ceci n'est pas un titre & autres fragments d'échec

donnez-moi vos mains – voici ma peau – démerdez-vous – enfilez-là comme un manteau – je serai au bord de la frontière sur la frontière dans la frontière – quand vous avez fini vos découpages – venez me rendre mon visage

j'ai retrouvé quelque chose comme ça dans mes notes – en anglais – pour la distance : bad literature is so fucking offensive and so is perfect literature – i want messy – extreme – ugly – unconventional – weird – insane – mute – loud – i want magnificent failures and rough edges – oh and i want to hurt the text – i want to brutalize – destroy – collapse language (while i'm standing in it) – i want to break poetry's neck and drink its fluids – i want literature inside of me absorbing my blood my organs my skin – absording me – devoring me – until all that's left of me is a fucked-up song of myself – i'm talking weird – punk – nowave – noise – (experi)mental sound – dipped in ferocious silence – opaque blackness

 

 

j'ai un cri dans les mains – les cris sur la peau – peut-être si je plonge ici – je retrouverai mon corps – mon corps neuf – car je me suis égarée – neuf fois – ou mille – c'est pareil – et mon corps émietté s'est envolé – il ne me reste que ces fragments d'échec – que je vous offre volontiers – car sachez que je suis à dévorer – peut-être même à déchiqueter – mais surtout pas à digérer

 

 

j'ai un masque – un masque qui crie – le masque crie car je crie à l'intérieur du masque – le masque crie en silence – je ne crie pas en silence – le masque laisse passer le cri mais il filtre le son – l'autre ne voit qu'une grimace – l'autre ne sait pas que je crie car il ne perçoit aucun son et il ne voit qu'une grimace – l'autre me regarde car je lui fais une grimace – je crie et je crie et il me regarde agacé par ma grimace – personne ne vous vient en aide lorsque votre visage est une grimace – il ne sait pas que la grimace est un masque et que sous la grimace il y a une tête qui crie – un cri pleins de sons – peut-être même de musique – un cri qui n'est pas une grimace – un cri étouffé dans lequel on peut se noyer – un cri étouffé dans lequel je me noie – je me noie dans ce cri au milieu de la rue et personne ne me voie – tout le monde me regarde mais personne ne me voie – car j'ai un masque et le masque a volé le son de mon cri

 

 

disséquer les mots – ouvrir leurs petits corps – explorer leurs viscères – et à l'intérieur découvrir qu'il y a d'autres mots encore – car ces choses-là sont de petites créatures cannibales – les mots se mangent entre eux – lorsqu'on en ouvre un – il y en a dix qui sortent – un mot en vomit un autre et ainsi de suite – autrement dit – la page blanche est une cuvette oui la page blanche est une cuvette

 

 

ceci n'est pas une confession – vous lire me donne un sentiment d'inadéquation – vous n'arrêtez pas d'écrire le livre que j'aurais voulu produire – pouvez-vous s'il-vous-plaît retirer vos mains de ma cervelle ?

 

 

il y a des éclats de poèmes sur mon pare-brise – je veux dire sur mes yeux – il est possible que je me sois prise un troupeau de mots en pleine de gueule – je me souviens plus très bien – il y a eu un carambolage de phrases – mon moi s'est brisé sous le choc de l'impact – j'ai des débris d'idées dans la bouche et il me semble que ma figure a fait faillite – j'ai dis arrr – je me suis faite empalée par un t – puis j'ai retrouvé la lettre o dans mon oreille – faites de cela ce que vous voudrez

 

 

j'ai besoin que quelqu'un récolte les larmes que je bave – les mots que je pleure – les crachats que j'écris – j'ai besoin que quelqu'un m'offre ses mains – que je lui donne ce qui fait peur et ce que j'ai – la tristesse et la nuit – j'ai besoin que quelqu'un récolte mes restes et mes silences et mes langues – que quelqu'un reconnecte mes extrêmes – que mes effondrements s'estompent

 

 

écrire me semble parfois être d'une telle futilité – ceci n'est pas une confession

 

 

il vous faut un début un milieu une fin – je sais bien – mais cela supposerait que la communication est encore possible – or une catastrophe a repeint mon paysage (je suis une habitante de Bordel-land) – je ne sais plus comment faire sens – les questions tirent dans le vide et les réponses sont excessives – « comment vas-tu ? » – mes yeux sont rouges – j'ai la langue qui gratte – t'aurais pas un bras dans ton sac ? – « et qu'est-ce que tu voudrais faire avec ce diplôme ? t'as pensé au future ? et ta carrière ? » – étrange petite créature sans voix – pétrir la langue avec les doigts – et toi ?

 

 

j'ai mal et j'ai perdu le mode d'emploi – comment survivre à cet ennui qu'est la vie – cette solitude que je suis – je n'ai rien si ce n'est ceci – un résidu de chair sur la page – les restes d'un cri sur la surface du langage – il ne suffit que d'un dérapage pour rater la sortie et perdre son visage

 

 

on passe son temps à ne rien dire et à le dire fort – il me faudrait un tympan informatisé avec un bouton on/off – « bonjour » : off

 

 

je suis une hypersensible anesthésiée – mais uniquement au niveau du visage – les restes de mon corps débordent d'affects et je sature – peu importe – le surplus je le dégueule par les godasses – le risque est que ma jambe un jour y passe – « bonjour » : toute situation sociale m'angoisse

 

 

« c'est n'importe quoi » – c'est pas faux – « il n'y a aucune transition » – c'est pas faux – « le texte ne se tient pas » – c'est pas faux – « ça part dans tous les sens » – c'est pas faux

 

 

mes poèmes sont des poèmes qui restent des poèmes et qui ne deviendront jamais autre chose que des poèmes et personne ne lit les poèmes qui restent des poèmes et ne deviennent jamais rien d'autre que des poèmes à part les gens comme moi qui sont bizarres et les gens comme moi qui sont bizarres haïssent mes poèmes car ils sont des poèmes qui restent des poèmes et qui ne deviennent jamais rien d'autre que des poèmes – ceci n'est pas une transition

 

 

« dis t'es d'où ? tes origines j'entends ? je veux dire, ta peau, tu l'as trouvé où ? » – donnez-moi vos mains – voici ma peau – démerdez-vous – enfilez-là comme un manteau – je serai au bord de la frontière sur la frontière dans la frontière – quand vous avez fini vos découpages – venez me rendre mon visage

 

 

aller au bout de la langue est un geste violent – puis-je ouvrir votre visage ? – je souhaite simplement m'y abriter – voyez-vous il pleut des cordes – je suis toute ligotée – j'aurais simplement besoin d'une cavité un peu chaude pour me loger – le temps d'une tempête – ensuite il vous suffira de tousser pour m'expulser – et pendant qu'on y est – pourriez-vous déchausser vos dents – il me semble que des mots s'y sont logés et je suis affamée

 

 

moi je suis de ces corps sans noms et sans visages – qui n'ont que leurs blessures comme signatures

 

 

j'ai les mains dans les poches et j'y trouve quelque chose d'étrange – visqueux – je découvre que j'ai littéralement ma langue dans la poche – je la sors et je l’essore – je la remets dans ma bouche – sans le faire exprès je la recolle de travers – et maintenant je ne sais plus comment parler – je suis pleine de mots muets et de cris balafrés – quelqu'un pourrait-il me déchiffrer

 

 

« bordel, c'est quoi cette merde », Antinon Artfeu, visiteur égaré à la 20ème édition du Salon de la Littérature Commerciale ou de Merde et Autres Manques de Créativité, décembre 2017.

 

 

un texte tout beau tout propre a besoin d'une conclusion implacable – c'est ce qu'on apprend à l'école et moi je suis allée à l'école – et bien sachez que les hystériques sont mes sœurs1 – or Artaud est une hystérique – donc Artaud est ma sœur

 

 


1Hélène Cixous. Le rire de la Méduse.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.