois pou tenter d'oublier que nous sommes mortels. (…) comment occuper le temps qui nous est donné ici-bas. P198. (…) transcender la morosité où nous cantonne la dépression existentielle qui a été jusqu'ici la réponse de l'espèce à sa prise de conscience du caractère limité dans le temps de la vie individuelle : la sagesse, la sainteté ou l'héroïsme, sans savoir pour autant lequel des trois est à recommander.

 

 

Sagesse, sainteté, héroïsme : que choisir ?     p199. Et Nietzsche, toujours dans La naissance de la tragédie, évoque la « culture tragique, (…) ; et cette sagesse (…) cherche à ressentir l'éternelle souffrance avec compassion et amour, à faire sienne cette souffrance éternelle » (ibid : 79). p200. [Ainsi], dans l'introduction à la Philosophie de l'histoire (Hegel [1822-1823] 1965), publiée séparément sous le titre La raison dans l'histoire : « (…). Placés devant un but aussi grand, ils se sont audacieusement proposé de le servir contre toute l'opinion des hommes. Ce n'est pas le bonheur qu'ils ont choisi, mais la peine, le combat, leur travail pour leur but. Leur but une fois atteint, ils n'en sont pas venus à une paisible jouissance, ils n'ont pas été heureux. Leur être a été leur action, leur passion a déterminé toute leur nature, tout leur caractère » (ibid. : 123-124). p202. Même Nietzsche, qui n'est pourtant pas le dernier des candides, ignore donc comment s'y retrouver quand il s'agit d'expliquer précisément ce qui donne sens à la vie : est-ce la beauté, ou est-ce peut-être bien l'amour, à moins qu'il ne s'agisse là de deux figures de la même entité profonde ? Et l'attitude à avoir dans la vie en conséquence est-elle d'être un saint, ou bien un héros, à moins que ce ne soit encore d'avoir atteint la sagesse ? Amour, beauté, sainteté, héroïsme, sagesse : même Nietzsche – c'est dire ! - ne peut s'empêcher de nous vendre des salades au lieu de constater l'évidence : ce qui est, est comme il est et il n'y a pas de marchandage possible, ni avec des dieux qui n'existent pas, ni avec ceux qui viendront après nous, et dont nous ne saurons jamais rien ! Ce qu'il faut dire aux enfants, (…). « (…). Parce que quand on est mort, c'est bien simple, on a cessé de penser une fois pour toutes. Tout ce qu'il t'est loisible de faire, c'est de te dire au moment de mourir : « J'ai tiré de ce qui m'a été donné tout ce qui était possible », et de quitter ainsi le monde joyeusement. »

 

 

La beauté, c'est le temps qui s'arrête     p203. Pour Hegel, ni le temps ni l'espace n'existent en tant que tels : nous sommes plongés dans un flux qui est celui du devenir, dont la caractéristique est de ne jamais rester pareil à lui-même. (…). Le seul point fixe dans le flot tumultueux du devenir, c'est le maintenant qui, lui, ne bouge pas : nous sommes à tout moment dedans ; il sépare un passé dont nous savons de quelle manière il s'est déroulé grâce au souvenir, et un avenir dont nous ne savons pas encore la forme qu'il prendra et suscite chez nous la crainte ou l'espérance (Hegel [1818] 1987 : 145). (…). p204. Or nous sommes mus par les sentiments : nous réagissons non seulement au monde qui nous entoure, mais également aux sensations qui nous parviennent des profondeurs de nous-mêmes. La dynamique d'affect qui détermine nos actes autorise que nous nous laissions capturer par ce qui nous entoure : (…). p205. Et cet enchantement est susceptible de nous abstraire temporairement du flux tourmenté qui nous emporte. (…). Nous connaissons des moments de très grande joie, de bonheur authentique, lorsque nous nous abîmons dans la contemplation du monde (…). Cette satisfaction que procure la beauté, (…). [Dans] l'expérience esthétique, rien de plus n'est nécessaire pour compléter le moment présent : (…). Pourtant, le tumulte du monde emporté par le devenir met bientôt fin à cet apaisement fugace. L'extase est un au-delà de l'émerveillement né de la beauté : ce n'est plus simplement le temps qui est suspendu, c'est la conscience elle-même qui s'évanouit fugitivement. Lacan a attiré notre attention sur l'expression du visage de sainte Thérèse d'Avila dans la fameuse statue du Bernin, qui se trouve à Rome : la contemplation de la beauté divine qui la terrasse est une jouissance qui ressemble à s'y méprendre à l'orgasme : « Elle jouit, ça ne fait pas de doute ! » (Lacan 1972-1973 : 168). p206. [Or] la beauté est le contraire d'une histoire racontée : elle est la négation même du déroulement auquel renvoie le sens de la vie qui, lui, s'accommode de l'écoulement inéluctable et désordonné du devenir - (…). Le spectacle de la vie ne nous est offert qu'une seule fois et plutôt que de vouloir la contraindre dans le carcan d'un projet qui se serait déroulé comme prévu, ne vaut-il pas mieux chercher à la libérer entièrement des contraintes du deveniret, à défaut de parvenir à lui imposer un sens, chercher, comme l'artiste, à la rendre tout simplement belle ?

 


Nietzsche, Shakespeare, Julien Green…, Paul Jorion et d'autres non cités, partagent donc ainsi ces mêmes pensées. Heureusement que notre capacité à inventer des mythes et plus encore à imaginer des histoires nous apporte un peu de baume. Ô caractère dérisoire de notre vie. Le sachant, n'y a-t-il pas du piquant à construire un sens avant tout pour soi-même ? Personnellement, je ne veux pas disqualifier ce constat, fut-il morose, de ces penseurs qui l'ont exprimé si justement ; je préfère le regarder en face, droit dans les yeux, sans fausse pudeur, sans filtre louchant, sans vantardise revancharde. Est-ce que l'on s'en porterait plus mal ? Non, sincèrement, je ne le crois pas. Et puis, dans notre monde actuel, celui publicitaire où « tout il est beau, tout il est gentil » ou bien encore, à l'inverse, celui politique à la façon « Trump » son monde par la désignation de boucs émissaires, je trouve qu'une description réaliste et véridique par les temps qui sont les nôtres ne peut pas faire de mal, loin s'en faut ; c'est même réconfortant, non ?

 

Et puis, dépasser l'injonction de donner un sens à sa propre vie pour s'atteler à donner un sens à l'histoire de notre espèce est un vrai challenge pour notre imagination, n'est-ce pas ? Quelle perspective passionnnante. N'est-ce pas ce que parviendrait à faire le créationnisme par exemple ? Lors de l'émission Les petits bateaux de Noëlle Bréham sur France Inter, dimanche 13 novembre, un enfant de 12 ans demandait la différence entre le darwinisme et le créationnisme. Une définition précise de ce qu'est la science et de ce qu'est une croyance, notamment dans leurs rapports, chacune, à la vérité, a permis de distinguer ces deux courants de pensée. Le plus drôle, c'est la pirouette proposée par le commentateur en nous soumettant une autre croyance : le safarisme qui aurait réussi à s'imposer à l'école aux côtés des créationnistes. En effet, si le créationnisme en tant que croyance est accepté dans l'enseignement, les adeptes du safarisme, autres croyants, veulent que la leur le soit aussi. Égalité des croyances bienvenue, n'est-ce pas ? Les Américains ne réinventent-ils pas ainsi une forme de polythéisme ? Quoi qu'il en soit, quelle bonne blague ce safarisme ! L'émission est à découvrir ici.

 

C'est ce genre de pirouette qui permet selon moi d'apprivoiser le passage de vie à trépas, sans se lamenter sur le fait d'une mort certaine. Mourir, oui et alors ? Alors, se savoir mortel doit servir à mieux en profiter ici et maintenant. Carpe diem, bon sang.

 

Il n'en reste pas moins que les perspectives d'un "homme augmenté" que promettent les transhumanistes ne me séduisent pas. En même temps je comprends la démonstration de Paul Jorion sur le fait qu'une amélioration millénaire de notre espérance de vie terrestre pourrait, peut-être, parvenir à nous inquiéter davantage sur la qualité pérenne de notre seul habitat que représente notre bonne vieille planète Terre.

 

D'accord… mais comment occuper notre temps ici-bas… pour quels motifs ? L'héroïsme, la sainteté, la sagesse, oui, pourquoi pas : ce sont des raisons qui en valent bien d'autres. J'avoue cependant avoir un faible pour la dernière proposition de Paul Jorion : la beauté. Rechercher la beauté, notamment comme l'artiste, n'est-ce pas s'ouvrir à une dimension sensible, et sans nul doute, à cette jouissance dont témoignerait Thérèse d'Avila dans la fameuse statue du Bernin, selon Lacan. Au-delà de l'émerveillement, la beauté fait naître l'extase qui s'apparente à un temps mis en suspension pour non pas un évanouissement fugitif de la conscience (comme le propose Paul Jorion) mais au contraire, pour son surgissement excédentaire source d'une régénération. Pour l'heure, voilà ce à quoi j'ai envie de croire. Car cette régénération représente pour moi ce qui vient faire un pied-de-nez, autrement dit une pirouette, à la mort : tant que je ne suis pas morte, je peux penser et m'extasier sur la beauté qui vient régénérer ma conscience et ma sensibilité et ainsi renouveler ma capacité à penser par moi-même.

 

Bonne journée.

 

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