Mon féminisme vous parle

Mon féminisme s'assoit à son bureau. Il prend un stylo. Il fixe une page blanche et s’apprête à la noircir. Il sent un sourire se poser sur ses lèvres. Il prend une grande respiration. Mon féminisme vous parle et il vous dit : « L'égalité, c'est bien. La liberté, c'est mieux ».

« Féminisme, ça veut dire égalité ». 

Oui, mais... Et si l'égalité n'était pas un féminisme ? Et si le féminisme n'était pas qu'une égalité ? Et si vos vérités n'en étaient pas ? Et si votre égalité ne me plaisait pas ? Vous, vous choisiriez quoi ? Une figure utopique, une asymétrie aux neuf lettres tranchantes ou un heptagone, une figure fixe aux sept lettres symétriques ? Un rêve infini ou une opportunité limitée ? Faire rentrer un cercle dans un carré. Dire oui quand on veut dire non. Mettre de l'ordre dans un chaos lourd de sens. Simplifier pour museler. Politiser le transcendant, en faire un complément complice de l'injustice régnante. Mais... Féminisme, ça veut dire liberté. Vous choisiriez quoi, vous, entre leur égalité et notre Liberté ?

Être égaux ? Certes. Et après ?

2050 : les femmes et les hommes ont les mêmes salaires. Il y a autant de femmes que d'hommes en politique. Tout semble aller bien au pays des merveilles.

Flash news de 2050 : le sexisme existe toujours. Le racisme aussi. Le système semble être le même qu'avant.

« Quoi ? Ah bon ? Comment est-ce possible ? Qu'est-ce-que c'est que cette merde ? C'est impossible. Mais voyons, la loi dit que... ».

Nora de 2050 (un peu vieille, un peu ridée, un peu blasée) : bah oui, c'est ce que je disais.

Question : quand vous êtes couchés le soir, quand vous regardez le plafond en imaginant les étoiles qui s'y fondent, quand vos pensées font plus de bruit que le noir de la nuit, vous imaginez quoi ? Quand vous vous réveillez en pleine nuit, le regard enfermé dans un épais brouillard, quand la lumière de la lune se fait entendre comme un léger sifflement, vous imaginez quoi ? Quand vous êtes dans cet espace, votre espace, cette chambre à soi, vous imaginez quoi ? Quand votre imagination sent sa créativité se décupler, qu'imagine-t-elle ? Quand vous la suivez sur la pointe des pieds, qu'est-ce-que vous trouvez ? Quand vous voyagez sans contrainte, qu'est-ce-que vous voyez ? Quand vous visualisez l'après, quand vous dépassez l'autocensure, quand vous osez rêver, qu'est-ce-que vous attendez, entendez, pensez ?

« Une féministe qui critique l'égalité, ça existe ça ? »

L'égalité, aujourd'hui, est un égoïsme symétrique. 1=1. 2=2. 3=3. Mais le 1 restera un 1. Le 2 sera un 2. Le 3, aussi, est condamné à refléter un 3. La symétrie est un système : briseur de complication, casseur de diversification, annulateur de différenciation ; créateur d'identités fixes, inventeur de frontières fictives, pourvoyeur de destruction. L'égalité, telle quelle, est une symétrie est une superficialité est une fraude. L'égalité, lorsqu'elle vient d'en haut, est un emballage vide, une horizontalité malsaine qui se déplace sélectivement sur des rails désertées par la Liberté. Au-delà des rails, là où la Liberté s'est exilée, il y a un puits de diversité, une rivière de complexité, une terre d'identités non définies remplies de rêves infinis, un océan d'asymétries, un ouragan de Je Suis Libre.

Oh mais méfiez-vous, la Liberté n'est pas politique. La liberté politique qu'ils vous offrent est un cadeau empoisonné. Être politiquement libre et crever de faim au coin d'une rue, le regard figé sur les chaussures qui fluctuent sur le pavé parisien. Être politiquement libre et ne pas avoir assez d'argent pour nourrir ses enfants. Être politiquement libre, toujours emprisonné par le temps. Être politiquement libre et pourtant. Oh mais méfiez-vous, avoir le droit de crever n'est pas une liberté. La Liberté est hors la loi. Elle emmerde ceux qui ont le pouvoir en y prenant plaisir parce que la Liberté est un peu joueuse, un peu sarcastique, un peu provocatrice. La Liberté, elle frappera à votre porte jusqu'à ce que vous daigniez ouvrir. Et si vous n'ouvrez pas, elle enfoncera la porte. Et cette porte, elle la laissera ouverte parce qu'elle sait que d'autres sont assis dans le couloir en train de bouquiner dans le noir. Sur son dos, vous verrez, la Liberté porte l’Égalité. La Justice marche derrière elle comme un enfant sage. Et là, cette petite gamine qui lui tient la main, c'est la Démocratie, la vraie, celle qui ne demande qu'à grandir. Mais l'égalité, vous savez, elle ne porte qu'elle. Égoïste ? Bah oui.

Regardez dans le miroir. Regardez dans vos yeux, ce petit univers nommé pupille. Traversez cet univers et laissez-vous tomber dans ce trou noir. Regardez ce qui se passe à l'intérieur, observez la mécanique qui s'y installe. Vous voyez les œillères que le système visse à votre cerveau ? Arrachez-les. Vous voyez les opinions qu'une main puissante vous fait penser ? Arrêtez-les. Vous voyez les décisions que cette voix vous incite à prendre ? Annulez-les. Vous voyez cet interrupteur ? Oui celui-là, derrière la poussière nommée Éducation nationale, rallumez-le. Vous voyez cette lumière enfantine que vous aviez perdue de vue quand vous avez grandi ? Suivez là. Et ces livres ? Ouvrez-les. Sortez du trou noir. Regardez à nouveau dans le miroir. Vous voyez ce qu'il dit maintenant ? Il dit « la liberté est un état d'esprit ». Il dit « méfiez-vous de leurs mensonges ». Il dit « la révolution est un travail sur soi ».

Radicale ? Ras-le-bol. Racines. Ronces. Troncs. Médicale. Médicalement malade. Radicalement. Soulèvement. Rarement. Parfaitement. Symboliquement... Mon féminisme est un arbre aux racines radicalement plongées dans une liberté qui fait (re)naître la vie. Je suis radicale, oui. 

« Radical simply means grasping things at the roots », dit Angela Davis. Et alors mon utopie, cet être en mouvement, ce souffle permanent qui suit le va et vient constant de ma respiration, se tint debout glorieusement, le regard menaçant et entraînant, dans l'espace gigantesque de ce murmure révolutionnaire. Et mon féminisme dit : « je veux arracher la racine de ce système, je veux la briser, la déchiqueter, la piétiner. Et puis quand la racine ne sera plus, je veux (re)construire un idéal avec, comme disait Nabokov, la passion d'un scientifique et la précision d'un poète. Un idéal de l'imagination, un espace de liberté, libertaire, libérateur. Je veux parce que je suis un chamboulement, un éboulement de revendications. Je veux car je suis une utopie aux racines bien réelles, je veux car je suis le rêve d'une jeune femme radicalement révoltée contre les racines pourries d'un système d'oppressions ».

« Bon alors, vous venez ? » dit la Liberté. Et mon Féminisme, mon Utopie, mon Rêve et moi, on se mit à marcher, à rigoler, à danser. Derrière nous, on entendit des voix crier « attendez ! », alors on répondit : « courez ! »

 

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