De quoi Cahuzac est-il le nom ?

Crise dans la crise, l’affaire Cahuzac suscite des multitudes de réactions, plus ou moins mesurées, plus ou moins calculées, plus ou moins calculatrices, voire opportunistes.  De nombreux militants de gauche se sont reconnus dans les mots et le ton d’un Gérard Filoche révolté et ému.

Pourquoi ajouter un mot de plus à la déferlante qui envahit déjà les ondes et les écrans ?

En tant que quoi et au nom de quoi ?

 Jeunes militants de gauche de la première heure, nous avons battu le pavé, distribué des tracts, frappé aux portes, animé des meetings, participé à des réunions, parlé à nos amis, voisins, collègues, tenu des bureaux de vote, voté, fait voté pour Jospin, Royal, Hollande, et tous les candidats socialistes aux différentes élections depuis que nous avons le droit de vote.

Nous y croyons. Nous croyons que la politique peut changer les choses, nous croyons que la gauche, les femmes et les hommes de gauche, animés de convictions fortes, portés par les citoyens, peuvent changer concrètement et durablement la vie de tous et en particulier des plus défavorisés. Nous croyons en notre République, en sa devise, en la démocratie, et cette méritocratie républicaine dont on nous rebat les oreilles.

Et aujourd’hui, à l’approche des anniversaires des élections de François Mitterrand, de François Hollande, et de la cinglante défaite du 21 avril 2002, aujourd’hui, alors qu’il n’y a jamais eu autant de femmes et d’hommes socialistes et de gauche en responsabilité dans notre pays, des collectivités locales à l’Elysée, en passant par le Sénat et l’Assemblée Nationale, aujourd’hui, nous doutons. Nous sommes en colère. Nous taire aujourd’hui ne nous semble pas une option envisageable. Parce que, « Non, ce n’est pas pour ce que nous nous sommes engagés » mais surtout parce que l’affaire Cahuzac nous apparaît comme le symptôme d’un mal plus grand, dont le diagnostic existe mais pour lequel les remèdes proposés, du coup de balai  au référendum QCM, ne soigneraient qu’une partie des organes touchés.  Surtout, rien ne serait pire de penser qu'il ne s'agit que de la dérive d'un homme. Malheureusement, c'est aussi le signe de la faillite d'un système, appelant des réponses bien plus profondes.

De quoi Cahuzac est-il le nom ? D’une politique de restriction budgétaire inefficace et délétère ou d’un système oligarque, népotique, méprisant le bas peuple et ses légitimes attentes ?  Et si les deux étaient liés ?

Une société à bout de souffle

Et si Cahuzac était le signe d'une société à bout de souffle, étouffée par le poids de ses pesanteurs sociales ? Notre système si prompt à prôner l’Égalité républicaine et les vertus de la méritocratie s'est ankylosé, jusqu'à l'étouffement. Le système républicain devait permettre à tous de participer au pouvoir, quelque soit ses origines et son capital culturel et social. Mais la dynamique s'est enrouée et il s'est transformé en terrible machine de reproduction des élites. Issue des mêmes écoles, mêmes quartiers, identique par son parcours et ses ambitions, l'oligarchie française a balisé l’accès aux responsabilités, faisant du passage obligé par certains lycées, classes préparatoires, écoles, ou bien de l’appartenance à une profession libérale respectée (médecin, avocat)  des conditions nécessaires (mais non suffisantes) à l’accès au pouvoir. En plus de montrer patte blanche, pour être coopté, pour briguer un mandat ou un poste à responsabilité, il faut prendre place dans les réseaux, faire acte d’allégeance à un-e responsable.

 Ce constat n'est pas nouveau, loin de là. Et cette situation pouvait se justifier quand cette élite se formait à exercer de manière loyale et exemplaire les plus hautes fonctions de l'Etat, incarnant même le sens du service public. Le constat est devenu insupportable au fur et à mesure que la confusion entre intérêts privés et intérêts publics s'élargissait. Au fur et à mesure que le pouvoir de l'argent outrepassait le sens du service public.

Les plus prestigieuses des grandes écoles (ENA, X, ENS) payent leurs étudiants pendant leurs études en contrepartie d’un engagement à servir l'Etat durant une durée minimale après ses études. Combien partent « pantoufler » dans le privé, sitôt ces études terminées, et sans avoir de comptes à rendre à personne ? Partez faire fortune dans des banques d'affaires, vous reviendrez ensuite d'autant plus facilement aux plus hautes fonctions de l'Etat. Il semble même normal, après avoir été élu ou membre d'un cabinet ministériel, de vendre ses services à des entreprises privées. Nouvelle étape d’une carrière qui de toute évidence n’est pas motivée par l’intérêt général. Ces parcours sont  même valorisés sous prétexte de la « nécessaire connexion » avec les « milieux économiques ». Le propos n'est pas de dire que les responsables politiques doivent venir du secteur public et y rester mais de souligner l’évidence : la République gagnerait à être représentées par plus d'individus aux parcours divers. Ce que nous dénonçons ici est la confusion. La volonté d'enrichissement par tous les moyens,. L'utilisation de réseaux publics à des fins privés. Cela caractérise le parcours de l’ex-ministre de budget et en fait l’exemple type d’un parcours à proscrire. Mais, observez le nombre de hauts fonctionnaires, d'économistes influents, de conseillers politiques, passés par ces banques. Réfléchissez aux conséquences  que cela peut avoir sur les politiques menées.

La confusion a de lourdes conséquences sur les politiques menées

« La République irréprochable », la lutte contre les conflits d'intérêts, nous y croyons. Mais il faut également avoir conscience que l'influence grandissante de l'argent et de la finance auprès de notre élite a des conséquences lourdes sur ces politiques. Pourquoi un médecin chirurgien, après avoir décidé de faire fortune dans les implants capillaires, se prend-il de passion pour les questions de finances publiques ? La lutte contre les paradis fiscaux et l'évasion fiscale a été bien timide jusqu’à présent. La réforme fiscale  est enterrée. La taxe sur les 75 % est dénaturée. La réforme bancaire française est bien en deçà des attentes. Comment s'en étonner aujourd'hui lorsque des conseillers, passés par des banques d'affaires, sont à la manœuvre ? Comment ne pas se dire « Un fraudeur ne peut pas combattre la fraude », ne pas être terrifié à l’idée qu'un évadé fiscal, un fraudeur « ait eu un compte, toujours actif, alors qu'il était ministre du Budget, en charge de traquer la fraude fiscale » ou se persuader que cet homme n’a pu que volontairement plomber l'imposition à 75% ?

La plupart des économistes reconnaissent l'impact négatif sur le chômage de la politique des 3% dont Cahuzac était devenu le héraut. Comment ne pas y voir les conséquences néfastes de l'intrusion de plus en plus grande des milieux financiers au cœur du pouvoir ? D'où vient cette imprégnation des théories néo-libérales au sein de la Gauche si ce n'est de la confusion grandissante entre pouvoir politique et financier ?

Il faut changer de manière de faire de la politique

Car, de quoi Cahuzac est-il le nom ? D’une classe politique déconnectée des citoyens, aveuglée par un sentiment de tout puissance et d’impunité ? Comment ne pas faire le lien avec d'autres affaires récentes où, aussi, le sentiment d'impunité semblait justifier l'injustifiable ? Lorsqu'un ancien ministre de l'intérieur en vient à insulter un juge en l'accusant de faire honte à la Justice parce qu’il a l'outrecuidance d'enquêter de manière impartiale sur un ancien Président de la République, où va-t-on ?

On se gargarise à gauche du fait que le pouvoir en place n’a pas cherché à exercer de pression sur la justice. Comme s’il ne s’agissait pas du fonctionnement normal de notre démocratie ! Il était temps ! 

En revanche, personne n’évoque la loi du silence qui a régné au sein des instances socialistes, de la plus locale à la plus nationale. Émettre un doute sur l’innocence présumée de Cahuzac exposait le militant sincère aux accusations de manque de solidarité gouvernementale et de faire le jeu des opposants les plus extrêmes. Bien sûr, ce n’est certes pas à la presse de faire et défaire les gouvernements, et la présomption d'innocence est un principe essentiel. Mais laisser les moyens de l’Etat à une personne soupçonnée de s’être soustraite à la loi était, de fait, imprudent et risquait, le cas échéant, de décrédibiliser l’ensemble de nos gouvernants. Ce risque a été pris. Il convient autant de se demander, comme le fait Pierre Haski, fondateur de Rue 89, comment un profil tel que celui de l’ancien ministre du budget, a pu accéder à de telles fonctions au sein de la gauche, que de se demander quels mécanismes ont amené à cette décision. 

Aujourd’hui, notre devoir est la solidarité avec nos concitoyens. Avec le peuple de gauche. Avec les « humbles militants pénétrés d’idéal ». Avec ceux qui croient, espèrent, militent, et qui ne le font pas parce qu’ils espèrent en tirer un quelconque profit personnel, mais parce qu’ils sont convaincus que le changement est possible, que notre pays est porteur de valeurs, de richesses, et que chacun-e devrait y être respecté et pouvoir en bénéficier. Certain-e-s d’entre eux détiennent un mandat, local ou parlementaire ou même un portefeuille ministériel ou sont membres de cabinets. Nous pensons même que la majorité des élus locaux sont de ces militants.  Certain-e-s travaillent pour des responsables politiques. Toutes, tous, sont aujourd’hui blessés, meurtris, en colère. Pour eux toutes et tous, il nous semble important aujourd’hui de dénoncer à la fois une politique et son système.

Car ce que nous avons décrit, c’est un tout petit monde, constitué de minorités, tant parmi les anciens des grands écoles que parmi les élus et responsables politiques. Nous ne voyons pas des Cahuzacs en puissance dans chacun-e des membres de ces clans. Nous y voyons une trahison de nos idéaux, une trahison des militants, une perte de sens, un mépris pour l’engagement et pour l’intérêt général.

A qui va-t-on faire croire que seuls ces hommes de réseaux auraient les compétences pour être en responsabilité ? Nos quartiers populaires, nos associations, nos entreprises, nos syndicats, nos partis, nos universités, nos écoles, regorgent de gens honnêtes, soucieux de l’intérêt général. Comment leur faire de la place ? Une réforme radicale du statut des élus est à inventer, prenant en compte le travail méritoire de tous les élus, limitant le cumul des indemnités, des fonctions, des mandats, y compris dans le temps. Les avantages liés au mandat parlementaire (retraite, réserve, indemnité représentative de frais de mandat...) doivent pouvoir être discutés et remis en cause pour aller vers plus de transparence et de contrôle. Le nombre de ministres doit être réduit (et pourquoi pas aussi le nombre d'élus ?). La démocratie a un coût, les citoyens doivent pouvoir l’évaluer au regard de ses bénéfices. Corriger l'anomalie française en rendant public le patrimoine des parlementaires est bienvenu, mais les pouvoirs publics (le ministre de l'Economie et des Finances par exemple) ont-ils seulement les moyens  d'en contrôler la véracité et le cas échéant de dénicher la fraude fiscale ?

 

C'est la crédibilité du pouvoir politique et de la Gauche qui est mise à mal par ces comportements qui ne vont pas au bout d'une logique nécessaire, non pas de moralisation de la vie politique, mais d'une forme d'assainissement des pratiques et de relégitimation de l’action politique.  

Etre de gauche

En ces temps particulièrement graves où la crise économique et sociale frappe durement, il faut en finir avec les discours culpabilisateurs qui fustigent la moindre expression d’une aspiration à de plus forts engagements de l’Etat dans des programmes économiques et sociaux. Dépenser mieux est possible et efficace. Il faut lutter contre les paradis fiscaux et œuvrer pour une harmonisation fiscale, redonner du sens à chacun des termes de notre devise et en particulier à celui d’Egalité, restaurer la respect et la confiance. Non, « ce n'est pas rien des gens qui se suicident devant Pôle emploi ou sur leur lieu de travail », le suicide relève aussi du fait social.  

La Gauche a conquis le pouvoir en toute légalité. Aujourd’hui, c’est sa légitimité en tant que Gauche qui est à reconquérir. En d’autres termes, comme cet homme au salon du livre de jeunesse à Tulle, nous disons « Faudrait pas oublier d’être de gauche ! ».  Tout un programme. 

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