Poétique de la Colère

Incandescence, étincelle, éruption, jaillissement : c'est la poétique de la Colère, c'est la Colère de la poésie. Irruption, soulèvement, bousculement, questionnement : les tripes trouvent leur voie dans la beauté du langage.

 

 

Créer, c'est déchirer, c'est laisser entrer le chaos... non, c'est sortir vers le chaos. Ouvrir la fenêtre ne sert à rien, on peut la refermer tout aussitôt. Il faut briser le mur, trouver une faille, faire rupture. Créer, c'est donc penser à coups de marteau, à coups de couteau, c'est crever la bâche qui nous sert de ciel. C'est détruire, nettoyer, ronger, éliminer le superflu. Créer, c'est faire des trous dans la coque du bateau, prendre le risque de se noyer pour apprendre à nager. Créer, c'est un acte violent car c'est regarder en face l'immensité du chaos et lui souffler sa sensibilité. Créer, c'est un soulèvement par la Colère, un hurlement qui dure longtemps longtemps, qui longe la courbe du temps.

 

Hélène Cixous : « La Colère devenue hymne, rythmes, phrases ».

 

Ce n'est pas de haine dont il s'agit à l'instant du hurlement. La haine est figée, petite et facile. Elle ne demande rien si ce n'est suffisamment d'ignorance. La Colère, par contre, la Colère peut faire trembler la terre. Elle est le chaos le plus épuré : voilà un hurlement. Alors jette les chaînes de la complaisance, ta rage est beaucoup moins violente . . . Hurler est une question de forces, de flux, de lignes. Je hurle, c'est-à-dire je projette une particule, une molécule, un bout de moi, un bord de mes tripes. C'est-à-dire, j'écris. Je hurle, c'est-à-dire je trace mes errances, je bondis de tige en tige, je me promène dans un rhizome. C'est-à-dire je m'écroule, je me retrouve en mosaïque, paysage, collage, gribouillage. Je hurle, c'est-à-dire je brûle des questions : comment dessiner une tête qui accumule mille visages ? Comment saisir tous les langages dans le roulement d'une seule langue ? Je brûle, c'est-à-dire je hurle des questions : si la danse est le mouvement d'un corps libéré des mots, un corps dont le langage n'est plus sous l'emprise tyrannique de la syntaxe, comment écrire ce corps sans reconstruire une cage ?

 

John Cage : « All great art is a form of complaint ».

 

L'écriture est une anarchie : beauté sans détours.

 

Sarah Kane : « Mood : fucking angry. Affect : very angry ».

 

La Colère intempestive ne connaît aucun ressentiment. Elle n'est qu'une bonne dose de rire et de hurlement. Bien sûr, il y a là redondance : le rire est un hurlement, comme le pleur, jusqu'au délire. Et tout est boucan, même le silence. « Celui qui parle le plus fort ne dit rien d'intéressant ». Dans le silence, la nomade bondit, bondit, puis par un bond bancal, elle atterrit sur la Légère. Dégage, dit-il, c'est ma montagne. Son rire insaisissable lui fait bouillir le sang et ses larmes s'écroulent et s’éparpillent en un millier de cris. Elle se hisse dans ce tourbillon de phrases : l'une caresse, l'autre agresse, accueil chaleureux suivi d'un revers de la main. Dans sa folie perceptive, l'Intempestif s'écrie : je suis en avance, je suis en avance. Alors la nomade lui fracasse trois mots sur le crâne : il est temps. Et Nietzsche retrouve sa voix.

 

Friedrich Nietzsche : « Danser dans les chaînes ».

 

Se jouer des conventions, limer les murs par le va-et-vient constant d'une coléreuse poésie, avoir la puissance du corps sur le bout de la langue et la langue emmêlée entre ses doigts, les rêves au fond des tripes et la résistance d'une spirale : devenir le plus léger possible et tout emporter sur son passage. Comme une plume qui frôle le sol et le fissure, comme un je qui frôle le monde et le bouscule. C'est cela la Colère, c'est l'insoutenable puissance de la légèreté. C'est une question de bousculement : bousculement pour qui écrit, bousculement pour qui lit. Sinon, à quoi bon s'acharner ?

 

Jean Rhys : « the fierce wolf that walks by my side ».

 

La poésie, c'est l'instant magique où la Colère rencontre le rêve. Apprendre à danser sur ce fil est une question de dosage : surtout, faire déborder. . . Voilà une femme qui traîne son ombre le long d'une ligne. De loin, on ne voit qu'une louve qui arpente les frontières et taquine les extrêmes, en riant – mais son rire est aussi un hurlement. C'est elle qui dansera et dansera et dansera le plus loin car elle sait que cette positivité compulsive dont la foule se gargarise est une infection d'indifférence et d'ennui – préférer le divertissement au bousculement –, et que sa Colère à elle, saupoudrée de rêve, lui garantit le mouvement.

– Ce sont nous, les funambules, que je retrouve placardés sur les parois du monde.

– Mais qu'est-ce que tu veux ?

– Délivrer la foule par le bousculement.

– Mais qu'est-ce que tu veux ?

– Une révolution permanente, dans tous les sens : plus d'envers ni d'endroit, juste une multitude de courbes irrégulières qui se faufilent à travers l'espace, qui fendent le paysage, qui emportent tous les visages.

[rire moqueur] Mais qu'est-...

Disséquer la foule pour y trouver des histoires. Que la masse s'écroule et que chaque voix retrouve sa multitude.

 

Gertrude Stein : « Act so that there is no use in a center ».

 

La Colère est une ligne d'apprentissage. Cette école, qui ne fait que boucher le volcan pour en empêcher le grognement, ne cherche pas l'apprentissage mais le conditionnement. Alors fuyons ces écoles et retrouvons les failles, c'est là que la pensée se cache et s'engage dans un merveilleux tissage. Tout acte de création marque l'échec de ce système car la création transperce l'imitation. C'est donc en créant qu'on engendre le bousculement, l'éclatement, le mouvement. « La révolution passera par l'art ». Et l'art de bousculer, l'art-évolution, c'est l'art d'imposer un silence au milieu du bruit assourdissant. C'est l'irruption de l'humain au milieu du codifié, du mouvement au milieu du quadrillage, de la désobéissance au milieu du pouvoir. C'est l'humain épris de vie, l'humain un peu bancal, dégoulinant d'incertitudes, qui se propage par le milieu et contamine ses alentours. Car tout est connecté et le hurlement voyage de siècle en siècle, de continent en continent, et le hurlement voyage de crâne en crâne sur son petit bateau de papier.

 

Antonin Artaud : « Tout ce qui agit est une cruauté ».

 

Oublie cette vieille morale et bouscule ta prochaine. Prochaine langue, prochaine personne, prochaine pensée. Bouscule-toi puis bouscule-moi. Virevolte et danse pieds nus au bord de la folie. Car aux frontières du cri : la vie ! et les amertumes exquises d'une solitude peuplée et les sourires amers d'une solitude heureuse et les profondeurs radieuses et les hurlements grandioses et les mouvements aberrants et tout cela est sans fin.

 

Dolorès Lyotard : « L'art est un exercice de cruauté ».

 

Touchez le monde en agrippant ses langues. Peu importe ses yeux, il faut saisir ses langues et s'étaler dans ses corps, ses textes, c'est en touchant la membrane du langage qu'on rapproche les montagnes. C'est dans la littérature que l'humanité dévoile sa cruauté. La cruauté ? Oui, la cruauté d'Artaud, tout en art, tout en flot. C'est-à-dire la profondeur de la vie qui nous bouscule, nous bouleverse, qui émeut et assomme, c'est le cœur, les tripes, les larmes, les angoisses, les rires, les délires de l'humain dans toute ce qu'il a de plus humain. C'est dans la littérature que l'humanité dévoile sa cruauté. Car le texte est une surface infinie et poreuse, c'est une peau. Elle se déplace, elle s’égratigne, le texte, de sang et de sueur, de larme et de soif, de fragments de rire incompréhensible. Il faut aborder le texte, l'absorber par le touché. Toucher le langage, toucher le texte, toucher l'auteur, toucher le monde. Saisir sa matière, emporter ses sensations, y enfoncer ses griffes de sorte à ce que l'ADN de la vie se loge sous nos ongles, se tatouer le texte sur les parois du crâne, ingurgiter cette encre de sang, la croquer à pleine dent.

 

Suzanne Césaire : « la poésie martiniquaise sera cannibale ou ne sera pas ».

 

Pas d'imitation, pas d'assimilation, pas de demi-mesure dans la poésie. S'emparer, ingurgiter, arracher, dévorer, digérer, recracher. La cannibale littéraire dévore la chair d'un texte pour en faire quelque chose d'autre. Lire, dit-elle, est un acte sauvage, créer est un acte cannibale. Un texte est un corps résistant, puissant, dégoulinant et la poésie n'est pas un monument. C'est un lieu d'échange, c'est un grognement, un bousculement, un hurlement, ce sont des tripes pétries, des larmes en argent, c'est un acier tranchant, un métal brûlant. La poésie n'est pas un monument. C'est une ligne rapide et inattendue, un coup de massue dans un mur, un coup de couteau dans la toile de l'indifférence, c'est la frontière qui file, qui file, qui défile, c'est le dessous du volcan, bouillant et fumant, toujours en mouvement. C'est la danse, le cri, le corps. La poésie, c'est la vie. Celui qui fait du texte un monument est un meurtrier : il emmure un corps vivant.

 

La poésie

n'est pas

un monument.

 

Kathy Acker : « Your mind is a nightmare that has been eating you : now eat your mind ».

 

La littérature est une chose rapide, puissante et résistante. C'est en cela que c'est une arme, que c'est un corps contorsionné, un corps élastique, un corps démembré, un corps glissant, coulant, rampant, un corps vivant. C'est une forêt un peu particulière, emmêlée dans un devenir désert. Tout y est irruption, interruption, rupture, tout en continu. Une forêt : chaque arbre lance ses bras vers le suivant, c'est une forêt emmêlée, branches et racines se confondant, arbres roulés en boule, arbres froissés, arbres pliés dépliés, arbres fougères, bras dessus bras dessous, pas-arbre-du-tout-mais-rhizome. Un hurlement se promène dans cet arbre-forêt, cette vague-ouragan, ce vent-tempête, un hurlement sautille lourdement, et la voilà qui émerge : la Littérature, la géante toute légère qui fait trembler la terre.

 

Antonin Artaud : « Deux traditions se sont rencontrées / Mais nos pensées cadenassées / N'avaient pas la place qu'il faut / Expérience à recommencer ».

 

La place qu'il faut, c'est une ligne. Car c'est lorsque la ligne passe entre les choses qu'elle devient l'antre des nomades. Mettez un cadenas sur une ligne et elle continuera à filer en vous riant au nez. Construisez un mur et elle passera à travers, au dessus, au dessous, elle le contournera, elle continuera sa route. En vous riant au nez. Enfermez-la dans un cercle, elle tirera dessus jusqu'à la spirale, en vous riant au nez. A gorge déployée. . . Vous demandez, que peut le mur ? Rien. Que peut la ligne ? Tout. L'enfant qui dessine trace des lignes : liberté absolue jusqu'à l'apprentissage du coloriage. Que peut le corps ? Il n'en peut plus car tout est résistance et que de puissance dans cette résistance. Alors le corps s'attache à la ligne et le voilà qui file. Il s'agrippe à la langue et se tire. Le corps-ligne est rapide et s'il n'en peut plus, c'est qu'il se soulève en permanence. Ce soulèvement est beaucoup de choses. Ce soulèvement est une lecture est une chute : lire, c'est plonger dans un corps et en ressortir les mains rouges. Acte bestial : feuilletage à cœur ouvert. Expérience à recommencer : le plus rouge les mains, le plus ouvert les yeux. Conclusion par césairienne : la lecture sera cannibale ou ne sera pas.

 

Jean-François Lyotard : « déplantez la langue jusqu'à sa lointaine racine et fendez-la ».

 

Littérature qui met en pièces, qui coupe, tranche, transperce, qui violente le lecteur puis amortit sa chute, littérature qui se soulève, littérature qui soulève, littérature tempête, brutale et indispensable. A la source charnelle et sauvage de cette littérature, il y a un cri initial, celui d'une Colère errante, d'un désir débordant, il y a les fragments, les éclats, les traces d'un hurlement qui nous traîne au bord de la foule, à cette place instable et trouble.

 

De loin, on ne voit

qu'une meute de louves

qui arpente les frontières,

en riant.

 

 

 

 

 

 

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