Les hautes terres

Quand mes poumons s'encrassent, je craque. Quand je renifle les gaz, je dégage. Quand ça pue l'échappement, je m'échappe. Quand je file un mauvais coton, je me défile, adieu la ville, bonjour la ouate ...

Chemin du 13 novembre 2018

Les hautes terres ...

Aubrac éternel ... © Patrice Morel (octobre 2018) Aubrac éternel ... © Patrice Morel (octobre 2018)

Lorsque je suis en ville et que je respire les particules fines, que je m’imprègne de l’odeur du pétrole et des égouts, que je vois un rat sortir du sous-sol, se jeter sur un reste de poubelle et décamper, bref, quand j’attends ma femme qui fait les boutiques rue docteur Mazet, alors je ferme les yeux et je tente la zénitude ...
Voici venir, non sans effort, mais avec certitude, sous mes sourcils broussailleux, derrière mes paupières closes, le pas tranquille et lourd des vaches qui s’avancent le nez au sol entre les bouses grasses et les colchiques, la démarche chaloupée et sabotée des bovins dans les prés ras, et les landes à chardons d’altitude...
Voici monter dans mes narines, soudainement virtuelles, le vent frais qui file un très bon coton, caressant les herbes brèves et dispersant les brumes blanches, vaporeuses, silencieuses, de l’aube montagnarde...
Voici s’ancrer dans ma cervelle illuminée cette musique tendre et fraîche qui joue à saute-moutons, franchit les murets de vieux rocs, flirte avec les eaux rondes et frémissantes des petits lacs bleus touchant le ciel ...

C’est fait, je suis au nirvana, je plane sur les hautes terres, je vole comme le drone furtif sur une immensité amniotique : azur et transparence . Je m’aère les neurones sur le plateau de l’Aubrac !

Festival Phot'Aubrac : trois jours consacrés à la photo sur le plateau de l'Aubrac, fin septembre . © Patrice Morel (septembre 2018) Festival Phot'Aubrac : trois jours consacrés à la photo sur le plateau de l'Aubrac, fin septembre . © Patrice Morel (septembre 2018)

Ce pourrait être aussi bien la vaste et monacale étendue du Causse qui domine Millau, chez José Bové, ou la prairie tendre et navale qui cerne en coquille la Grande Cabane, sur le Vercors de Daniel Pennac.
Pourraient également surgir et s’imposer, selon l’heure ou le jour, une grise chapelle de granit dominant le désert collinaire des Monts d’Arrée, à l’ouest du pays, ou l’un de ces forts sévères surveillant les vals longitudinaux interminables du Jura, à l’est frontalier, en bordure d’Helvétie.
Mais comme souvent, c’est l’Aubrac qui revient, cette pampa française lascive et abandonnée, se languissant entre Marchastel et Sainte-Urcize, entre Laguiole et Nasbinals, majestueuse et orpheline, où le frisson automnal souligne l’exil des cambroussards et de leur descendance.

Mairie de Nasbinals © Patrice Morel (septembre 2018) Mairie de Nasbinals © Patrice Morel (septembre 2018)

«Avec leurs mains dessus leurs têtes , ils avaient monté des murettes, jusqu’au sommet des collines ...»
Jean Ferrat, dans son Ardèche châtaignière, évoquait cette humanité qui avait si longtemps maintenu en vie les terres de lumière. Cessons donc de sanctifier la ville. Ne laissons pas mourir nos décors de western. Messieurs qu’on nomme grands, faites votre cinéma peut-être, mais d’abord votre possible pour investir avec intelligence et harmonie ces panoramas éthérés. Ils le méritent.
En attendant, les hauts territoires m'autorisent des itinérances cérébrales, m’aident à fuir le cancer urbain et les rongeurs souterrains. C’est déjà ça !

Mur de ferme à Marchastel © Patrice Morel (septembre 2018) Mur de ferme à Marchastel © Patrice Morel (septembre 2018)

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