De la faculté de se rendre insaisissable

Il y a une bonne dose de mysterre dans la pensée-frontière. Un rapport à la terre, une célébration des différences, de l'imprédictibilité des devenirs, de la rapidité du mouvement, de l'abstraction des visages, de la faculté de se rendre insaisissable.

 

Vertigo, 1908, Leon Spilliaert Vertigo, 1908, Leon Spilliaert

 

Deleuze : devenir tout le monde, c'est faire monde, faire un monde. Non pas devenir ordinaire ou invisible, mais imperceptible – pièce de puzzle, ligne abstraite qui se faufile, qui se précipite et qui se tisse aux mondes : en somme, devenir-insaisissable. Toujours le visage flou car étant ici – mais jamais vraiment ici –, je suis déjà là-bas – mais jamais vraiment là-bas –, donc toujours en devenir, toujours entre les deux. La tête toujours en mouvement, dans un tournis invraisemblable et sans fin, de sorte que mes yeux se retrouvent parfois dans mes mains et mes mains dans mes entrailles. Je devine mes contours eux-mêmes pris dans un devenir-indiscernable car je suis en constant débordement. Je me glisse entre les choses, dans les fêlures, les fissures, les craquements, je me glisse dans les failles – il y en a toujours – et je pousse au milieu, par le milieu, vers le milieu.

 

"Devenir tout le monde, c'est faire monde, faire un monde. A force d'éliminer, on n'est plus qu'une ligne abstraite, ou bien une pièce de puzzle en elle-même abstraite. Et c'est en conjuguant, en continuant avec d'autres lignes, d'autres pièces qu'on fait un monde, qui pourrait recouvrir le premier, comme en transparence. […] C'est en ce sens que devenir le monde, faire du monde un devenir, c'est faire monde, c'est faire un monde, des mondes, c'est-à-dire trouver ses voisinages et ses zones d'indiscernabilité. Le Cosmos comme machine abstraite, et chaque monde comme agencement concret qui l'effectue. Se réduire à une ou plusieurs lignes abstraites qui vont se continuer et se conjuguer avec d'autres, pour produire immédiatement, directement, un monde, dans lequel c'est le monde qui devient, on devient tout le monde. Que l'écriture soit comme la ligne du dessin-poème chinois, c'était le rêve de Kérouac, ou déjà celui de Virginia Woolf. Elle dit qu'il faut 'saturer chaque atome', et pour cela éliminer, éliminer tout ce qui est ressemblance et analogie, mais aussi 'tout mettre' : éliminer tout ce qui excède le moment mais mettre tout ce qu'il inclut – et le moment n'est pas l'instantané, c'est l'heccéité, dans laquelle on se glisse, et qui se glisse dans d'autres heccéités par transparence. Être à l'heure du monde" (Gilles Deleuze & Félix Guattari, Mille Plateaux)

 

Le territoire vient contredire la Terre et lui impose violemment une trajectoire ordonnée et un ici hiérarchique. Le territoire dit : voici l'avant, voici l'après, là les chefs et là la masse, le bien ici, le mal là-bas, et tout échange sera guerre ou compromis. Le territoire vient voler à la Terre son imprédictibilité, son doux chaos, sa rage raffinée et son étendue de liberté. Alors la Terre invoque le Fleuve – lui-même en lutte contre les rives – et le Fleuve invoque l'Ouragan qui s'en va puiser son intensité au fond de l'Océan. Et les vents, et les vents, en tempête, disent : chaque révolutionnaire nous doit son invitation à la chute. Car peu importe les hauteurs, c'est dans les profondeurs de la Terre que les fragments de ce hurlement nous attendent. Quel hurlement ? Le multiple qui se loge dans nos tripes, le hurlement par lequel nous traçons nos lignes de fuite, le hurlement, tous les vents, mysterres, c'est chez elles que résident les clefs des devenirs, processus aberrants de transformation. Comme un tourbillon, comme un tourbillon, commeuntourbillon

 

warning :

becoming

can induce a

thrillingly

pleasant

vertigo

 

Alors longe la Terre petite chose et n'arrête jamais de courir, soit l'éclair imperceptible, soit la force insaisissable, soit un méli-mélo d'intensités, capte tous ces devenirs et ne les laisse pas te rattraper. Alors longe la Terre petite chose et saches que tu n'as pas besoin d'aller très loin, tes jambes sont dans ta tête alors lance-toi, zigzague, corps entier, dans ce voyage immobile. Alors longe la Terre petite chose et chéris cet exil mental. Par la Terre, par ses profondeurs, on se retrouvera à l'envers, c'est promis, on se retrouvera chaotiques, on se tirera par les langues, on sortira par le langage, mots dessus mots dessous, on versera du Fleuve dans le dictionnaire, on versera les meauts dans la rue, on les fera courir et sauter, au ralenti puis très vite, on les fera pousser comme de l'herbe entre les pavés. Alors longe la Terre petite chose car nous sommes de l'herbe sauvage, imprévisible, insaisissable, incontrôlable ; on se propage, on se faufile, on se condamne au mouvement. En riant, on devient, petite chose, en riant, on devient.

 

"Imaginez les Grecs et les Troyens comme deux segments opposés, face à face ; mais voilà que les Amazones arrives, elles commencent par culbuter les Troyens, si bien que les Grecs crient 'les Amazones avec nous', mais elles se retournent contre les Grecs, les prennent à revers avec la violence d'un torrent. Ainsi commence la Penthésilée de Kleist. Les grandes ruptures, les grandes oppositions sont toujours négociables ; mais pas la petite fêlure, les ruptures imperceptibles, qui viennent du sud. Nous disons 'sud' sans y attacher d'importance. Nous parlons de sud, pour marquer une direction qui n'est plus celle de la ligne à segments. Mais chacun a son sud, situé n'importe où, c'est-à-dire sa ligne de pente ou de fuite. Les nations, les classes, les sexes ont leur sud. Godard : ce qui compte, ce ne sont pas seulement les deux camps opposés sur la grande ligne où ils se confrontent, ce qui compte, c'est aussi la frontière, par où tout passe et file sur une ligne brisée moléculaire autrement orientée. Mai 68, ce fut l'explosion d'une telle ligne moléculaire, irruption des Amazones, frontière qui traçait sa ligne inattendue, entraînant les segments comme des blocs arrachés qui ne se reconnaissaient plus" (Gilles Deleuze & Claire Parnet, Dialogues).

 

Une poignée de sable prise au piège dans la main d'un enfant : chaque grain tente une échappée, réussissant sa fuite, le grain de sable est pareil à une étoile filante. Est-ce cela, le devenir-moléculaire ? Devenir-sable, devenir-étoile, devenir-insaisissable : gigantesque brûlante minuscule, coulée fluide qui échappe aux pièges de l'identitaire. L'identiguerre démarre ainsi. Choisir-arme-il-faut-choisir-arme-choisir-arme. Les deux camps : voilà le soldat qui accoure, petit livre de règles entre les mains, la mort en un geste et l'invisible violence des dominations silencieuses. A vos ordres, chef ! Mais ailleurs est la nomade, arme en bouche, comme des bonbons acidulés, sucre de flamme qui brûle la langue, le langage coule sur ses phalanges, elle le rattrape et le mange. La nomade, dans sa course infernale à l'intensité effrénée, manie l'encre et peint ses poèmes, hurle son désarroi et grimpe sur la frontière. De tout là-haut, elle tire la langue aux petits soldats – eux et leur patrie-moi-moi-moi –, elle trace sa ligne inattendue, elle a la carrure d'une Amazone, une véritable machine de guerre langagière. C'est noir ou blanc, elle dit ni l'un ni l'autre. C'est ici ou là-bas, elle se faufile entre les choses et découvre le Dehors. C'est ça ou ça, elle dit je suis le torrent qui emporte tout – je sature, j'élimine, je mets tout. Vous êtes aussi violente que le fleuve débordant, diront-ils. Et elle répondra : vous êtes aussi tyranniques que les rives qui l'enserrent. Et ainsi, du milieu, viendra le débordement.

 

Créateurs : vent prudent, soyez violent.

Rives : lâchez prise, devenez fleuve.

Fleuves : allez, coulant, courez.

 

La nomade dit : "je suis furieuse alors je flotte – je me révolte – je pars de travers – je hurle poècrie je poétise le cri – cri qui s'enracine dans le ciel et enfile les terres – je suis remplie de sons et de bruits – je suis parcourue de volts – mais tout est fait de silences – je suis électrique parfois robotique – j'ai le regard foudre – j'ai les mains pleines de rage – devant le miroir je suis sans reflet mais tous ces visages sont les miens – je pense à travers les langues et je suis traversée de flux – mes yeux ont cette luisance amère et brillante – (You can't see through my mask because my mask isn't a mask) – il faut aimer ce qui est unique dans sa multitude insaisissable – ce qui vient une fois puis disparaît inoubliable – l'imitation est un affront – il faut désapprendre le superflu – tout ça est d'une électrique étrangeté et c'est tant mieux – et si chacun est une foule c'est déjà pas mal – on est beaucoup à couler alors ça va aller – il faut juste se retrouver".

Les nomades : "nous sommes furieuses – tissages de molécules insaisissables – groupement d'atomes coalisés – chaque louve faisant partie de la meute mais pas vraiment – rattachement-détaché c'est ça le secret – alors on se tire par les poétiques du langage – dans les recoins magiques de nos solitudes – on se retrouve on se retrouve – et lorsque nos cris s'assemblent c'est le volcan qui nous entend – on part en fuite car nos langues peuvent voir très loin – ce n'est pas la fuite du lâche c'est la fuite rebelle – soulèvement des frontières – dans notre chute on devient flamme – on traîne les langues vers d'autres terres – on bifurque on sort on change de direction – nous sommes furieuses alors pendant qu'ils applaudissent les chefs et leurs statues – nous on part en voyage – on pleure nos poètes – et on produit du langage".

 

Insaisissable ? Prends une photo dans mon immobilité et mon visage restera flou. Car même immobile, je reste un liquide en devenir, même sur place, je reste rapide, même sur place, je trace mes lignes de fuite. Ne me demande pas ce que je veux être, je ne suis faites que de devenirs. Ne me demande pas mes destinations, chaque ligne de fuite est à tracer : imprévisible donc. Je ne prétends pas suivre la bonne voie ; ligne de fuite, devenir : tout ça n'est qu'expérimentation, élaboration de nouveautés radicales, renversement des dispositifs, avec toujours l'ombre d'une menace, une catastrophe, la menace du figé qui guette mes ralentis. Alors en permanence je slalome, je zigzague entre toutes ces tentatives de rabattement, ces catastrophes qui portent toujours les mêmes visages, ces avenirs tout faits tout beaux mais jamais très frais. « L'imitation est un affront ». Fermer les yeux et ne plus avoir peur des ombres, voilà, c'est ça, étaler tout mon corps dans l'instabilité et savoir chercher la sortie. Sortie. Car sortir, n'est-ce pas cela, penser ? créer ? poétiser ? Du rien, trouver le soulèvement ; de l'enfermement, s'échapper ; d'ci, devenir nomade ; traduire le ciel à la terre et les profondeurs aux hauteurs ; naviguer, tanguer, avoir le vertige avec le sourire, nager dans la fureur du langage-bordure ; plier, tisser, défaire, recommencer ; et par la spontanéité des métamorphoses, se réveiller toujours un peu plus loin.

 

la littérature invoque

un peuple d'insaisissables

en perpétuel bousculement

en éternel devenir

en exil dans leur solitude

peuplée – une bande

de révoltés

 

 

 


*le titre est une citation de Julia Kristeva (Les Samouraïs)

 

 

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