Fumier de virus !

Dans les champs, au bord des chemins, et jusque dans les maisons, les jours de mars sentent parfois le purin. Mais la vie actuellement est aussi un beau merdier. Covid ou lisier, même parfum !

Chemin du 5 mars 2021

Fumier de virus !

Grand épandage sous la Grande Moucherolle (Vercors) © Patrice Morel (mars 2021) Grand épandage sous la Grande Moucherolle (Vercors) © Patrice Morel (mars 2021)



Houlà, ça pue ce matin... Normal, c’est l’heure du lisier. Le tracteur avance au pas et dans son sillage jaillit une ondée suspecte, une giboulée de purin et de déchets excrémentiels. Autour de la maison, les champs se recouvrent d’une pellicule brunâtre, fertilisante, et nauséabonde.

Mars, et ça repart ! C’est comme cela, chaque année. L’homme de la terre est fidèle, ponctuel, généreux. Il distribue à la volée, dès l’aube, un copieux et fortifiant sirop typhon. Quand tes narines au réveil hument la fragrance unique du Chanel fermier, quand tu hésites à ouvrir tes volets et emplir tes poumons d’une effluve champêtre inimitable, alors oui, tu sais que le printemps arrive.

Le petit déjeuner prend immédiatement une saveur particulière, comme si tu étalais du munster sur ton pain grillé. La cafetière fume mais l’arôme du noir breuvage a disparu. Ce jour là, c’est tartine pastorale, symphonie rustique, délice de cambrousse, et mot de Cambrone !

Apparemment, les oiseaux ne sont pas dérangés par cette suave et large diffusion de bousin. Les mésanges batifolent par couples, se lancent dans des cabrioles inouïes, d’un arbre à l’autre, c’est beau l’amour, ça ne sent pas la cagade alentours...

Et pourtant gros merdier il y a ! Comme l’an passé à la même époque, comme depuis le début de cette peste galopante affublée d’un nombre premier, indivisible, sinon par lui-même : 19, entier, robuste, rustique, comme la Corrèze...

Covid la gaillarde !

Tu ouvres les volets, et tu respires Chanel ! © Patrice Morel (mars 2021) Tu ouvres les volets, et tu respires Chanel ! © Patrice Morel (mars 2021)

Un alien invisible nous fige donc dans l’hiver à perpète. Quelques rares vaccinés se planquent dans un Transperceneige autarcique traversant la planète pétrifiée.

Oui, bien-sûr, comme à l’hôpital pour enfants il y a des clowns pour tenter de nous distraire ou de nous ranimer, des chefs d’Etat autoritaires ou tarés, des ministres sinistrés, d’anciens présidents condamnés, des chroniqueurs gros niqueurs, mais rien n’y fait, nous ne sortons pas de notre léthargie glaçante, nous nous enfermons à l’heure bleue, nous mangeons comme les poules, nous digérons comme des veaux, nous rotons devant Lapix, nous nous chloroformons devant Netflix, puis nous couvrons le feu avant d’aller au pieu, ça fume de partout dans la bicoque, il n’y a plus de tirage dans la cheminée, le ramoneur n’est pas passé, et le Père Noël non plus, ça goudronne sec dans les conduits, ça calfate dans les artères, les tuyaux se bouchent, les cancers rappliquent, les polypes s’appliquent, la libido est à zéro, les neurones à minima, j’ai la rate qui s’dilate, j’ai le foie qu’est pas droit, l’intestin qu’est pas bien, merde je partais dans un délire troupier, pardon Gaston, pas celui du téléfon hein, non Ouvrard, Gaston Ouvrard né à Bergerac, Dordogne, en 1890 comme mon grand-père, chanteur compositeur, acteur, oh putain je deviens dingo, faut y arrêter tout ça, vite le vaccin, vite la piquouse, à moi Astra, à moi Zénéca, à moi Sanofi, ah non pas lui, c’est mort, vive Marie Curie, vive la République, vive la France !

J’ai fait un cauchemar non ?

Vaccinés au lisier ! © Patrice Morel (mars 2021) Vaccinés au lisier ! © Patrice Morel (mars 2021)

En tout cas, ça sent vraiment mauvais ce matin. J’ai beau remplacer le beurre salé par du miel de lavande il y a comme du guano sur la biscotte. Cela dit, le pif est vaillant, donc je reste vivant. Avec un peu d’imagination cela embaume la rose et le jasmin. Allez, bonne journée, demain le tracteur sera loin, le champ sera libre, sec, fumé, prêt à éclore, l’herbe sera verte, et les petites fleurs jailliront par millions. Espérons ...

Champs de mars © Patrice Morel (mars 2021) Champs de mars © Patrice Morel (mars 2021)

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