Irruption des Amazones : au bord de l'alphabet

Au bord de l'alphabet, il se passe des choses étranges : surgissement des Amazones, paroles tourbillonaires, fureur et créativité, incroyable rapidité. Ce n'est pas exactement l'autre côté du miroir, c'est l'entre-deux, l'antre, l'autre. Mais comme chez Alice, tout y est rapide, même sur place.

 

 

"One day we who live at the edge of the alphabet will find our speech"

— Janet Frame (The edge of the alphabet)

"I said I associated upsilamba with the impossible joy of a suspended leap"

— Azar Nafisi (Reading Lolita in Tehran)

"[…] ce qui compte, c'est aussi la frontière, par où tout passe et file sur une ligne brisée moléculaire autrement orientée. Mai 68, ce fut l'explosion d'une telle ligne moléculaire, irruption des Amazones, frontière qui traçait sa ligne inattendue, entraînant les segments comme des blocs arrachés qui ne se reconnaissaient plus"

— Gilles Deleuze et Claire Parnet (Dialogues)

 

 

Take a leap. Bondis. Saute. File. Pli. Tisse. Fais bordure. Longe. Trace une ligne de fuite. A suspended leap. Trace une ligne de fuite moléculaire. Au milieu d'un bond en suspend.

 

Nous – fragments de langages,

enfilade de multiplicités,

fou-tissage –, au bord de l'alphabet.

 

Hégémonie du centre et dans notre dos, l'inconnu. Là, l'étendue. Puis, cette liberté révolutionnaire – anarchique, nomade, permanente : folie créative. Rappelle-toi ! Ne jamais rentrer, il faut rester sorti, toujours chercher le dehors, se faufiler entre, couler, couler, couler. Ne te méprend pas ! Cet envers n'est pas de l'autre côté du mur, il n'y a jamais rien de l'autre côté si ce n'est le Même inversé. C'est l'entre-deux que tu cherches.

 

Nous – funambules narguant

la folie du haut de notre frontière –,

en équilibre entre bruit et silence.

 

Penser de travers et traverser la pensée : tra-sée, tracer. Je foule la terre des nomades, je est une foule traçant ma fuite, je-foule est une ligne de fuite, traceur tracé connecté au rhizome. Mais je ne fuis rien – il ne s'agit pas d'un sauve-qui-peut – si ce n'est une version figée de mon être. Je me fuis immobile pour me trouver en devenir, mouvementée et bousculée. Car sans bousculement, à quoi bon (s')écrire ?

 

Upsilamba !1

C'est un bousculement : langage qui se réinvente,

qui se "minorise", qui s'amazonise

– langage magique contaminé d'altérité –

 

Ces créatures, toujours amazones, toujours minoritaires, parlent un langage-bordure : un bond entre deux rives, un bord qui appelle à la chute, une suspension dans l'espace, dans le temps, puis une accélération, peut-être au ralenti, de la pensée. C'est le démarrage d'un tourbillon, spirale exquise et tournis infernal, et puis un cri soudain. Voilà le langage qui bondit vers son envers. Upsilamba ! rient les créatures, upsilamba ! upsilamba ! Et le bond n'en finit jamais. Il est entre, hors de tout, toujours au milieu : non pas fade compromis – quel ennui ! – mais acrobatie de l'esprit.

 

au bord de l'alphabet, ce n'est pas le vide

et l'impossibilité de faire sens

c'est le précipice d'où chutent toutes les langues

pour faire naître tous les langages

 

Voilà une irruption des Amazones au cœur de l'alphabet, croisade langagière contre les lettres figées, serpent qui se faufile, toujours au travers, et chaotise chaotise chaotise, fuite à cheval vers le bord, pensées en flèches et paroles-tempête : c'est l'ouverture d'une brèche. Car c'est cela le bond du langage, des mots qui s'inventent pour dire la poussée de toutes ces nouvelles pensées. Comme un corps coulant qui n'a pas peur de se cogner car apprendre c'est aussi désapprendre, c'est-à-dire gratter le superflu avec la rage d'une louve.

 

voici donc une ode à la rage,

à la louve qui rêve de viande

– de vie and [a little something of everything]

 

Chaque Amazone est une furie à la rage raffinée. Cette rage raffinée, c'est le hurlement d'une créature minoritaire, un cri pour la vie, une main tendue vers la créativité : parler-rager, écrire-rage, danser-rage. Il y a tant d'énergie dans cette rage lumineuse ! Mais ne surtout pas laisser celle-ci devenir rage-figeante, mauvais ressentiment et pensée violente, au contraire, il faut laisser cette rage éclore : rage-contre d'abord, puis rage-pour très rapidement ! Oui, il y a un devenir de la rage raffinée, c'est la créativité.

 

créer, c'est fuir et faire fuir

tout emporter – y compris soi-même –

sur son passage, c'est être si rapide si rapide

qu'on en devient imperceptible

 

Deleuze : "devenir tout le monde, c'est faire monde, faire un monde"2. Non pas devenir ordinaire ou invisible, mais imperceptible au sens deleuzien, pièce de puzzle, ligne abstraite qui se faufile et qui se tisse aux autres : en somme, devenir-insaisissable. Toujours le visage flou car étant ici – mais jamais vraiment ici –, je suis déjà là-bas – mais jamais vraiment là-bas –, donc toujours en devenir, toujours entre les deux. La tête toujours en mouvement, dans un tournis invraisemblable et constant, de sorte que mes yeux se retrouvent parfois dans mes mains. Devenir-amazone donc, c'est être si rapide qu'on ne nous voit pas arriver, ni partir – puisque les deux arrivent quasi simultanément –, mais une fois partie, on laisse un Chaos-monde inouï : une création multiple de nouvelles connexions.

 

partir, ce n'est pas forcément bouger

on peut partir, aller très loin et très vite,

très lentement ou à grande vitesse,

sans jamais faire un seul pas

 

Nous, au bord de l'alphabet, sommes prêtes à bondir vers le milieu – lieu d'une révolution permanente : intersection, suspension, accélération, intensification. Nous, au bord de l'alphabet, longeons ce mur de langage, la frontière, pour y dénicher des fissures et la contaminer de nos intensités, l'étaler, la limer : un mur devient un plateau, une "région continue d'intensité, vibrant sur elle-même, et qui se développe en évitant toute orientation sur un point culminant ou une fin extérieure"3. Nous, au bord de l'alphabet, sommes la manifestation radicale d'un besoin de nouveautés (qui ne sont jamais de simples réformes) : "abattre le capitalisme, redéfinir le socialisme, constituer une machine de guerre capable de riposter […], machine de guerre dont le but n'est plus la guerre d'extermination ni la paix de la terreur généralisée, mais le mouvement révolutionnaire (connexion de flux, composition des ensembles non dénombrables, devenir-minoritaire de tout le monde)"4. Nous infiltrons le langage, nous nous faufilons à travers la pensée – toujours par les bords : points d'entrées et lignes de fuite – pour l'entraîner dans un devenir-révolutionnaire (il n'y a plus d'Après – trop soudain, trop souvent catastrophique –, mais un mouvement sans fin). Nous, au bord de l'alphabet, sommes une irruption d'Amazones en lutte contre les rives.

 

 

C'est l'histoire d'un fleuve qui invoqua l'ouragan . . .

 

 

 


1 Terme inventé par Nabokov (Invitation to a beheading), repris par Azar Nafisi (Reading Lolita in Tehran) : « Upsilamba became part of our increasin repository of coded words and expressions, a repository that grew over time until gradually we had created a language of our own. That word became a symbol, a sign of that vague sense of joy, the tingle in the spine Nabokov exprected his readers to feel in the act of reading fiction ; it was a sensation that separated the good readers, as he called them, from the ordinary ones ».

2 Deleuze et Guattari, Mille Plateaux, p. 343.

3 D & G, Mille Plateaux, p 33.

 

4 D & G, Mille Plateaux, p. 590.   

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