Alice in Borderland

Alice sur la frontière, défile, sur sa ligne improbable, imprévisible. Alice métisse, Alice glisse, Alice trace sa sortie. Alice chute aussi, se cogne aux murs et fuis. Alice erre, écrit, Alice résiste. Alice quitte Wonderland à la recherche d'une autre terre, et d'aventures en poésies, Alice crée Borderland.

 

Mirror Twin, Graham Dean, 2003 Mirror Twin, Graham Dean, 2003

 

 

This is her home, this thin edge of barbwire

 Gloria Anzaldua

 

Un plateau est une région continue d'intensités,

vibrant sur elle-même, et qui se développe en évitant

toute orientation sur un point culminant ou une fin extérieure

 Gilles Deleuze, Claire Parnet

 

 

Bord à part : L'affrance (Cixous), c'était bien trouvé, comme une langue en nœud qui voit l'affreux dans la francité franchement figée, qui entend le désagréable dans cette amère-ique en état désunie qui nous vole les ombres pour imposer son mépris. Et puis, c'est une langue en nœud qui a en ligne de mire la fuite et qui a bien compris que pour devenir Monde, il nous faudra ronger l'Immonde, que pour devenir Monde, il nous faudra inventer les borderlands et y trouver la vitesse de ces écritures stroboscopiques qui avancent par petites explosions chaosmiques.

 

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Cixous : la littérature, elle longe les murs à l'infini, pour tenter d'atteindre la fente par où se glisser de l'autre côté. Se tient dans la zone-frontière.

 

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Mais l'autre côté, ce n'est pas l'autre-côté-du-mur. Ce n'est pas l'inverse ni le contraire, c'est le dessus, c'est l'intersection ; l'autre côté du miroir, c'est l'intérieur du miroir, c'est une fente qui laisse entrevoir d'autres possibles, un tissage de tous les côtés / contre la fuite du lâche dans le rêve absolu, il y a la Borderland : la ligne de fuite, tracée par la rebelle prise comme un tourbillon dans son devenir-révolutionnaire / Le dessus de la frontière, ce n'est pas l'imaginaire, ce n'est pas une fuite dans l'irréel, c'est tout ce qu'il y a de plus concret, c'est la réalité devenue tellement rebelle qu'on finit par l'oublier. Ce n'est ni ni bas, c'est vivre sur le tiret – la zone-frontière, c'est une prise de vue du dessus.

 

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Wonderland et Borderland partagent un principe : la vitesse. Être rapide pour rester sur place, être doublement plus rapide pour avancer. En d'autres termes, ne pas courir, c'est reculer. Tout ça n'est qu'une question de souplesse intellectuelle, tout ça n'est qu'une question d'intensités.

 

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Alice in borderland : Alice à la zone-frontière, Alice sur la frontière, Alice-la-frontière. Alice, longeant le mur, le dompte, longeant le mur, y grimpe ; Alice, longeant le mur, l'étire, l'étale, découvre la Borderland. Et Alice dit : le devenir-révolutionnaire, c'est un mouvement permanent, le devenir-révolutionnaire n'a pas d'après totalitaire, le devenir-révolutionnaire est un milieu, un déplacement de places, un entre-deux en spirale, un dehors en dehors un dehors.

 

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Alice, c'est qui ? Alice, c'est nous, nous tou.te.s – Nout –, sous la voûte céleste, ensemble de tout ce qui s'y trouve, c'est chaque je-monde, lui-même agencement concret qui effectue le cosmos (Deleuze). C'est la nomade, habitante de l'espace lisse, un espace ouvert, déterritorialisé, espace de glisse, espace de déambulations poétiques : errer en toute liberté. Alice glisse ! A-lisse, c'est un peuple d'insaisissables toujours très rapide, même sur place. Car alors même qu'on dit je elle se trouve déjà à mille lieux.

 

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Deleuze/Parnet : Comment passer le mur, en évitant de rebondir sur le lui, en arrière, ou d'être écrasés ?

 

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Si je passe à travers, de l'autre-côté-du-mur, et que je me retourne, le mur est toujours là. Si je marche à côté sans jamais m'y frotter, le mur est toujours là. Si je l’oublie et passe mon tour, le mur est toujours là. Alors je dois trouver une solution. Alisse me glisse : ce mur doit être limer. Alors je m'y mets, je l'étale, je tire dessus, je lime le mur, non pas pour rendre la frontière plus épaisse ou plus large, plus infranchissable mais pour changer sa nature. Que la frontière devienne Autre : frontière-mur, limée, devient frontière-plateau.

 

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La frontière-mur est une limite, un interdit grandiloquent jamais très éloquent, c'est un obstacle. Mais le long des frontières-murs, il y a des traces – traces de pas, traces de rêves – il y a des flux, il y a des silhouettes imperceptibles qui s'y cognent et qui mènent toutes ces batailles invisibles pour demain – à deux mains, c'est sûr, à deux langues, plutôt mille – : ce sont les louves des frontières. Et ces louves n'ont pas de visage. Non pas qu'elles soient invisibles, au contraire, elles sont tellement de monde – chacune une foule – que deux yeux, un nez, une bouche ne sont plus suffisant. Et tout ce qu'elles produisent est multitude, ce sont des lignes, des devenirs, des rythmes, des ondes qui se métissent pour métamorphoser le monde.

 

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D'abord, ne l'oublions pas, il y a blessure, le dos contre le mur, les couloirs de plus en plus étroits, la frontière-plaie, ligne de mort, des voix graves qui mettent en garde contre la possibilité de regards fuyants, courants, rapides bien trop rapides. Mais la louve regarde malgré tout, la louve jette son regard bien au-delà, la louve reste rapide bien trop rapide, la louve connaît ces alarmes par cœur mais la louve s'en fout et la louve n'est pas seule. Alors la louve transforme et la louve métamorphose et la louve é-crit et hurle et brise. La louve grimpe et s'attaque au mur à coup de dents. Et voilà la métamorphose qui commence ; la frontière-mur n'est plus plaie, n'est même plus mur mais espace, devient cicatrice, intersection, ligne de vie, frontière limée, frontière-plateau, pensée-frontière. Ce sont les borderlands que les louves créent et y vivre exige de nouvelles cartographies car il n'y existe que des suds, que des molécules minoritaires qui ont en elles le monde entier. Et tous les craquements murmurent : soyons des suds.

 

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Un craquement est une question. Et le tout est un processus. Je craque, je questionne, je déborde. Et ainsi, je deviens. La littérature, c'est mille plateaux, mille craquements, mille lieux, mille devenirs, mille je. La littérature, c'est la sensibilité du chaos.

 

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Bord épars : je veux fondre, couler, je veux me saturer, me multiplier, mettre fin au superflu. Je veux créer sans fioritures. Je me veux teintée, je me veux autre, je me veux intersection, je me veux tisserande d'un merveilleux délire, je me veux tissage de tout ce qui file. Je est une fabrique.

 

 

Il faut apprendre à hurler dans toutes les langues. Dire tout ça, tout ça, tout cela sans le soucis de l'inutile, fourcher les langues, zabân-fourchue, un peu foutue, sens dessus dessous, twisted tongue et autres twisted becomings. Je je jeje veux apprendre à bégayer dans ma propre langue, la tirer vers les interstices de mon devenir, la pousser dans les craquements, dans les eaux ou mes os, entre les O, au fonds des ouragans ; je veux lui faire dire la beauté des instants entre les instants, crier tous ces instants instantanément ; je veux la faire tenir, funambule, aux bords des alphabets, prête à tisser n'importe quel fil pour pouvoir se balancer.

 

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Il existe donc une terre qui avec chacun de mes pas s'en va un peu plus loin et m'emporte avec elle. Moi, je la nomme frontière car elle n'est ni ici ni là-bas, elle appartient mais elle résiste, c'est un équilibre dissymétrique : je suis le produit de mon temps et sa plus grande résistance. La frontière, elle a trouvé l'entre-deux, elle se mut entre les choses, elle est l'intersection mys-terre-ieuse qui trace sa ligne imprévisible. Je la nomme frontière – Gloria dira frontera, fron-tierra, fron-Terre ; Virginia dira mystère, mys-terre, Terre-mystère – et sous l'impulsion nietzschéenne, je la surnomme “la légère”. La frontière, frontière-plateau, la légère très légère, a plusieurs noms, c'est normal, nous sommes plusieurs à la créer, plusieurs à la porter, plusieurs, nous sommes, à la voyager.

 

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Bord-mille-parts : cri dans é-cri-re, ce n'est pas un hasard. Écrire, c'est hurler en silence (Duras). Il y a beaucoup de bruit dans le silence, beaucoup de hurlement dans le néant. Alors lorsque que je dis j'écris je dis je hurle je crie. Je dis je nage dans le silence et y capte sa violence. Qui aurait su ? Qui aurait su que l'Écrire était aussi bruyant ?

 

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Si je ne suis ceci qu'en opposition à cela, je ne suis que négation et donc je ne suis pas. Je veux quitter ceci, je veux quitter cela, je veux rester entre les deux mais tu y as construit un mur sur lequel tu épingles tous les mots qui te gênent : ambigu.e, bâtard.e, métis.se, anormal.e, marginal.e, tout ce qui marche de travers, tout ce qui parle en nœud, langues de serpent, un peu différent.e, tout ce qui va au-delà, au-dessus, au travers du « normal ». Alors je m'étale dans tes mots à bannir, je m'y enroule et m'en fait des bannières, des écharpes, des bras confortables, des arcs, des flèches, des poèmes. Et toi, tu n'as plus rien si ce n'est un dictionnaire plein de contraires.

 

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Deleuze/Parnet : L'anomal est toujours à la frontière, sur la bordure d'une bande ou d'une multiplicité ; il en fait partie, mais la fait déjà passer dans une autre multiplicité, il la fait devenir, il trace une ligne-entre. C'est aussi l'outsider.

 

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Un langage qui élimine ses lisières, ses bords, ses entre-deux, ses intersections, ses louves, ses minorités, ses chaos, ses explosions, ses soubresauts, ses virages, ses fleuves, ses courants, ses ouragans, ses tempêtes, ses volcans... Quel pauvre langage, quel pauvre langage... Voilà une langue sans vague, une langue sans flux, une langue impériale. C'est une langue au bord de la mort.

 

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Qu'est-ce que tu veux ?

Une langue-fenêtre !

Qu'est-ce que tu veux ?

Une langue-bordure !

 

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Fronti-ère ? temporalité en spirale. Fronti-aire ? espace infini, espace horizontal. Fronti-air ? respire ces mélodies, elles sont faites de vie. Terre légère ? étalement de bordures, enfilade de bords. La frontière-légère n'est plus un mur, c'est un corps intense qui rapproche et relie et cicatrise, elle n'est plus une condition du binaire, elle est l'espace du multiple. Elle dit : sortez, mais ne rerentrez pas dans le prochain dedans. Elle dit : sortez et allez brancher votre pensée dehors. Car le dehors, c'est ça la frontière-plateau !

 

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Que les langues voient loin, que les mers fassent liens, que les montagnes se tiennent la main, que tout soit lu en courant, puis relu et relu et relu à toute allure, que le monde retrouve ses suds, que les poétiques se tirent, se tissent, se glissent, que le mouvement s'impose à ligne.

 

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Duras : Quand le livre se referme et que craquent les murailles du château fort, le lien est fait pour toujours.

 

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La leçon est donc simple, faire lien, faire monde, c'est faire craquer, c'est fissurer, c'est briser, faire bouger, c'est danser. Une faille dans le mur, petite fente dans la frontière et le lien sera permanent, le devenir révolutionnaire, le monde métissage, la nomade funambule, la bordure corps dansant, et l'Écrire sera chose coulante. Comment faut-il lire cela ? En glissant, dit A-lisse.

 

 

 

 

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